LA RÉFORME CATHOLIQUE
Aussi bien quand le pape Paul III se fut, à grand peine et après de longues hésitations, décidé à confier à un concile * le soin d'organiser la défense catholique et de raffermir les fondements de l'Eglise, ce fut aux Jésuites qu'il en laissa la conduite. Or, dès cette époque-là et avant même que l'un d'entre eux, Bellarmin, eût mis leurs idées en doctrine arrêtée, ils jugeaient bon que l'Eglise s'identifiât au Pape et croyaient qu'elle ne pouvait être sans lui qu'un corps inanimé. Comment s'étonner alors qu'ils aient tout réglé, tout combiné pour l'avantage et selon l'intérêt du Pontife, dans l'œuvre de réfection entreprise par le concile?
La Réforme de l'Eglise, ils la jugeaient urgente, mais non point dans le sens oîi on l'entendait d'ordinaire. Loin de penser, comme tant d'autres, qu'elle devait commencer par limiter l'omnipotence du Pape et par réduire la tyrannie accablante de la Curie, ils en voyaient le principe nécessaire dans la reconnaissance sans conditions de l'absolutisme pontifical et dans une centralisation encore plus rigoureuse du gouvernement ecclésiastique. Ils trouvaient même le moyen de justifier l'odieuse fiscalité romaine par la volonté de Dieu. Des modifications dans l'économie de l'Eglise que réclamaient les « novateurs » du siècle précédent et dont le refus par Piome avait provoqué la Réformation, ils ne voulaient pas entendre parler. Grâce à la persévérante énei-gie d'un d'entre eux, Lainez, la majorité des Pères de Trente se rangea à leur opinion; les modernistes, d'abord assez
1. C'est celui de Trente, qui siège de 1545 à 1563, en 25 sessions et avec deux interruptions : l'une de 1549 à 1551, l'autre de 1552 à 1562; son œuvre se résume en deux livres, indispensables à qui veut comprendre le catholicisme moderne : Catechismus Concilii Tridentini... et Sacrosancii et oscumenici Concilii Tridentini... canones et décréta.
nombreux dans l'assemblée, furent mis en déroute et les autres, maîtres de ladécision, désavouèrent leurs ancêtres de Constance et de Bâle, en reconnaissant définitivement la suprématie du Pape sur le Concile. Quand il s'agit de définir la foi orthodoxe et la théologie correcte, la Compagnie de Jésus, attachée au thomisme par la volonté de son fondateur, n'épargna rien pour qu'on le prît comme base de toute la discussion et comme expression parfaite de la Vérité. Ce fut encore Lainez qui fit décider la création des séminaires où les jeunes clercs seraient élevés à l'abri des influences du siècle, dans la bonne doctrine, et suivant des méthodes uniformes.
Partout, dans l'œuvre du Concile de Trente, et plus généralement, dans la Réforme catholique tout entière, se retrouve l'initiative et l'esprit des Jésuites : dans l'institution de l'Index, destiné à garder les fidèles des lectures dangereuses; dans la rédaction d'un catéchisme, où la foi se fixe en formules nettes, sinon lucides, et accessibles, sinon intelligibles, à tous; dans l'établissement de la plui)art des Décréta qui règlent ne varielitr les litiges produits devant le Concile; et jusque dans la Professio fidei, édictée par Pie IV, en 1564, véritable serment anti-moderniste, formule d'acceptation du Credo de Trente, qui dut être souscrite par les prêtres et les instructeurs de la jeunesse. La contrainte, qui est le grand ressort de la politique des Jésuites, devient la plus solide garantie de l'unité catholique et l'immobilité complète figure son idéal.
L'organe d'exécution indispensable à la réussite du vaste plan de réforme établi par le Concile, sortit de la volonté énergique de Sixte-Quint (1585-1590;, qui réorganisa l'administration centrale de l'Eglise et institua ces fameuses Congrégations romaines, naguère remaniées par Pie X; Commissions et Conseils spécialisés auxquels aboutissent les affaires tant soit peu importantes du monde catholique tout entier, par quoi le Pap«
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ti(>nt dans sa main souveraine à peu près toute la pensée r[ toute l'activité des fidèles*.
Un si grand effort de rassemblement ne resta point vain. Si le protestantisme ne fut pas détruit, il fut du moins partout contrebattu; il recula partout et même, de quelques pays, tels l'Italie et l'Espagne, il disparut. Installés, comme dans deux forteresses inexpugnables, en Autriche et en Pologne, les Jésuites établirent un véritable siège de l'Allemagne et ils mirent en oeuvre tous les ressorts imaginables, depuis les efforts de leurs régents jusqu'aux combinaisons politiques de leurs diplomates et aux complaisances des princes formes par eux, tels l'Empereur Ferdinand II, pour y restaurer la puissance catholique. 11 ne faudra rien moins que la guerre de Trente ans et le jeu d'intérêts nationaux qui leur échappaient, pour les empêcher de réussir tout à fait. D'autre part, le clergé s'épura; ses mœurs devinrent meilleures, son zèle plus vif, sa compétence sacerdotale plus sûre et plus large; il reprit une grande influence sur les laïques et il s'efforça de les tenir en main, en leur imposant la pratique de la confession fréquente et des exercices pieux réguliers. Pour plus de deux siècles, l'éducation et la culture intellectuelle redevinrent catholiques daus tous les pays d'obédience ponlificale, plus rigoureusement qu'elles ne l'avaient peut-être jamais été.
Sur ce point, d'ailleurs, il faudrait tenir compte de quelques distinctions, car les résultats no furent pas partout de la meilleure qualité religieuse. Par exemple, ce furent les Jésuites qui s'appliquèrent particulièrement à la formation de^i entants des hautes classes, noblesse et bourgeoisie, dans les collèges qu'ils ouvrirent partout
l. De Hiibncr, Sixte-Quint. Paris, 1882, 2 vol.
OÙ ils le purent : ils ne cherchèrent point à faire d'eux des théologiens avertis et pas même des chrétiens largement instruits, mais seulement des catholiques inébranlables sur le catéchisme, solidement attachés aux exercices cultuels, inaccessibles aux raisonnements des malintentionnés et dévoués à leurs maîtres. Cette pédagogie étroite et tendancieuse a façonné plusieurs générations de bien-pensants selon l'idéal de l'Ordre ; il est moins certain qu'elle leur ait permis d'expliciter toutes les aspirations de leur sentiment religieux, ou seulement de développer leur personnalité religieuse : mais là n'était point l'essentiel pour leurs éducateurs.
