‹ Le Christianisme, médiéval et moderneChapitre 3 sur 45 · I-E n.VlT MOYEN AGE · texte numérisé non relu

I-E n.VlT MOYEN AGE

milieu du viii" siècle, l'esprit des grands docteurs d'autrefois, constitue, dans le désert de son temps, une exception d'autant plus remarquable qu'elle est unique. On dirait aussi que du jour où ils perdent le contact habiluel avec les Latins, pratiques et pondérés, les Byzantins ne savent plus que tourner sur place. Ce contact tonifiant, ils ne le perdent pas, à vrai dire, par leur faute. La dislocation de l'Empire d'Occident et son dépeçage par les Germains semblent replonger le monde latin dans la barbarie, et les gens d'Occident oublient le grec; l'évèquc de Rome lui-même ne le sait plus d'ordinaire. Dans ce grand trouble où s'agitent conquérants et conquis, les relations régulières et suivies, voire même intermittentes et passagères, d'un bout de la chrétienté à l'autre, deviennent très difficiles. Enfin la germanisation de l'Occident lui fait un esprit nouveau qui s'accorde mal avec celui des Orientaux et qu'ils méprisent. L'Italie reste bien, durant quelque temps, un terrain où se rencontrent encore les deux mondes, mais les Byzantins, pour s'être montrés maîtres trop rudes,, se font un ennemi de l'évoque de Rome, et il n'a de cesse qu'ils ne soient expulsés.

A partir du vin* siècle, les rapports qui se poursuivirent entre les deux groupes de chrétiens s'accordèrent à les brouiller : d'une part les patriarches de Constantinople supportèrent mal les prétentions du ponlife romain. Dès le ix' siècle, l'un d'eux, Photius, rompait l'union; en 1054, un autre, Michel Cérularius, exploitant à la fois des divergences doctrinales — comme celle qui se marque sur la procession du Saint-Esprit^ — et des différences dans les usages liturgiques — comme celle que constitue la communion avec du pain ordinaire (usage oriental) par rapport à la communion avec du pain azyme, non fermenté (usage occidental) — rendit

1. Le Saint-Esprit procède-t-il seulement du Père ou du Père et du Fils? Les Orientaux soutiennent la première opinion, les Occidentaux la seconde.

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le schisme dérmitif. On entend bien que celte rupture entre les deux moitiés de l'Eglise, dont l'une avait vraiment fondé et façonné la foi, ne s'accomplit pas sans que l'autre en souffrît notable dommage. L'Eglise d'Occident n'avait jamais possédé le véritable génie théologique, le fécond esprit d'invention dogmatique, à la fois profond et large, par quoi le symbole des Apôtres avait évolué vers celui de Nicée et celui de Constantinople. Esprit générateur d'agitations et de querelles, sans doute, mais aussi agent de progrès incessant, je veux dire d'adaptation ininterrompue de la foi aux besoins changeants de la conscience religieuse des hommes. Toute pénétrée de l'esprit romain, juridique et pratique, l'Eglise d'Occident ne s'était guère intéressée par elle-même qu'aux questions de morale, de conduite de la vie, de discipline et d'organisation; et l'on peut même dire que c'est toujours par rapport à ces préoccupations essentielles qu'elle a considéré les débats doctrinaux de l'Orient qui sont venus jusqu'à elle. Elle ne fera pas autrement désormais et ses hardiesses de pensée, quand elles ne sortiront point d'initiatives isolées, la porteront bien rarement hors des problètnes qui l'avaient toujours retenue de préférence. Le principal de son effort théologique — qui n'est pas à nier — tend à Vapologie et aussi à la démonstration des vérités acquises en dehors d'elle, bien plus qu'à leur accroissement évolutionnel. Elle dogmatisera, pour ainsi dire, l'immobilité, et s'il lui était, par définition, impossible de faire positivement le contraire, elle aurait, peut-on croire, évité l'imprudence d'y compromettre son avenir, si elle avait continué de subir l'influence de la mouvante pensée de l'Orient, qui, tout en proclamant son inébranlable attachement à la tradition, la modifiait sans cesse. Jamais aucun effort ne sut renouer le lien qui s'était rompu. D'autre part, les froissements réciproques qu'engendrèrent les croisades, la prise de Constantinople, en 1204, et l'exploitation de l'Empire grec par les barons d'Occi-

dent, à la suite de la quatrième croisade, la reprise par les Byzantins de leurs terres et de leurs villes, moins de soixante ans plus tard furent autant de causes d'antipathie partagée.

