LA RÉFORME CATHOLIQUE
fense qu'elle prit. Décisives du moins en ce sens iiii'elles limitèrent le dommage causé par la Réformation ] protestante, ie réparèrent en partie et, surtout, en rendirent le retour plus difficile.
Il allait de soi que l'organisation et la conduite de la résistance vînt de la Papauté, puisque c'était elle qui se trouvait, d'abord et directement, menacée par l'effort des Réformés. Toutefois, si consciente qu'elle fût du péril et si résolue à tenter contre lui une contre-attaque vigoureuse, elle ne l'aurait peut-être pas surmonté toute seule ; mais la nécessité créa l'organe : des ordres monastiques nouveaux (Théatins, Feuillants, Oratoriens, etc.), se fondèrent, prêts à la lutte pour les intérêts catholiques, et l'un d'eux, la Société de Jésus, s'adapta merveilleusement aux besoins que les circonstances semblaient imposer à l'Eglise K
Soumis à une réglementation minutieuse et méthodique, à laquelle n'échappait aucun des aspects de leur vie, conduits par un autoritarisme inexorable et vraiment effrayant, mais qu'ils acceptaient comme la marque originale et la supériorité de leur ordre, les Jésuites firent front partout, à toutes les attaques, avec un zèle et, généralement, avec une compétence admirables. Ils prêchèrent aux hommes de toutes conditions, en s'adaptant à leur état d'esprit, en ménageant leurs préjugés et jusqu'à leurs superstitions; ils s'emparèrent de la direction de conscience de la plupart des personnages haut placés dans le monde catholique; ils enseignèrent dans les Universités et peuplèrent les collèges ; ils tinrent tête, par la plume et la parole, aux docteurs Réformés; ils firent de persévérants efforts pour reprendre et ramener
1. Je rappelle que la célèbre Compagnie est sortie de l'initiative de l'Espagnol Ignace de Loyola (né en 1491). 11 jeta les fondement» de la Société à Paris, en 1534, et obtint, avec quelque peine, l'approbation du Pape en 1540. A la mort d'Ignace (1556) les Jésuites possédaient déjà plus de cent maisons ou collèges et comptaient un millier de membres des divers degrés de leur hiérarchie.
au bercail les brebis dérobées, en même temps qu'ils en allaient chercher d'autres parmi les infidèles, dans la vieille Asie, comme dans les terres à peine explorées du -Nouveau Monde; partout soldats du Christ et milice dévouée à son vicaire. Leur installation dans l'Eglise a porté des conséquences dont il serait sans doute difficile d'exagérer l'importance et on a très justement dit M qu'on ne peut rien comprendre au système catholique d'aujourd'hui, si l'on n'a pas toujours présent à l'esprit ce fait que, depuis 1540, il y a à Rome, à côté du pape blanc, un pape noir » ; un pape noir qui proclame, comme son plus beau titre de gloire et comme le plus impérieux de ses devoirs, son absolue soumission à l'autre; mais qui, en toute occasion son conseiller inévitable et très puissant, a souvent été pour lui un maître ^.
Toutefois n'exagérons rien et ne prenons pas au pied de la lettre les opinions inconsidéréeé, qui traînent partout, sur la profonde originalité des Jésuites, pas plus que les légendes horrifîques sur leur machiavélique habileté politique, leur inépuisable astuce et les capitulations de leur morale devant les inlérèls de « la plus grande gloire de Dieu », laquelle s'en trouve parfois assez compromise. Je n'entends pas que ces légendes ne reposent sur rien et que des calomnies toutes pures expliquent la genèse du mot jésuitisme', mais je dis qu'on aurait tort de juger l'ordre d'après les opinions de nos libéraux du siècle passé et dans l'esprit du Juif Errant d'Eugène Sue.
Prenons garde d'abord que les modalités diverses de l'activité des Jésuites ne leur sont point particulières. D'autres moines avant eux les avaient réalisées; mais, à vrai dire, aucun ne les avaient jamais totalisées aussi
i. Cf. H. Boehmer, Les Jésuites (trad. Monod). Paris, 1910; dans Macaulay, History of England from the accession of James II, t. II, ch. VI, on trouvera quelques pages très suggestives sur l'esprit de la Société de Jésus.