D'autre part, si toute vie intellectuelle, dans les pays catholiques, se trouva de nouveau enfermée dans des cadres religieux — il suffit, pour mesurer la portée de cette reprise, de songer aux caractères généraux de notre littérature classique du xvii* siècle* — notons bien que les simples fidèles ne comprirent pas mieux les dogmes qu'auparavant. Il en fut d'eux comme des enfants élevés par les Jésuites : en les pénétrant de formules et de préceptes, en les pliant aux pratiques, on n'amplifia point leur sentiment religieux; tout au contraire, en l'endiguant étroitement, on le stérilisa.
Nous éprouvons même quelque étonnement à regarder
1. Il y a, au début du xvii» siècle, spécialement en France, un mouvement de réveil fort intéressant du sentiment religieux, dans une élite de chrétiens. C'est le temps où la Mère Angélique se manifeste à Port-Royal; la fameuse journée du guichet se place le 23 septembre 1609; c'est aussi le temps où de très belles âmes chrétiennes s'épanouissent, avec saint François de Sales, sainte Jeanne de Chantai, saint Vincent de Paul, le P. de Bérulle, fondateur de VOratoire, les grands Jansénistes, etc.. Sur l'activité des dévols associés « pour la plus grande gloire de Dieu », dans la première moitié du siècle, cf. R. Allier, La Compagnie du Très Saint-Sacrement de l'autel. La cabale des dévots, 1627-I6G6, Paris, 1902. Sur les extravagances où peut encore sombrer la religion des simples. Cf. G. Légué, Urbain Grandier et les possédées de Lou- Alun '. Paris, 1884.
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agir les Jésuites, chez les simples sincères et confiants et dans les milieux populaires. Loin d'y combattre les équivoques croyances du Moyen Age, on les voit s'appliquer à les consolider, en donnant de plus en plus d'importance aux pratiques qu'elles avaient engendrées : processions, pèlerinages, démonstrations pieuses de tout genre. C'est tout cela qui, par eux, s'installe officiellement dans la vie chrétienne au premier plan, comme si l'essentiel de la religion leur semblait être ce qui, dans tous les I as, ne saurait représenter que son cadre. Ainsi dans les [>ays lointains, en Chine ou dans l'Inde, par exemple, consentaient-ils, pourgagner àla foi des convertisd'apparonce, et pour s'assurer à eux-mêmes une réalité d'influence, à des combinaisons assez troubles. Elles ne tarderont guère à leur causer de l'embarras, lorsque des maladroits trop zélés les expliqueront aux fidèles d'Occident. La religion que leurs missions populaires encourageaient et que leurs congrégations pieuses développaient, n'était sans doute pas de la meilleure qualité chrétienne.
On peut encore se demandersi l'impulsion donnée par eux àla marialâtrie ei au culte des saints et des reliques, déjà si encombrants et si paganisants dès le Moyen Age, constituait une réaction très heureuse, du point de vue religieux, contre le criblage huguenot de la dogmatique. L'exploitation du mysticisme erotique et féroce de Marie Alacoque (-f- 1690) et, par suite, l'établissement du culte public du Sacré-Cœur, à la fin du xvii* siècle, qui sont également l'œuvre de la Société de Jésus, se tiennent dans la même ligne et exagèrent, s'il se peut, une tendance que de bons catholiques jugent aujourd'hui déplorable.
Il y eut pire pourtant : les Jésuites acceptèrent, pour ainsi dire au titre dogmatique, quantité de superstitions absurdes; telle la croyance aux sorciers. Ils employèrent à les prouver une énergie et une persévérance affligeantes et dont on aurait du mal à soutenir qu'elles leur font beaucoup d'honneur. Dans la lutte contre la science,
contre l'émancipation de l'esprit humain, je ne dis pas des dogmes fondamentaux, mais de toutes les croyances parasites et stériles de la foi traditionnelle, les Jésuites ont longtemps combattu au premier rang et leur attitude en dit long sur le sens et les intentions, tant religieuses qu'intellectuelles, de la Réforme catholique.
Du point de vue catholique strict, si l'on préfère du point de vue romain, ses résultats pouvaient paraître excellents, puisque le Pape restaurait et même accroissait son pouvoir sur une Eglise plus unie et plus soumise que jamais. Evidemment, il restait hors de cette Eglise bien des hommes qui vivaient autrefois dans son giron; mais elle pouvait espérer les reprendre un jour; elle s'y efforçait et la sévérité du jugement qu'elle portait sur leur orgueil et leur malice la consolait quelque peu de leur désertion. En somme, grâce à l'effort qui l'avait centralisée et disciplinée encore bien plus que réformée, mais qui, du moins, l'avait solidement armée contre les protestants, elle avait échappé dans son ensemble à l'action de la Réformation, qui l'aurait dissoute. Le présent et son lendemain immédiat semblaient sauvegardés pour elle.
Pourtant une terrible imprudence, et qui engageait tout l'avenir, avait été commise à Trente, sous l'influence des Jésuites, inébranlablement assurés de posséder la Vérité définitive. Non seulement la Tradition avait été déclarée l'égale de l'Ecriture, ce qui coupait court à toute tentative de réforme de l'enseignement de l'Eglise dans le sens protestant, mais encore le Concile avait, de ce point de vue traditionnel, tout défini, tout formulé dans la foi; et il avait placé son travail, pourtant bien humain par ses lenteurs et ses hésitations, sous l'autorité du Saint-Esprit. S'il demeurait permis d'ajouter à son credo, à la condition que ce fût dans la même
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ligne, et en exploitant des vérités déilnies, il devenait en fait, sinon en droit, impossible d'en rien retrancher, d'y rien changer, ni quant au fonds ni quant à la forme. Ce défi à la vie, celte négation folle de l'histoire, ce mépris de l'expérience de tout le passé de l'Eglise réservaient à la pensée catholique moderne des tribulations sans nombre.
De toute évidence, si les Pères de Trente s'étaient, avec raison, inspirés des besoins urgents de l'Eglise pour la réorganiser, leur œuvre dogmatique s'était trop strictement conformée à une théologie déjà périmée de leur temps, même sous sa forme occamienne. Par malheur c'était celle qu'ils avaient étudiée ; ils n'en concevaient pas d'autre et tel était encore son prestige souverain que les Réformés, qui cherchaient à la ruiner, n'arrivaient pas toujours à s'en débarrasser eux-mêmes. De plus, nous savons déjà que les Jésuites s'étaient attachés à la réalisation thomiste, comme à l'expression, à la fois philosophique et véridique, de la révélation. D'accord sur ce point avec les Dominicains, ils avaient demandé que le concile tînt constamment ouvert devant lui un exemplaire de la Somme à côté du texte des Ecritures; cl ce symbole rend parfaitement compte des intentions et du sens de l'effort théologique de toute cette réforme; c'est plus qu'une restauration, c'est une réaction.