Cependant les Grecs venaient de se décider, après bien des tergiversations (12 décembre 1452:, à proclamer dans l'église Sainte-Sophie, le pacte d'union conclu à Florence depuis déjà treize ans, quand Mahomet II parut sous les murs de Constantinople, et la ville fut enlevée le 29 mai 1453. Par la volonté du Sultan, joyeusement obéi ce jour-là, le compromis de Florence fut bientôt dénoncé et l'Eglise grecque, divisée en groupes ethniques peu cohérents, eut désormais assez de subsister sous la domination turque, sans chercher à retrouver la tradition perdue de son antique activité théologique. En revanche, elle subit les exigences que lui imposa la foi des simples dont elle consolait la détresse et entretenait les espoirs : elle se ritualisa de plus en plus minutieusement; elle se paganisa du même coup, devint aussi peu intellectuelle que possible, et, réduite à l'état de religion dépopulations immobiles, comme elles, vécut sans bouger et sans penser. Ce n'est que de nos jours qu'en elle, et dans les Eglises orientales sorties d'elle, se manifestent quelques sérieuses velléités de réveil. Durant tout le Moyen Age, elle n'a guère agi sur la foi occidentale que pour la troubl r, si, comme il y a lieu de le croire, une au moins de ses hérésies, celle des Pauliciens, sortie, vers le milieu du vu*' siècle, d'une église d'Arménie, qui gardait le credo de l'antique hérésiarque Marcion, a, peu à peu, gagné les contrées d'Occident, et qu'il y faille voir une des sources de l'albigéisme.

On peut dire que l'histoire ancienne du christianisme occidental se termine avec saint Augustin, car, non

seulement le temps où vit ce grand docteur voit s'accomplir les événements décisifs qui bouleversent de fond en comble le monde romain d'Occident et marquent sa fin, mais encore, dans son œuvre immense, produit d'une âme inquiète et d'un esprit toujours en mouvement, se concentre ou s'explicite, se clarifie ou s'ordonne, sous l'influence profonde, sinon toujours visible de principes platoniciens, toute la pensée chrétienne des quatre premiers siècles. En son esprit s'éprouvent toutes les idées répandues avant lui dans l'Eglise et sa doctrine marque une halte, établit comme un palier dans l'ascension majorante de la foi. C'est pourquoi il est également exact de dire que de saint Augustin procède toute l'évolution médiévale du christianisme théologique d'Occident. Il forme vraiment le trait d'union entre la pensée chrétienne antique et la spéculation scolastique. D'ailleurs son rôle ne prend pas fin avec la ruine de l'Ecole. Il fonde la mystique de la Réforme autant que celle du Moyen Age et il inspire le protestantisme, comme il a inspiré TEglise médiévale. Evidemment son influence, encore si puissante au xvii^ siècle, où elle engendre le Jansénisme, ne s'exerce pas toute seule durant plus de douze siècles, mais elle demeure à la base de toutes les spéculations, même les plus syncrétistes et les plus étrangères à son esprit. Dans l'énorme et confuse symphonie que constitue la pensée théologique des âges qui l'ont suivi, elle représente, dirait-on, la basse continue et fondamentale, qu'on n'éprouve pas toujours le besoin de réaliser, mais sur laquelle on appuie avec confiance les développements mélodiques les plus audacieux.

Ce ne sont pas seulement la tradition la plus conservatrice ou l'orthodoxie la plus scrupuleuse qui, durant le Moyen Age, cherchent et trouvent leur soutien dans les écrits de saint Augustin; sa doctrine — hormis quelques thèses excessives sur la prédestination, que l'opinion commune des théologiens a laissé tomber — constitue l'autorité suprême pour les docteurs de toutes les écoles.

Avant que de se risquer à le contredire sur le moindre point, ils usent de tous les arlilîces d'interprétation pour essayer de se le concilier; des explications qu'il n'a données qu'en passant, et à titre de simples hypothèses, sont traitées par eux avec autant de respect que des vérités établies. A côté des maîtres du raisonnement, les mystiques le révèrent aussi et trouvent en lui le principe de leur contemplation. Il n'est pas jusqu'aux hérétiques qui ne se réclament de lui : Gottschalk au IX* siècle ^, aussi bien que, plus tard, Luther, Calvin et les jansénistes. Aujourd'hui même les deux mondes entre lesquels se divise le christianisme occidental, le catholique et le protestant, s'unissent encore en lui. Enfin ses opinions, sur quelques points essentiels de la foi, par exemple sur la grâce et la prédestination, ou sur les rapports de la raison et de la révélation-, ont alimenté, de son temps jusqu'au notre, toutes les discussions des théologiens, comme ses redoutables affirmations sur la nécessité de punir les sacrilèges, justifient par avance toute l'intolérance médiévale et l'Inquisition. Cependant saint Augustin n'a pas fait que fonder la théologie de l'Occident, poser les thèmes principaux de sa spéculation, orienter sa mystique et formuler les règles de sa morale publique; personne plus que lui n'a travaillé à fortifier dans l'Eglise, j'entends dans le

1. Gottschalk est un moine qui soutient la préJestination absolue de l'homme et subit une rude persécution de la part de son archevêque, le célèbre Hincmar de Reims.