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bien. D'autre part, il n'est pas douteux qu'Ignace de Loyola, leur fondateur et qui marqua leur Compagnie des caractères essentiels qu'elle a depuis conservés, était un génie à la fois mystique et pratique d'espèce assez rare, mais il n'était point unique en son temps. Il s'apparentait même beaucoup plus étroitement qu'on ne le croirait au premier abord à un Luther et à un Calvin. Il ne faut pas que la dissemblance des réalisations auxquelles leurs tempéraments particuliers et des circonstances différentes les ont conduits, eux et lui, nous empoche de voir cette vérité, ni de constater que c'est maintes fois aux mêmes sources mystiques^que les grands Réformateurs et Ignace ont puisé. On s'est étonné souvent de la rigueur de la soumission au Pape, que réclamait le quatrième vœu imposé par Loyola à ses moines, et aussi de cette acceptation aveugle de toutes les décisions de l'Eglise qui s'affirme comme une nécessité absolue dans les Exercices spirituels. Le Jésuite doit confesser qu'est noir l'objet que le témoignage de ses yeux lui montre blanc, si l'autorité ecclésiastique dit qu'il est noir '. Il y a là certainement un excès et une surenchère, mais leur apparente absurdité et leur tyrannie ne sont point imputables entièrement à une inspiration particulière d'Ignace; il a tendu d'instinct, et comme nécessairement, à réagir contre les désordres de tout genre produits par-I'ébranlement du principe d'autorité dans l'Eglise et dont le scandale l'offensait. Sa nature excessive a poussé l'effort plus loin que d'autres restaurateurs de la discipline, mais dans le même sens. En vérité historique, la Société de Jésus nous apparaît comme l'explicitation, l'achèvement, dans la perfection du genre, du monachisme médiéval, et comme le produit logique de son temps. Aussi bien, les mérites propres de son fondateur n'en semblent point diminués.
1. Si quid quod oculis noslris apparet album, nigrum illa {Ecclesia) esse definierit, dcbemus itidem quod nigrum sit pronuntiare.
Toutefois, dans sa pensée, les Jésuites ne semblaient point destinés à être tout à fait ce qu'ils sont si promptement devenus. Il avait, lui, spécialement souhaité d'établir une Compagnie de missionnaires, de propagateurs de la foi chez les infidèles; cette intention, ses fils spirituels ne l'oublieront jamais, mais on ne saurait prétendre qu'elle soit restée au premier plan de leurs préoccupations, ou, du moins, qu'elle y soit restée seule. Les circonstances, du vivant même d'Ignace, qui leur céda peu à peu, élargirent vite et diversifièrent le champ de leur activité et ce fut surtout comme les théoriciens, puis comme les agents les plus décidés de la monarchie pontificale, et, d'un autre point de vue, comme les gardiens rigoureux de l'orthodoxie traditionnelle, les conservateurs intraitables du médiévalisme, qu'ils se firent une si large place dans la vie de l'Eglise cathoLque. Là est le pi'incipe des admirations qu'ils ont conquises et la cause des haines qu'ils ont accumulées contre eux même parmi les clercs. Jamais jusqu'alors, en effet, du point de vue de son autonomie, le clergé séculier n'avait rencontré dans l'armée redoutable des congrégations monacales, ennemis plus entreprenants, plus souples et plus tenaces.
« Développe-toi toi-même,, ordonnait Loyola, non pour la jouissance^ mais pour l'action » ; l'action pour l'Eglise^bien entendu ; et c'esl là un précepte qui peut à juste titre passer pour l'expression achevée des intentions pratiques de l'Ordre. Il ne se iixe aucun programme à l'exclusion d'un autre, mais il demeure assez souple pour s'adapter à tous et en délerminer chez chaque individu, par un effort de tous les instants, la réalisatioa la plus énergique. Il suffit même à pousser, comme irrésistiblement, à la recherche des entreprises nouvelles dont on peut espérer profit pour l'Egiise ou pour la- Compagnie elle-même.