Par la volonté des Jésuites, qui surent décider le concile à les suivre, ce fut à la foi en la métaphysique religieuse de saint Thomas d'Aquin que se trouvèrent désormais et à perpétuité condamnés les catholiques. Tous les inconvénients qu'elle portail en elle-même, à commencer par sa radicale inintelligibilité pour le simple fidèle, ne feront que s'accentuer d'âge en âge, sans que Rome les puisse écarter, ou seulement les reconnaître, sans paraître se désavouer elle-même. C'était une gageure un peu osée vraiment que de prétendre, après la Renaissance, fixer la croyance chrétienne dans les formules de la scolastique du xnr siècle, et obliger le sentiment reli-
gieux à s'organiser en fonction des méthodes et des connaissances scientifiques du pseudo Aristote. Pareille illusion ne pouvait prendre corps qu'en l'esprit de moines butés dans l'entêtement d'une pensée close, insensibles aux nécessités de la vie, désespérément certains de tenir à pleines mains et définitivement, dans son fonds et sa forme, la Vérité absolue et totale.
A bien entendre l'intention du concile, il désavouait jusqu'au libéralisme relatif du docteur àngélique et limitait bien plus étroitement que lui les possibilités d'autonomie de toute vie religieuse. Saint Thomas professait encore que le chrétien ne doit en rigueur son assentiment qii'aux décisions ecclésiastiques fixées par écrit \ or, non seulement le concile a singulièrement accru le nombre des contraintes de cette espèce, en authentiquant des apocryphes et en sanctifiant des contre-sens (lorsque, par exemple, il a proclamé l'authenticité de la Vulgate), mais il a étendu la soumission, due à l'Ecriture et au Canon régulièrement établi, à toute décision des autorités de l'Eglise ; étant entendu que l'Eglise parle comme l'interprète incontestaWe du consentement unanime des Pères. En pratique cela revient à courber, sans recours possible, tous les fidèles devant son magistère. Toute possibilité de critique et même tout moyen de contrôle leur sont désormais refusés. Au regard d'une telle exigence de soumission, tous les grands docteurs du Moyen Age, à commencer par saint Thomas, devraient être considérés comme des révoltés et des hérétiques. Assurément l'Eglise aurait pu tirer bon parti de ce droit qu'elle s'octroyait d'interpréter et de formuler la Tradition, placée par elle sur le même rang que l'Ecriture et les Conciles, pour maintenir la foi dans la vie et assouplir la rigidité des textes venus du passé. Et, par là, le moyen lui restait de garder le catholicisme de l'ankylose et de la mort. Tout au contraire, elle ne s'est servie du privilège excessif qu'elle s'était attribué que pour consolider l'immobilité et couper court à toute tentative d'évolution
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'(.' la foi, à tout eiïort pour adapter les formes de la
cligion aux besoins nouveaux des hommes. En ce sens,
les Pères de Trente n'ont pas bien entendu saint Thomas
iH sont demeurés fort au-dessous de son sens de la vie.
Au lendemain même du concile aucun chrétien attentif ne put douter que ce fût dans le sens de la contrainte ;c toute liberté que Rome exploiterait sa victoire. Le Pape fit bien quelques etTorts pour tenir les promesses faites au concile, supprimer le népotisme, amender le faste offensant des cardinaux, corriger les mœurs des clercs. Il parut — tel Pie X de nos jours — prendre le plus vif intérêt au renouveau de la science chrétienne et il ne ménagea aux travailleurs ni les encouragements matériels, ni les instruments de travail; mais ce qu'il leur refusa, ce fut la liberté, le droit d'initiative dans des voies nouvelles et des méthodes rajeunies. Les infortunés érudits catholiques qui se prirent à ses belles assurances vécurent sous un régime insupportable et stérilisant, de contraintes, d'espionnage, de dénonciations et de tracasseries. C'est là, au fond, encore un symbole où s'exprime cette fois, l'esprit même de la Réforme catholique.
Pour que l'oeuvre théologiqne du concile de Trente pût durer autrement que dans des livres et des sermons, pour qu'elle pût vivre vraiment et enclore la vie religieuse de l'avenir, il eût fallu d'abord que la foi vivante du milieu du xvi* siècle rev';tit réellement les formes que la volonté des Pères prétendait lui imposer; et il n'en allait nullement ainsi. Ces formes-là étaient déjà trop étroites et trop rigides pour elle. Ce n'est qu'en apparence qu'elle a paru s'y enfermer et, sans le correctif du mysticisme individuel et collectif, qui, par nature, déborde toutes les formules et s'accommode de toutes, jamais les Jésuites eux-mêmes n'auraient pu demeurer dans les cadres qu'ils avaient imposés au catholicisme; et il leur a fallu souvent accommoder saint Thomas aux circonstances. Seule une religion de pure pratique, un
mécanisme religieux tel, au vrai, qu'ils le rêvaient pour le simple fidèle, était à l'étroite et rigide mesure de la règle de Trente. Mais toute vie intellectuelle, toute vie religieuse ne pouvaient pas s'arrêter brusquement dans l'Eglise; la multitude des catholiques ne pouvait pas se résigner pour toujours à suivre ses pasteurs sans regarder jamais le chemin parcouru. Tel était bien l'idéal des Jésuites; tel il est sans doute encore; mais il n'avait guère de chances de prévaloir et, en fait, il n'a pas prévalu. Le progrès, j'entends le mouvement qui témoigne de la vie, a continué dans l'Eglise après sa réforme, mais il s'est trouvé par avance condamné à faire figure de contradiction à telle ou telle décision de Trente; c'est-à-dire à s'exprimer en hérésie. C'est pourquoi on peut soutenir que si l'effort du concile ^t des Jésuites a sauvé l'Eglise catholique dans la grande crise de la Réformation, il a préparé pour l'avenir sa décadence et sa ruine, en la privant délibérément de l'indispensable faculté d'évoluer, par quoi elle avait jusqu'alors assuré sa survivance.
I. Définition. — Actions convergentes qui préparent le temps des lumières. — L'esprit critique des Réformés prend de la pénétration et de l'audace. — Le développement de la recherche et raffermissement de l'esprit scientifique. — Le système du monde se transforme. — Les sciences d'observation se développent. — L'histoire de l'Eglise et l'exégèse se fondent. — Le naturalisme s'esquisse : Bruno, Carapanella, Bacon.