2. Du point de vue particulier de l'évolution de la pensée chrétienne, notons, en passant, comment Augustin concevait cette relation. Dieu, disait-il, nous a donné la rciison pour le connaître, donc elle peut le connaître; mais, seule, elle ne le conçoit que négativement; c'est-à-dire qu'elle ne peut que prononcer qu'il n'est pas ceci ou cela. Une connaissance plus directe et plus positive de sa nature procède toute de la révélation et la raison doit alors se borner à s'expliquer la révélation. D'où ces formules célèbres : je crois pour cojnprendre [credo ut inteliicam), ou la foi précède C intelligence (fides prœcedit inlellecium\ Nous sommes loin du rationalisme grec, d'où, pourtant, Augustin est parti.

corps constitué des autorités ecclésiastiques, le principe de Vautorité en matière de foi; personne plus que lui n'a contribué à faire accepter l'opinion qu'une décision de l'Eglise est une vérité contre laquelle la raison humaine n'a point qualité pour s'insurger et que les Ecritures saintes elles-mêmes ne valent que par la garantie et selon l'interprétation de l'Eglise*. Cette affirmation redoutable, que la Réforme a rejetée, moins complètement d'ailleurs qu'elle ne l'a cru, a été, durant le Moyen Age, la pierre angulaire de l'édifice catholique, si bien qu'on ne conçoit pas comment il aurait pu s'élever sans elle.

Au reste, cette même affirmation rencontrait de solides appuis dans la foi populaire, à laquelle Augustin savait bien qu'il fallait faire quelques concessions, telles que de se contenter de son assentiment sur les points essentiels de la doctrine, de fermer au besoin les yeux sur ses menus écarts, et surtout de lui pardonner ses involontaires retours à des habitudes ataviques. Mais il ne comprenait pas complètement quel ardent désir de fixité cachait l'apparente mobilité de cette foi-là.

Sans doute les simples sont accessibles à toutes les suggestions du passé, des circonstances et du milieu ; leur sensibilité religieuse s'émeut d'autant plus vite et réagit d'autant plus profondément qu'elle est plus collectivement touchée, et ils se montrent d'ordinaire incapables de la régler, en sorte qu'ils mettent bien souvent les théologiens dans l'embarras. D'instinct encore, ils se sentent poussés à multiplier les objets de leur foi et à les grossir. En fait donc, ils constituent dans l'Eglise un élément d'agitation, plus ou moins sensible selon les temps, mais actif et toujours instable. Et pourtant rien ne les effraie plus que l'idée d'un changement dans leur croyance et rien n'est plus logique que cet effroi. Pour

1. Il répétait volontiers qu'il ne croirait pas à l'Evangile si l'Eglise ne lui en garantissait pas la véracité.

qu'un homme accorde à un credo quelconque son assentiment réfléchi et raisonné, il faut qu'il éprouve le besoin ordinaire de réfléchir et de raisonner; il faut aussi qu'il en ait l'habitude, et l'expérience prouve qu'elle n'est pas commune, qu'elle suppose une éducation de l'esprit et un genre de vie, qui, de tout temps, ont représenté le précieux privilège d'une minorité, encore plus réduite au v' siècle qu'aujourd'hui. Les hommes qui forment la majorité peuvent bien trouver en eux-mêmes le principe de leur vie religieuse, mais il s'agite dan? leur conscience à l'^Uat de désir confus; ils se montrent incapables de l'organiser, comme ils restent impuissants à régler leur esprit. Ils n'arrivent pas d'euxmêmes à rendre véritablement un leur moi intellectuel et moral ; c'est du dehors que leur viennent les clartés et les directions nécessaires. Elles se présentent d'ordinaire sous la forme d'affirmations de caractère métaphysique et invérifiable ; peu importe qu'elles ne soient ellesmêmes ni très cohérentes ni très faciles à justifier, pourvu qu'elles paraissent nettes et décisives. Mais, pour qu'on les puisse identifier à la Vérité, il faut qu'elles ne bougent plus, que, posées par une autorité digne de confiance, ou, du moins, censée telle, elles trouvent en elle un soutien inébranlable. C'est pourquoi les simples fidèles, au temps d'Augustin, et lui-même avec eux, croyaient volontiers que l'Eglise représentait une institution divine, établie pour enseigner sans erreur et conserver intactes les vérités éternelles, révélées par le Christ et par l'Esprit. Ne l'oublions pas, d'ailleurs, ces affirmations fondamentales, ces vérités essentielles de la foi, considérées comme acquises et indiscutables, ne sont jamais qu'un cadre; la réalité de la pensée et de la vie religieuses qu'il enferme varie infiniment d'âge à âge et de milieu à milieu, car le cours des temps modifie la raison des hommes instruits comme la sensibilité des ignorants.