H. La résistance de la théologie orthodoxe : polémiques et violences. — Leur inutilité finale. — L'émancipation delà philosophie : Descartes. — Fécondité d'avenir du cartésianisme. — Pourquoi cet avenir a tardé. — Les sceptiques du xvn^ siècle.
— Le grand adversaire : Spinoza. — Les libertins ; leur peu d'influence. — L'immobilité du xvn« siècle dans le domaine de la critique. — Collaboration de l'Eglise et du pouvoir civil pour l'y maintenir.
IIL Travail sourd de préparation rationaliste, dans la seconde moitié du XVH' siècle. — Où on peut le saisir. — Fontenelle.
— Bayle et Locke. — Les écrivains anglais antichrétiens. — David Hume et la religion naturelle. — L'esprit général du xvin« siècle au regard de la question religieuse.
IV. Les philosophes français. — Double courant qui les entraine. — Les critiques : de Montesquieu à d'Holbach. — La position de Voltaire. — Les Encyclopédistes. — Les matérialistes. — Les sentimentaux : les précurseurs de Rousseau. — La Profession de foi du Vicaire savoyard. — Efl'et qu'elle produit. — Les sentimentaux anglais. — Etat d'esprit vers 1789. — Pourquoi c'est l'Eglise qui profite de l'effort des sentimentauix. — L'effort des philosophes allemands : la méthode critique. — La francmaçonnerie.
1. Lecky, History of the use and influence of the spirit of rationalism in Europe. Londres, 18G6, 2 vol. — Bibliographie détaillée dans Horst Stephan, Die Neuseit (4« volume du Handbuch der Kirchengeschichte de G. Kriiger. Tubingen, 1909.)
V. La résistance de l'Eglise. — Sa faiblesse. — La Sorbonne. — Persistance de la foi et même du fanatisme. — L'anticléricalisme du despotisme éclairé. — L'antijésuitisme. — Suppression apparente de l'ordre des Jésuites en 1773.
VL La crise révolutionnaire. — Sentiments populaires. — Bonaparte et le Concordat. — Comment le temps des lumières n'a porté que des résultats négatifs.
Si la théologie de forme et d'esprit scolastiques, pour si désuète qu'elle fût déjà réellement, ne semblait pas encore inacceptable à la plupart des hommes du XVI® siècle, les temps approchaient où sa fragilité et son étroitesse vide allaient se manifester aux chrétiens instruits, malgré les sûretés prises par les ouvriers de la Contre-Réforme 1. Cette époque, qui commence rers le milieu du xvii® siècle et s'étend jusqu'à la fin du xviii%a été nommée parles Allemands VAufklàrunn, le temps des lumières, et elle mérite de garder cette appellation. Elle est caractérisée par un effort de la raison humaine, guidée par la réflexion philosophique et par la connaissance scientifique, pour se libérer du dogmatisme imposé par la révélation, pour s'affranchir de l'autoritarisme de l'ortodoxie, pour éclairer son sentiment et sa pensée religieuse des lumières que la nature met à sa disposition.
1. Pour montrer combien longtemps la dialectique scolastique garde son influence sur les esprits cultivés, il suffit de rappeler le P. Rapin, Jésuite et poète latin (-f- 1687), qui dissertait doctement sur la cause efficiente, la matérielle, la formelle et la finale de la poésie bucolique. Dans le même temps un polémiste protestant, sous le titre de Disquisitio academica de Papistarum indicibus, faisait, selon toutes les règles de l'Ecole, le procès de l'Index (1684). Au xviii^ siècle même, les procédés de la logique scolastique continueront de régner dans les collèges des Jésuites; et c'est ce qui «xplique qu'un Diderot ou un d'Alembert fulminent encore contre eux, comme s'il s'agissait d'un mal très menaçant.
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Il ne s'agit pas, en vérité, d'un mouvement d'opposition à la religion, ni même à ses formes confessionnelles consacrées par la tradition et l'usage, mais d'une résistance de plus en plus fortement organisée de l'esprit à la lettre, de la vie à la formule, de la tolérance à la contrainte, de l'iniative individuelle à l'obligation d'obéir collectivement. C'est pourquoi la domination de l'Eglise a subi, au temps des lumières, un assaut qui l'a ébranlée profondément.
Avant que ne se manifestât clairement cet esprit nouveau, il fut préparé dans l'obscurité par une série d'actions d'apparence incohérente, dont les contemporains jie saisirent point toujours le sens et ne mesurèrent point la portée, mais qui nous paraissent, à nous qui les voyons d'ensemble et avec le recul nécessaire, singulièrement convergentes. Si l'on ne s'arrête pas à la surface des choses, si l'on ne prend pas l'évidente faculté de croire, de se plier, d'obéir, de suivre quasi aveuglément une tradition, dont le xvn* siècle est certainement pourvu, pour un phénomène exclusivement constitutif de sa nature spirituelle ; et pour peu que l'on sente la valeur profonde de l'e.xception, de l'hérésie intellectuelle, de l'initiative individuelle qui rassemble et synthétise au moment opportun des tendances fécondes, on connaîtra que cette préparation dont je veu.x parler remonte très haut. En vérité, il ne s'interpose guère de temps entre ses premiers symptômes et le moment oîi s'achève l'œuvre de la Réforme catholique.
D'abord, parmi les Réformés qui ne se rallièrent pas à l'Eglise romaine, nombreux furent ceux qui continuèrent de penser et d'écrire. Peu à peu, et par la seule force de l'accoutumance à remuer des problèmes ardus, leur esprit critique prit de la pénétration, en même temps que de l'audace, et, aussi, ils se dégagèrent des préjugés qui les paralysaient à leurs débuts. L'orthodoxie catholique eut fort à faire, pour leur tenir tête, dès le xvi"^ et surtout au xvn* siècle, car plusieurs d'entre eux
232 LI! CHRISTÎAMSME MÉDIÉVAL ET MODEP.NE
se révélèrent polémistes redoutables*. En second lieu, le mouvement intellectuel inauguré avec la Renaissance ne s'arrêta pas au concile de Trente : l'esprit général d'observation et d'expérience, qui conduit fatalement à la critique des idées, après avoir organisé celle des faits, se développa; d'abord, il est vrai, à côté des questions religieuses, mais en se rapprochant d'elles peu à peu et, si je puis dire, en les enserrant de plus en plus étroitement.
J'ai déjà rappelé qu'il se produisit, dans le domaine de la science, plusieurs découvertes qui bouleversèrent les idées qu'on se faisait jusqu'alors sur le monde, et ruinèrent le vieux système de Ptolémée, sur lequel reposait la cosmologie thomiste. Après Copernic (+ 1543), après Kepler (-}-i630), après Galilée (-f-1642), encore que toutes les conséquences de leurs découvertes ne s'aperçoivent pas immédiatement, il devient en fait nécessaire d'élargir Dieu, et, [lar suite, de poser autrement que n'avait fait la philosophie de l'Ecole tous les problèmes traditionnels de la métaphysique. Comment, par exemple, continuer à imaginer que sur la terre, qui, de centre du monde tombait au rang de planète infime, l'homme trônait toujours comme le roi de la création? Pouvait-on raisonnablement soutenir encore quelanalure entière était organisée pour sa seule commodité, à la seule charge pour lui de reconnaître les bienfaits de Dieu et de les chanter congrûment? D'un autre point de vue, comment soutenir désormais le récit biblique de la Création? Et où mettre le ciel de Dieu et des saints? Et où placer l'enfer? Et comment se figurer encore le retour du Christ dans le cadre apocalyptique fixé par la tradition orthodoxe ? Autant de questions très embarrassantes pour la raison et même pour l'apologétique. Ce n'étaient point seulement les applications les plus verli-
1. Cf. Alb. Monod, De Pascal à Chateaubriand. Les défenseurs français du christianisme de 1070 à IS02. Paris, 1916.
incuses de l'tHude scientifique du monde que des iiélhodes nouvelles et un esprit nouveau conduisaient a des résultats révolutionnaires ; les sciences d'observation, plus modestes en apparence et plus accessibles, celles qui s'intéressent à l'étude des phénomènes et des '■lits les plus communs qui frappent nos sens, repre- Miient, après Bacon (-f-Kî-G), leur dignité et leur valeur; c'en était fait de l'histoire naturelle selon la Bible et de la physique orthodoxe.
Et comme il n'y a, en réalité, qu'un esprit scientifique, et qu'une fois constitué il ne s'arrête devant aucune curiosité, il ne tarda guère à se mettre au service de l'étude de l'histoire, de l'histoire de l'Eglise, qui attirait les hommes de ce temps-là plus qu'aucune autre, et de l'exégèse biblique. Le passé chrétien, considéré du double point de vue de ses traditions et de ses textes scripturaires et patristiques. fut comme un monde nouveau qui s'ouvrait aux chercheurs avec des perspectives illimitées. Lorsqu'un Lcnain de Tillemont démolissait pieusement les légendes hagiographiques et critiquait les récits patristiques, ou qu'un Richard Simon, oratorien irréprochable, prouvait, av^c les meilleurs intentions du monde et, sans doute, en pensant servir la vérité catholique, que la Bible n'était pas un livre tout simplement dicté par Dieu ainsi que l'Eglise se plaisait à la repréter, ils s'avançaient déjà fort loin sur la voie redoutable et préparaient pour l'avenir de l'orthodoxie une moisson abondante de terribles difficultés. C'est pourquoi l'un passe aujourd'hui, à juste titre, pour le père de la critique biblique rationaliste et l'autre pour celui de la critique historique indépendante.
Déjà l'action de tout ce naturalisme, j'entends de cette attention prêtée à la nature et au réel, commençait à retentir sur la philosophie, et son importance, de ce point de vue, peut se mesurer dans les écrits de deux hommes assez représentatifs de cette période d'inquiétude et de contradictions qu'est la première moitié du xvii* siècle :
je veux dire Giordano Bruno et Campanella (-|-1639). On peut d'ailleurs rapprocher d'eux François Bacon (-f 1626) encore qu'il soit d'esprit plus positif et mieux ordonné. Tous trois ont ceci de commun qu'ils rejettent Aristote et la dialectique syllogistique, pour réclamer le retour à l'observation directe, à la recherche personnelle de la vérité, à l'élude de la nature.
Aucun des trois n'est incrédule : Bacon demeure au moins vigoureusement déiste et spiritualiste; Bruno, d'abord dominicain, puis protestant, se sent ramené vers le catholicisme au temps même où il tombe dans les mains du Saint-Office ; Campanella, également dominicain, proteste toute sa vie de sa parfaite orthodoxie, pour ie compte de laquelle il passe pourtant 27 années en prison ; sa soumission au Pape et même son ultramontanisme ne se démentent pas. Cependant les rêveries de la Cité du Soleil ne sont guère chrétiennes et les opinions de Campanella lui-même ne s'accordent guère, quoi qu'il en ait, avec les principes de la théologie des Jésuites ; ils le lui font bien voir. G. Bruno écrit des phrases très rudes contre le Pape, contre les sacrements, contre les sentiments chrétiens généralement considérés comme les vertus propres du christianisme; l'ascétisme, le pessimisme, l'humilité, l'obéissance intellectuelle. Et le Novum Organum de Bacon ne prétend à rien moins qu'à remplacer la représentation aristotélicienne et scolastique du monde. Sous les hésitations, les apparentes contradictions, les confusions et, pour les deux premiers, parfois les divagations de ces philosophes, qui sont en un sens des précurseurs, la méthode et l'esprit de la pensée moderne cherchent à se déterminer. Cette pensée apparaît dans leurs écrits comme déjà mieux qu'une espérance; ses premiers linéaments sont fixés et c'est une organisation logique et une explicitation, plus qu'un effort nouveau de création que réclament leurs tendances.