Or, au début du v^ siècle, les ignorants et les demichrétiens encombraient l'Eglise. Ainsi que le dit excellemment Mgr Duchesne, « la masse était chrétienne comme le pouvait être la masse, de surface et d'étiquette ; l'eau du baptême l'avait touchée, l'esprit de l'Evangile ne l'avait pas pénétrée ». Et il n'en pouvait être autrement : le clergé avait cru nécessaire de hâter la conversion des masses populaires, que le gouvernement impérial livrait à sa propagande, et, sacrifiant la qualité à la quantité, il avait joyeusement inscrit au nombre des conquêtes de la foi, des hommes qui n'en connaissaient guère que quelques formules, ne pouvaient pas les comprendre et n'avaient, en les apprenant, rien oublié de leurs habitudes païennes. 11 aurait fallu beaucoup de temps et de méthode pour faire de ces néophytes de véritables chrétiens et mettre la doctrine, autant que l'éthique du christianisme fondé aux trois premiers siècles, à l'abri de leurs inconscients attentats. Mais, en ce temps-là, le monde romain se décomposait; partout se manifeslaienl les signes précurseurs d'un cataclysme imminent; l'Eglise elle-même était toute ébranlée par les hérétiques et les factieux ; aussi l'heure ne semblait point favorable à entreprendre une œuvre de si longue haleine et les évêques d'alors durent se contenter de redresser du moins mal qu'ils le purent et empiriquement les choquantes déformations de la foi chrétienne qu'ils apercevaient autour d'eux. Tout de suite les invasions des Barbares vinrent rendre leurs efforts inutiles.

Si le choix eût été olTert à l'Eglise entre laisser les envahisseurs à leur paganisme et chercher à les gagner au Christ, son devoir, comme son intérêt matériel, lui eussent dicté sa décision et l'eussent inclinée à se contenter d'une conversion qu'elle ne pouvait espérer

bien profonde ; mais elle ne fut pas même libre de se décid.er à son gré. D'abord, bon nombre de Barbares étaient déjà chrétiens de nom quand ils entrèrent dans l'Empire, tels les Goths, convertis dès le iv« siècle, par Ulfila, il est vrai à l'arianisme. La plupart des autres, dans leur violent d'ésir de s'égaler aux Romani, acceptèrent sans tarder la foi de l'Empereur. Je veux dire qu'ils crurent l'accepter, car que put faire le clergé devant leur nombre et leur hâte? Les instruire? Il n'y fallait pas songer; on dut se borner à leur enseigner le symbole baptismal et on les baptisa en masse, remettant à plus tard le soin d'extirper leurs superstitions, qu'ils gardaient intactes. A vrai dire, ce « plus tard » ne vint pas et l'Eglise les adapta tant bien que mal à ses formes, eux, leurs coutumes et leurs croyances. De leur part, ils se contentèrent d'habiller leur paganisme à la chrétienne.

L'opposition irréductible du clergé orthodoxe à l'arianisme des conquérants garantit le fonds de la population chrétienne, sur lequel il possédait une souveraine influence, de la contamination hérétique et, aujourd'hui encore, les historiens catholiques attachent une grande importance au baptême de Clovis, par les mains de saint Rémi, qui fit du petit royaume des Francs Saliens, le rempart de l'authentique foi nicéenne. Les conquêtes mérovingiennes favorisèrent évidemment l'élimination ou l'absorption des Burgondes, Wisigoths et Ostrogoths mal pensants, et consolidèrent l'autorité de l'Eglise ; mais ces deux conséquences n'eurent point la même importance. Je veux dire que la foi chrétienne des nouveaux venus et des « Romains >^ du commun n'était point pour lors si délicatement nuancée qu'elle fût vraiment modifiée par une opinion fâcheuse sur la nature du Fils et sa relation au Père. Elle n'en était pas à cela près et l'arianisme aurait prévalu que, selon toute apparence, pas grand'chose n'aurait été changé à ce qu'il advint de l'Eglise par la suite. En revanche, il

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ne fut point indifférent que là où le roi se trouva orthodoxe, dans le royaume mérovingien, modèle ecclésiastique des autres, l'Eglise devînt une sorte d'institution « nationale » dont le roi était le chef au temporel, et que, réciproquement, elle représentât le seul principe existant encore, d'unité sociale et même politique, le seul principe d'union et de discipline morale qui ne fût point la contrainte brutale.

Les pires chenapans redoutent alors sa puissance surnaturelle, par quoi elle peut leur ouvrir ou leur fermer à son gré les portes du paradis. La plus sûre des œuvres salutaires, surtout la plus efficace des œuvres de pénitence, c'est, dans l'opinion commune de ce temps-là, une belle donation à une église et, s'il se peut, à plusieurs, afin de se faire des amis parmi les saints qu'on y invoque. L'exemple donné par les princes eux-mêmes est si bien suivi, au vi^ et au vu' siècles, et la richesse foncière du clergé s'accroît tant et si vite, que les rois s'en inquiètent; en même temps, les terres d'Eglise se dégagent peu à peu des obligations publiques, impôt et service militaire.

Cette situation privilégiée oîi se consolide l'Eglise ne va point sans inconvénients pour "elle et la médaille a son revers. Les rois Barbares en viennent à considérer les évêchés comme de simples offices royaux, dont ils disposent à leur gré au mépris des canons ^ ; or leur choix n'est pas toujours éclairé et il leur arrive de récompenser d'une mître des services qui n'ont rien d'ecclésiastique.

D'autre part, à mesure que grossit la fortune de l'Eglise et que l'ordre et la continuité lui donnent meilleure apparence, elle constitue une plus forte tentation pour ceux-là même qui l'ont formée. Des princes besogneux, tels Ghilpéric ou Charles Martel, n'y résisteront pas. Mais, à vrai dire et en fin de compte, l'Eglise

1. Un édit de Clolaire II (614) pose celte prétention tranquillement comme un droit.

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ne perdra pas à être quelquefois spoliée ; la repentance des coupables lui viendra toujours, accompagnée d'une lourde compensation. Sa durée lui permet de surmonter les épreuves passagères : les mauvais princes passent et elle reste pour recueillir les bienfaits des bons.

Il arrive bien aussi que le roi, pensant la servir, la compromet et l'embarrasse beaucoup, en se mêlant de ses affaires inconsidérément et avec la naïve suffisance d'un ignorant qui se sait puissant. Un des petits-fils de Clovis, l'affreux Cliilpéric, n'aura-t-il pas la manie de se croire théologien et l'audace ingénue de prétendre élucider à sa manière le mystère de la Sainte-Trinité?

Cependant, étant donné les conditions générales imposées à la vie chrétienne par la régression de toute culture que marque la chute de l'Empire romain d'Occident, la véritable intelligence de la religion chrétienne s'obscurcit rapidement. Les formules que vont répétant les gens d'Eglise, sans les bien entendre eux-mêmes, ne recouvrent plus qu'une immoralité sans frein et une foi incohérente et grossière, un lourd syncrétisme, où les superstitions germaniques, mêlées aux superstitions autochtones, tiennent pratiquement plus de place que les affirmations chrétiennes.

Alors s'amplifie, d'une façon effrayante, le culte des saints, des reliques et des images, la confiance dans les rites et dans les gestes; par quoi le polythéisme et la magie achèvent de se réinstaller dans l'Eglise. Ces Barbares, récem.ment venus à la foi, apportaient avec eux une représentation anthropomorphique de la divinité, qui s'accordait, en la fortifiant, avec celle que n'avaient jamais parfaitement quittée les paysans de l'Empire romain : le dieu du credo chrétien leur devait paraître bien peu accessible et les saints intercesseurs, successeurs naturels des dieux spécialisés et familiers, les séduisaient bien davantage. Ils développent donc leur culte, pas très relevé toujours, c'est bien certain, mais pratique et, si j'ose dire, de bon rendement journalier :

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on demande aux saints le miracle utile, la guérison nécessaire et la solution, inutilement cherchée par des moyens humains, dans les cas embarrassants de tout genre. On reste en relation constante avec eux, on leur écrit et on attend leur réponse ; on les redoute, mais on passe des contrats, voire des marchés avec eux; on les récompense s'ils donnent satisfaction; on les menace et même on les châtie, en les privant de leur culte, ou parfois en les affligeant, dans leurs images, de graves peines corporelles, au cas contraire. On les emmène à la guerre sous les espèces de leurs reliques et on les oppose aux épidémies et cataclysmes divers en de longues processions ; on recherche leur protection dans la m.ort en se ménageant une sépulture aussi près que possible de leur tombeau. La vieille loi romaine, déjà inscrite sur l'une des Douze Tables : hominem morluum in iirbe ne sepelito neve urito {un mort ne doit être ni enseveli ni brûlé dans la ville) est, malgré la résistance du clergé, complètement débordée; attendre ad sanctos, et comme dans l'ombre d'un bienheureux, Fheure de la résurrection est le plus cher désir de tout hommei

Pour se procurer de bonnes reliques, on ne recule devant aucun hasard : au besoin on les enlève de vive force ou on les dérobe. Il n'est pas prudent pour un personnage vénéré de se mettre en voyage s'il est mal portant; on ne peut savoir jusqu'où l'espoir de conserver un corps puissant poussera le zèle des hommes chez qui la maladie peut l'arrêter en chemin. On ne conçoit plus une église sans qu'elle contienne le sepulchrum d'un saint, c'est-à-dire un tombeau, avec quelque partie de son corps, ou au moins, un objet qui l'a touché et où sa puissance {vis) surnaturelle a passé. Le sanctuaire qui a la chance de posséder un sepulchrum de saint réputé influent et actif a sa fortune faite du coup; pèlerins et offrandes y affluent. Ainsi saint Martin enrichit sa basilique de Tours des dons que la terreur ou la gratitude entassent autour de son sépulcre.