La théologie orthodoxe sentit bien qu'un gros péril se formait contre elle et elle y fit face de son mieux, ; sinon toujours avec la plus grande habileté possible. I Ses polémistes répliquèrent aux huguenots point par i point et parfois avec talent ; ses docteurs firent obstacle [ énergiquement aux méthodes d'investigation historique qui leur semblaient dangereuses et ils recoururent, suivant une tradition toujours vivace, à ces arguments ad hominem qui paraissent si aisément décisifs à des hommes d'autorité quand ils ont la force. lis persécutèrent Richard Simon, dont VHistoire critique du Vieux Testament, qualifiée par Bossuet n. d'amas d'impiétés » et de « rempart du libertinage », c'est-à-dire de la libre-pensée, fut mise au pilon par ordre du lieutenant de police, et dont tous les écrits, ou à peu près, furent censurés. Tillemont n'échappa pas non plus aux tracasseries et dut prendre mainte précaution pour éviter la censure. D'autre part le système de Copernic, d'abord toléré comme hypothèse, fut condamné par l'Eglise, le 25 février ' 1617. Entre temps Giordano Bruno avait été brûlé, en 1600, pour l'avoir soutenu, avec diverses « erreurs »; \ et Galilée courut les pires risques pour avoir prétendu que ni les Ecritures ni les Pères ne contredisaient à une ; découverte qu'il avait faite et qui transformait l'hvpo- I thèse en certitude*. La science expérimentale, bannie
i 1. Assurément l'opinion que la terre tourne autour du soleil ! n'était pas sympathique aux théologiens et ce n'est même qu'après 1820 qu'ils accepteront qu'on en parle autrement que comme d'une hypothèse. Ils étaient également agacés de l'irrévérence de Galilée à l'endroit d'Aristote, dont il avait signalé l'erreur sur la loi de la chute des corps. Toutefois l'hypothèse de l'immobilité du soleil et du mouvement de la terre avait été déjà soutenue plusieurs fois sans dommage pour ses auteurs, qui avançaient l'autorité de Pythagore. Ce qui gâta les choses pour Galilée, ce fut bien sa prétention de rester d'accord avec la Dible et les Pères; il affirmait d'ailleurs
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des Collèges et des Universités, était officiellement placée dans les conditions les plus défavorables à son progrès et à sa vie, et réduite à la distraction, d'avance suspecte, de quelques isolés. Le P. Mersenne exprimait, dans ses Questiones celeberrimae (1623), l'opinion des plus éclairés des théologiens quand il proclamait que l'orthodoxie ne redoutait ni la science ni la raison et se trouvait prête ù en accepter toutes les conclusions, « pourvu qu'elles s'accordassent avec V Ecriture. » Nous avons appris de nos jours à entendre ce langage.
Tous les efforts de l'orthodoxie théologique, appuyée par tous les ordres monastiques, spécialement par les Jésuites, actifs et puissants, armée de l'Inquisition, soutenue par la force des gouvernements, qui croyaient encore de leur intérêt de lier partie avec elle, étaient d'avance condamnés à demeurer inutiles et point n'était besoin d'un grand génie divinatoire pour s'en convaincre. En matière de science, de n'importe quelle science, force reste toujours lînalement à la vérité et ceux-là qui ont cherché à l'arrêter dans sa marche n'ont guère occasion de s'en féliciter.
Une œuvre surtout devait être accomplie pourdonner à la pensée sa pleine liberté et, en même temps, exalter le sens de sa dignité propre: il fallait l'émanciper délibérément de la théologie, autrement dit constituer une philosophie laïque, que le Moyen Age n'avait point connue, que la Renaissance — qui avait appris que l'Anquité l'avait possédée — n'avait guère enti'evue pour
qu'on n'a pas le droit de condamner une expérience au nom de rEcrilure, parce que le sens vrai du texte est moins assuré que la conclusion qu'impose l'expérience. L'n docteur ne pouvait admettre pareille outrecuidante impiété. On demeure confonda des objections faites à Galilée. Quand, par exemple, il eut découvert les satellites de Jupiter, l'astronome florentin Sizzi lui représenta qu'il s'était certainement trompé et qu'il ne pouvait exister que sept planètes, puisque le chandelier sacré n'avait que sept branches, que le fœtus est parfait à sept mois, et que le chiffre sept manifeste partout sa souveraineté.
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'11 compte que sous les espèces d'une restauration de
Hellénisme.
De cette pliilosophie ce fut Descartes (-}-1050), un liïque versé dans l'étude des sciences exactes, qui posa i''o fondements. El d'abord il était diflîcile d'exaller la
'usce plus qu'il no fit, puisque ce fut à la constata-
)n de l'existence de sa pensée qu'il demanda la certitude de son être et comme sa justification ; tel est bien le sons dj rafiirmation : « Je pense, donc je suis », En second lieu, il formula, avec une admirable fermeté, des principes purement rationnels de recherche et de connaissance, une méthode do vie inlellecluelle qui ne devait plus rien à la théologie ni à la tradition de l'Ecole. Ces principes, à en croire les protestations de leur auteur, ne prétendaient point se mettre en concurrence avec les enseignements de l'Eglise; ils ne s'appliquaient pas aux laémes objets qu'eux et professaient pour eux un respect absolu. Cependant ils avaient beau borner leur ambition à éclairer et à guider l'homme dans son étude de luimême et du monde physique, ils semblaient si propres à régir n'importe quelle autre discipline de l'esprit, qu'aucune, pour peu qu'on y prit garde, et pas même la discipline religieuse, ne pouvait longtemps échapper à leur contrôle : c'était en définitive celui de la raison consciente et organisée.
Ce n'est donc pas seulement toute la philosophie moderne, indépendante de la théologie, qui part de Descartes; c'est l'effort même d'émancipation de l'esprit, qui va s'épanouir au temps des lumières. C'est déjà la critique moderne qui est en puissance dans le Discours de la méthode^ Ou ne vit pas autour de Descartes et, après tout, il ne vit peut-être pas lui-même quelle révolution spirituelle- il préparait en faisant du doute préalaffle la condition première de toute recherche scientifique et de Vécidence rationnelle la garantie de toute connaissance. En pratique, de même qu'après lui Leibnitz, qui reprit et étendit son œuvre, il passa un compromis,
OÙ se combinaient, en proportions difficiles à déterminer, la sincérité et la prudence, entre la philosophie laïque et la foi traditionnelle, de telle sorte que l'illusion de l'accord put se prolonger assez longtemps encore*. Mais écarter un problème, ou le masquer, n'est pas le résoudre, et celui que suppose l'accord, proclamé a priori nécessaire et réel, de la révélation chrétienne et de la raison, de la théologie et de la science, se reposera un jour, en conséquence même du triomphe des principes cartésiens.
A vrai dire on est tenté de s'étonner que ce jour-là n'ait pas lui plus tôt. Assurément il circule dans la société polie de la première moitié du xvii'' siècle un courant de libre-pensée et de scepticisme, et aussi de déisme, hostile à la dogmatique catholique; il nous est impossible de mesurer son importance, mais nous voyons qu'il inquiète les croyants zélés. Ce n'est pas sans raison que le P. Mersenne, l'ami de Descartes, compose son traité sur l'/mpiété des déistes (1624), ou que Pascal rassemble, dans ce^ que nous appelons ses Pensées, les matériaux d'une ample apologie de la religion chrétienne. Il semble probable que Campanella,Vanini, Cardan, Bruno, vces larrons de la foi» j comme les nomme le P. Mersenne, ont fait des élèves en France et ailleurs ; mais c'est à peine si nous en entrevoyons quelques-uns. Tel ce Gabriel Naudé, médecin et. érudit, qui mourut bibliothécaire de Mazarin (1653) et qui, au dire de son ami Guy Patin, aimait à répéter :
1. Descaries se proposait de publier un traité du monde; il y renonça quand il apprit la condamnation de Galilée. 11 chercha à ne pas attirer l'attention des théologiens et il ne manqua pas une occasion de protester de son orthodoxie. (Cf. sa lettre à MM. les doyens et docteurs de la sacrée faculté de théologie de Paris.) Il n'arriva pourtant pas à désarmer les Jésuites et ses œuvres seront mises à VIndex en 1663 ; les autorités romaines obtiendront même du roi plusieurs décrets interdisant les Universités au cartésianisme. Peine perdue naturellement. L'influence de Descaries sur l'esprit de son temps a été irrésistible.