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On entend bien que la dognnatique chrétienne n'a pas grand chose à faire avec une semblable dévotion, laquelle, en revanche, s'accommode parfaitement de promiscuités élroites avec des superstitions païennes. II e?t à noter qu'en général les rois Barl)ares, et spécialement les Mérovingiens, ne cherchent pas à imposer leurs croyances à leurs sujets; leurs interventions en ce sens sont très rares. Cependant ils sont hostiles foncièrement aux idoles, qu'un édit de Cbildebert P' ordonne positivement de détruire, ou de laisser détruire par les clercs, dans les champs où elles se dressent encore nombreuses. Mais abattre des images ne suffisait pas à faire disparaître les superstitions profondes dont leur seule présence attestait la survivance et il n'est pas difficile d'apercevoir, sous les pratiques chrétiennes d'alors, ou à côté d'elles, nombre d'usages ataviques qui les contredisent.

Spécialement vivant paraît le culte des arbres et des sources. Les devins et sorciers sont largement achalandés. Les fêtes anciennes sont chômées et célébrées dans la campagne, et l'Eglise n'arrive à les neutraliser qu'en les détournant à son profit. Rien de plus curieux, de ce point de vue, que les instructions données par Grégoire le Grand au moine Augustin, son missionnaire en Angleterre : transformer les temples en églises, après les avoir purifiés ; établir, pour remplacer les sacrifices aux démons, des processions en l'honneur de quelque saint, avec immolation de bœufs à la gloire de Dieu et distribution de la viande aux assistants. Du reste, le roi de l'Est-Anglie, nommé Redwald, a bien soin, après avoir accepté le baptême et confessé la foi chrétienne, de garder dans son église, en face de l'autel où se dit la messe, un autre autel où se poursuivent les sacrifices réclamés par les anciens dieux.

Il est instructif encore de remarquer combien peu de place semblent tenir les questions dogmatiques dans les préoccupations des conciles mérovingiens; ils ne s'y arrêtent que par exception et très rarement; tous leurs

soins s'appliquent à régler des questions de discipline ecclésiastique. Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que ces hommes, si exclusivement orientés vers les rites et les gestes liturgiques, se montrent très exacts dans l'accomplissement tout extérieur de ce qu'on nomme aujourd'hui encore, en style ecclésiastique, leurs devoirs religieux; ils ne fréquentent même pas la « sainte table » comme il le faudrait bien et l'Eglise s'en inquiète. Un concile d'Agde, de 50ô, prononce même que ceux-là qui ne communieront pas à Noël, à Pâques et à la Pentecôte, ne seront pas réputés chrétiens. Voilà un canon qui en dit long!

En ce temps-là aussi la grande majorité des clercs tombe dans la plus sordide ignorance et partage tous les dérèglements du siècle. La réputation d'un Grégoire de Tours, écrivain actif, mais si inexpérimenté, honnête homme, mais d'un sens moral si peu exigeant pour les autres, suffît à nous faire mesurer la profondeur de la chute. Ce n'est plus guère qu'au fond de quelques couvents, dont le plus célèbre est celui du Mont Cassin^, que tremblotte encore, aux vi* et vu* siècles, la lumière de la culture intellectuelle et de la théologie. C'est par son activité et sa vertu, plus que par sa science, qu'un Grégoire le Grand (mort en 604), peut encore faire figure de Père de l'Eglise. Toute puissance créatrice semble épuisée après Bocce (mort vers 525) et son ami Cassio-

1. Le couvent du Mont-Cassin, fondé au vi« siècle, en Campanie, par saint Benoît de Nursie, est régi par la règle dite bénédictine; elle s'est répandue assez vite dans toute la chrétienté occidentale. Les moines qui l'acceptent prononcent les vœux de stabilité, de pauvreté et de chasteté ; de plus ils promettent Vobéissance. Ce sont là les conditions nécessaires à la constitution d'un ordre monastique, mais les moines qui se soumettent h la règle bénédictine, tout en se groupant en maisons où ils mènent la vie commune, ne constituent pas d'abord un ordre; les maisons sont indépendantes et c'est pourquoi, dans beaucoup d'entre elles, la pratique de la règle saltcre très vite. C'est à l'instigation de Cassiodore que cette règle a l'ait une place, dans les occupations des moines, à l'étude, à côté du travail manuel et des exercices spirituels.

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dore, qui, au moins, sont des érudits; Isidore de Séville, à la fin du siècle, possède surtout le mérite d'avoir beaucoup lu et compilé autant qu'il a pu.

Ce temps misérable s'est donc fait une religion et une Eglise selon son esprit et selon ses besoins. Et il y a d'autant plus aisément réussi qu'au commencement du Moyen Age, il n'existe pas encore d'exposition officielle et complète de la foi et des institutions chrétiennes. Les unes et l'autre se rattachent, dit-on toujours, à la tradition apostolique et à celle des Pères ; pratiquement on va les chercher dans les écrits de saint Augustin et dans des recueils d'extraits, ou chaînes, compilés à travers toute la littérature patristique. Les décisions des conciles et synodes ne sont encore ni harmonisées ni codifiées. On conçoit qu'il soit bien difficile de garder efficacement des intrus une doctrine si mal arrêtée et si dispersée; un bon catéchisme, accepté par toute l'Eglise, eût été pour elle, en l'espèce, la meilleure protection. Mais qui aurait pu le rédiger et lui concilier l'approbation œcuménique, alors que tant de divergences séparaient encore et les autorités théologiqiies du passé et les opinions du présent? Qui en possédait vraiment les éléments, alors que les clercs croupissaient dans l'ignorance? Cassiodiore, haut fonctionnaire du roi Théodoric, au VI' siècle, avait inutilement essayé d'établir à Rome des écoles qui formeraient quelques-uns d'entre eux; on peut imaginer ce qui se passait ailleurs. Jusqu'au temps de Charlemagne, est prêtre quiconque se fait accepter en cette qualité par un évêque ; devient évêque quicouque est élu par une église, ou choisi par le roi; mais il n'existe point d'endroit attitré où se puisse préparer une vocation; les moins ignorants des clercs viennent des cloîtres, ou ont été élevés dans la maison de quelque vieux prêtre. De tels hommes sont incapables le plus souvent de faire l'éducation religieuse de leurs ouailles. Alors ils se contentent d'accomplir les rites traditionnels et c'est ainsi, qu'avec quelques formules incomprises et

beaucoup de superstitions parasites, que les hommes d'Eglise ne savent bien ni reconnaître ni extirper, la liturgie devient toute la religion. Par un curieux retour de la fortune, le christianisme tend à n'être plus en fait autre chose qu'un recueil de légendes et de sacra agissant ex opère operato, comme les opérations magiques, et à ressembler, par conséquent, à ce vieux paganisme olympique, dont il avait si âprement jadis raillé l'insuffisance dogmatique et morale, la nullité didactique et la puérilité pompeuse. C'est sur ce fonds-là, et non pas sur la tradition close du christianisme patristique, que la religion populaire, la religion pratique du Moyen Age a été bâtie. La Réforme, au xvi'= siècle, tentera de l'en déraciner, et n'y réussira d'ailleurs qu'en partie.

Cependant ce profond abaissement de l'Eglise et cet avilissement général de la foi, en ce qu'ils tenaient à la reprise de barbarie qui, depuis la mort de Théodose, s'exerçait dans le monde occidental, étaient susceptibles d'amélioration. Le relèvement et l'épuration procédèrent naturellement d'une transformation qui se manifesta dans la société civile à la fin du viii'= siècle. Il en faut sans doute chercher la cause dans l'action patiente des moines et des clercs relativement instruits, que leur supériorité rapprochait des rois; mais il la faut voir surtout dans la volonté personnelle de quelques chefs d'élite, com.me Charlemagne, dans l'Empire Franc, et Alfred ie Grand en Angleterre, qui se représentèrent leur royauté comme une théocratie et leur pouvoir comme un sacerdoce. Le grand e.Tort que fit Charlemagne pour maintenir dans ses états l'ordre et la justice, refréna quelque peu les mauvais instincts de leurs habitants; le soin qu'il prit de choisir des évoques pieux et zélés rendit de l'autorité morale aux chefs de l'Eglise; l'application qu'il

mit à faire établir des écoles ecclésiastiques à côté des églises cathédrales et dans les grands monastères, diminua l'ignorance des clercs; enfin, en donnant aux évêques part au gouvernement, en les chargeant, par exemple, conjointement à des comtes du palais, d'inspecter les provinces, il les arma d'une autorité matérielle et d'un crédit qu'ils purent employer pour le bien de la religion. A la fin du ix*^ siècle, Alfred le Grand suivit les mêmes méthodes en sachant également borner ses ambitions, puisqu'il se serait contenté que l'instruction religieuse du commun de ses sujets se haussât à une bonne connaissance du Pater et du Credo. Au x^ siècle, les trois Othons, en Allemagne, exprimaient à peu près de même les mêmes préoccupations.

Notons-le bien, ce goût pour les lettres et ce zèle pour les études, qui ont tant contribué à fonder la gloire de Charlemagne et d'Alfred, ne procédaient pas d'une simple curiosité d'esprit; comme jadis Cassiodore, l'un et l'autre voulait surtout arracher le clergé à son ignorance et le rendre capable d'instruire le peuple. C'est ainsi que Charlemagne enjoignait aux prédicateurs d'abandonner l'usage du latin dans leurs sermons et de s'exprimer en langue vulgaire et pour être compris de tous. Il était d'ailleurs obligé de se contenter de peu et se montrait satisfait lorsqu'un clerc savait lire les Evangiles et les Epîtres, et récitait correctement les prières liturgiques.