LE TEMi'S DES LLMIÈUES 239^
M Inlus ul libet,foris ul moris est» {En vous-même pensez àvotre guiae^ au dehors suivez la coutume) ; tel encore co La Motte le Vayer, précepteur de Louis XIV, cerlainemenl agnostique cl accuse d'athéisme, mais qui, en appliquant diligemment le même principe que Naudé, vécut et finit tranquille (iG72j. En fait, les seules attaques directes contre la foi chrétienne, qui se produisent au xvu*' siècle, ne viennent que d'un philosophe juif, Spinoza (4-1077)1.
Nous reconnaissons en lui un des plus profonds penseurs qui aient jamais vécu et son influence s'exerce encore sur de nombreux philosophes d'aujourd'hui ; de son temps il fit scandale et fut considéré comme le prophète de l'athéisme. En réalité, il avait appliqué une logique impitoyable à des idées restées confuses' chez un Telesio ou un Giordano Bruno et en avait tiré le panthéisme qu'elles impliquaient réellement. En même temps, à la suite de son maître, le rabbin Saûl Morteira, il avait expulsé le surnaturel de la Bible et montré qu'elle ne garantit pas l'immortalité de l'âme et ne promet pas la vie future. Un juif seul, demeurant dans un pays, la Hollande, qui considérait la liberté de la presse comme une source de gros profits, pouvait se permettre d'écrire que Dieu et l'immensité du monde se confondent, qu'il est aussi absurde de dire que Dieu a revêtu la nature humaine que de prétendre que le cercle a revêtu la nature du carré, et qu'il faut être insensé pour s'imaginer que Dieu peut servir de pâture à un homme
1. Assurémeut l'abbé Gassendi ^— IG55) u'ùtait, au fond, guère chrétien, et sa réhabililalion d'Epicure et du « sensualisme », coûtre le spiritualisme cartésien, ne pouvait plaire aux orthodoxes; mais il convient de reniaïquer qu'il n'allait point dans le scepticisme jusqu'où la logique aurait dû le conduire, qu'il ramenait la philosophie d'Epicure « au niveau du christianisme aussi bien que de la raison » ; c'est-à-dire qu'il prenait au regard du Saint- OfBce, les précautions nécessaires. Il ne faut pas surtout oublier que son ouvrage principal sur le sujet brûlant, le Syntagma philotopkicvm, n'a paru qu'après sa mort.
et séjourner dans ses entrailles. Mais que cela fût dit en termes si précis, au milieu de raisonnements si rigoureux, voilà qui était, pour l'avenir, de grande importance. Le grain jeté par Spinoza dans la pensée des hommes y lèvera un jour et ce ne sera pas pour le profit de l'Eglise catholique.
Les chroniqueurs renseignés citent bien encore, en ce temps-là, quelques grands seigneurs, que leur situation personnelle met à l'abri des réflexes dangereux de l'opinion publique et qui se permettent, dans leur privé, de professer des opinions très subversives — tels sont les Vendômes ; — mais leur libertinage, comme on dit alors, n'est qu'une attitude de blasés et ne rayonne pas autour d'eux. La mauvaise réputation qui entoure leur personne et s'attache à leurs mœurs, stérilise leurs idées, qu'ils ne cherchent du reste pas à répandre et qu'ils seraient assurément fâchés de vulgariser. On peut dire qu'au plein du xvii* siècle tous les penseurs des pays non réformés s'efforcent, au moins, de conserver une mentalité catholique. A l'instar de Descartes et tout pénétrés de son esprit, ils prônent la souveraineté de la raison en ce qui touche à la science et aux applications usuelles de l'intelligence, et ils la subordonnent à la révélation, c'est-à-dire, pratiquement, au magistère de l'Eglise, en ce qui touche à la religion. Tous semblent se mettre d'avance en garde contre les périls où les pourrait jeter, au dam de leur salut, le fol orgueil de penser sans retenue sur tout. Et, dans la plupart des cas, leur sincérité ne paraît pas faire question. 11 nous est même assez difficile de dire jusqu'où il faut pousser les réserves quand il s'agit, par exemple, de la religion d'un Molière ou de celle d'un La Fontaine.
Ce qu'un compromis du genre de celui dont je viens de parler pouvait déjà demander d'efforts et causer d'angoisses à un homme réfléchi, l'exemple de Pascal est là pour nous l'apprendre; mais il ne semble pas que ses inquiétudes aient troublé beaucoup de ses contempo-
rains. La dévotion d'habitude suffisait sans doute à la plupart d'entre eux et l'Eglise s'en contentait parfaitement. Il faut chercher la cause de l'apparente étrangeté qu'il y a avoir des hommes qui paraissent si épris de la raison la plier délibérément aux rudes exigences de la tradition orthodoxe, en ce qui touche à la conduite de leur vie intérieure, d'abord dans la persistance des polémiques menées à côté des vraies questions : telles celles qu'entretiennent les Réformés sur les droits du Pape, sur l'efficacité des œuvres ou des sacrements, ou celles que soulève l'Augustinus sur la grâce. L'ardeur des combattants, d'autant plus vive qu'elle s'exerce sur un champ plus étroitement limité, s'applique tout entière' à l'objet précis du débat, et se détourne naturellement d'un examen critique des affirmations fondamentales de l'orthodoxie. Les rudes démêlés qui s'agitent autour de divers problèmes de discipline morale, tels que ceux que posent le jansénisme et le quiétisme, portent le même résultat. Et il en va de même encore des complications politiques où se mêlent des intérêts ecclésiastiques, voire de graves questions de conscience, comme celles qui sortent de la politique gallicane du Louis XIV ou de sa persécution des protestants.
Il semble donc qu'il fût encore normalement bien difficile à un penseur du xvn* siècle, à qui les conventions sociales imposaient de vivre en bon catholique, de dégager l'indépendance de son jugement d'opinions qu'une longue hérédité et un consentement quasi universel paraient d'une espèce d'évidence, et que l'esprit public, autant que l'intolérance officielle, celle de l'Etat autant que celle de l'Eglise, imposait à tous. Un souverain 3omme Louis XIV pouvait bien chercher à se libérer au temporel de tout contrôle du Pape et essayer de consti- 'uer, par la déclaration de 1682, une Eglise pratiquement indépendante de lui; il ne s'avisait point de contester son autorité spirituelle et le principe du droit divin sur lequel il fondait sa propre monarchie entraî-
242 LE CHRISTIANISME JlfiDiÉVAL ET MODERNE
nait de soi le maintien rigoureux d'une religion d'Etat. C'est pourquoi les dissidents huguenots souffrirent du roi dure tribulation, et les libertins furent obligés de se cacher et de faire officiellement figure d'exacts pratiquants. Saint-Simon nous conte que le duc d'Orléans avait fait relier un Rabelais sous la couverture d'un paroissien et qu'il lisait gravement les aventures de Gargantua durant les longs offices de la chapelle royale à Versailles; mais il venait à la chapelle et y faisait figure de suivre la messe. Tout prince du sang qu'il était, il n'aurait pu s'en dispenser qu'au prix des plus graves difficultés- Sur la fin du règne, au temps où le roi, sous l'influence de M™^ de Maintenon, devenait hargneux dans sa dévotion, les exempts de police allaient, durant le carême, flairant les portes des gens pour y sentir l'odeur de quelque condamnable rôti et les malins s'amusaient à les dépister en faisant griller des harengs saurs derrière leur huis clos. Ce détail en dit long ; et ce n'est point seulement dans la satire, comme le dit La Bruyère, qu'un homme né chrétien et Français se trouve contraint en ce temps-là, c'est dans la critique de la religion- Et la France n'a pas le privilège de cette intolérance, qui se retrouve partout et ne cède quelque peu qu'en Hollande, pour des raisons commerciales : l'impression des livres ailleurs prohibés y représente une source de revenus considérable; la véritable liberté de penser n'est pour rien dans la complaisance des autorités publiques à laisser passer les « mauvais livres ».
Ce fut donc surtout dans la seconde moitié du XYii^ siècle qu'une série d'actions, très peu sensibles aux contemporains, encore très incohérentes dans leur diversité et souvent tout individuelles, préparèrent une oppo-
LE TEMPS DES LlMlÈnES 243
sition de caractère rationaliste à l'Eglise et à la dogmatique catholiques. Elle ne se manifesta clairement qu'au xviu' siècle. A sa formation contribuèrent, du reste inégalement, le constant progrès des sciences proprement dites et de l'érudition, le développement de la spéculation philosophique et de la recherche critique dans les voies ouvertes par Descartes, un certain tour d'esprit frondeur et sceptique au regard des choses d'Eglise, qui s'affirme dans « le monde » d'alors, et, brochant sur le tout, le perfectionnement de la presse, instrument indispensable à la diffusion des idées, à la vulgarisation des discussions'. Plus d'un indice aurait pu révéler, à des yeux avertis, l'existence de cette opposition longtemps avant qu'elle s'imposât à l'attention de tous. Les écrits de Fontenelle par exemple (+1757), en vulgarisant des idées capitales sur les méthodes, les droits, les espoirs de la science expérimentale, sèment largement hors du monde restreint des savants, et d'un air très innocent, des opinions qui lèveront bientôt dans l'esprit d'un Voltaire. On ajustement considéré l'Histoire des Oracles (1687) qui ne prétend, en apparence, qu'à ruiner la superstition des « fausses religions », comme la première otTensive de la science contre la religion chrétienne.
Ses plus redoutables adversaires, il fallait, il est vrai, les aller chercher encore hors de ce royaume de France dont l'influence intellectuelle rayonnait alors sur l'Europe occidentale, mais où la contrainte officielle stérilisait toute pensée vraiment indépendante sur les sujets interdits. Il fallait observer avec soin divers mouvements d'opinion, encore très restreints et d'apparence singu-
1. Les Philosophiae naluralis principia mathematica, de Newton (-(- 1727 , sont de 1687; l'activité de Liebnitz (+1716'. et celle de Locke (-|- 1704) sont à peu près contemporaines; les Nouvelles de la République des lettres, de Bayle (— 1706), commencent de paraître en 1684 et son Dictionnaire historique et critique prend place de 1695 à 1697. Ses célèbres Pensées sur la Comète sont de 1681, l'année même où Bossuet publie le Discours sur l'histoire universelle !
lière, qui se produisaient soit en Hollande, autour d'hommes comme Bayle et Clericus, soit en Allemagne, avec Pufendorf (-{-1694) et Thoraasius (+ 1728), soit en Angleterre, avec Locke et Shaftesbury (-f- I^IS), chez qui se combinent l'influence de Bayle et celle de Locke *.
Bayle et Locke méritent d'être considérés à part, en ce qu'ils ont été, le premier surtout, les grands éducateurs du xviii^ siècle. Bayle ^ se donne bien l'air de ne se point vouloir confondre avec les libertins, mais il excelle à mettre leurs arguments en valeur, surtout par rapport à ceux de l'orthodoxie, et aussi à proposer aux théologiens, sans paraître y prendre garde, des difficultés très troublantes; comme lorsque, de la comparaison de l'homme et des animaux, il semble tirer une hésitation sur la mortalité de l'âme de l'un ou sur l'immortalité de celle des autres. « Ses plus grands ennemis sont forcés d'avouer qu'il n'y a pas une seule ligne dans ses ouvrages qui soit un blasphème évident contre la religion chrétienne, mais ses plus grands défenseurs avouent que, dans les articles de controverse, il n'y a pas une seule page qui ne conduise le lecteur au doute et souvent à l'incrédulité. On ne pouvait le convaincre d'être impie, mais il faisait des impies. » C'est Voltaire ^ qui le juge ainsi et à juste titre. Avant Bayle les libertins, à l'ordinaire gens du monde sans grande instruction, ne sont pas équipés pour aller très avant dans leur critique; après lui, ils ont les moyens de s'enhardir.
Son immense érudition a rassemblé tout ce que les systèmes philosophiques antérieurs contenaient implicitement de présomptions défavorables à la foi chrétienne et il les a poussées contre elle avec une prudence fort adroite et très redoutable. C'est même pour nous un
1. Voyez la liste des Anglais qui « ont eu l'audace de s'élever non sevlement contre l'Eglise romaine, mais contre l'Eglise chrétienne », dans Voltaire, Lettres ait prince de Brunswick, lettre IV.