Pareille science ne pouvait conduire très loin et, en fait, ce qu'on appelle parfois « la restauration carolingienne » est beaucoup plus intéressant par ses intentions que par ses résultats. Toutefois le nom.bre des monastères où les études étaient en honneur s'accrut et les gens d'Eglise, au moins, eurent l'impression qu'une vaste réforme des mœurs et des croyances était nécessaire pour rentrer dans la tradition des Pères. A titre d'exemple et de modèle, cette réforme fut accomplie, au temps de Louis le Débonnaire et sur l'initiative de

Benoît d'Aniane, dans nombre de couvents qui suivaient la règle de saint Benoît de Nursie. Enfin l'on vit renaître quelque peu l'activité théologique; la preuve c'est qu'alors se manifestèrent plusieurs hérésies et qu'il se leva des docteurs pour les réfuter. Il y a plus ; le temps de Charles le Chauve connut un vrai théologien, un penseur profond et, en conséquence, incliné aux conclusions hérétiques ; c'est Jean Scot Erigène,dont l'horizon était beaucoup plus vaste que celui de ses contemporains, non pas seulement en raison de son génie personnel, mais parce qu'il avait visité l'Orient et savait le grec.

C'est là un homme digne de la plus grande attention et qui exercera une influence considérable, non point en son temps, qui ne l'a pas compris, mais plus tard et spécialement au xm^ siècle. Il aboutit à une explicatic«i panthéistique du monde, telle que la nature est conçue comme coéternelle à Dieu, lequel est tout dans tout, si bien que partout il n'y a plus que Dieu*. Scott Erigène cherche à couvrir ses hardiesses de formules orthodoxes et de citations de l'Ecriture; il n'en fait pas moins disparaître les mystères chrétiens sous des explications d'ordre rationnel; il comble l'abîme que le christianisme reconnaît entre la nature et Dieu.

Ce n'est pourtant pas cette conséquence suprême de la spéculation de Scott Erigène, pour si intéressante qu'elle soit, qui doit nous retenir ici un instant, c'est, au contraire, son principe et son point de départ. Il va les prendre l'un et l'autre dans cette philosophie néoplatonicienne dont nous savons qu'au iv*" siècle elle avait constitué une religion rivale du christianisme et du manichéisme. Nous retrouverons bientôt ce dernier : réduit à se cacher, il vit toujours et il connaîtra l'heure de la résurrection au Moyen Age. Le néo-platonisme,

1. De divisione nalurse, V, 8 : Eril enim Deus oninia in omnibus, quando nihil erit, nisi soltis.

moins facile à prolonger dans la foi populaire, survit dans la spéculation de quelques sages et il se présente comme christianisé dans les écrits de Maxime le Confesseur et ceux du Pseudo-Denys l'Aréopagite, qui sont précisément, avec les traités néo-platoniciens de saint Augustin, les sources premières de Scott Erigène.

Ainsi rien ne s'est perdu d'essentiel de ce qui était, à l'époque du triomphe du christianisme constantinien, l'enveloppe de la substance religieuse vivante. Le néoplatonisme va rester dans la théologie chrétienne comme un ferment puissant; il n'aura pas seulement coniribué à former le dogme au temps où ses assises principales se sont constituées ; il y provoquera, à plusieurs reprises, et non pas seulement chez Erigène, une véritable poussée de renouvellement. En annonçant que ce phénomène se produira et qu'il est un des élém.ents profonds de la vie théologique du Moyen Age, il était nécessaire de marquer la place chronologique du penseur qui servira souvent d'intermédiaire et comme de véhicule à l'influence néoplatonicienne à côté de Denys l'Aréopagite.

Au reste, ne nous y trompons pas; le petit renouveau d'activité ihéologique, ou du moins de préoccupations théologiques, que nous apporte la renaissance carolingienne, ne répond nullement à une transformation appréciable de l'esprit religieux des masses, qui ne s'ébranlent [jas si vile, Scott Erigène a bien soin de marquer la distinction entre sa théologie, qui est, dit-il, en même temps que vera theologia, aussi vera pliilosojjhia, et la croyance populaire. De fait les docteurs qui disputent, autour de Gottschalk, de Raban Maur et d'Hincmar, sur la prédestination ou les elTets de la consécration eucharistique, ne s'intéressent pas aux simples fidèles et ne les intéressent pas davantage. Et pour n'être pas nouveau, cet aristocratique isolement des penseurs chrétiens par rapport ù la masse chrétienne, n'en est pas moins très inquiétant. Non seulement il favorisera la virtuosité théologique s'exerçant à vide sur

28 LE CHRISTIANISaiE MÉDIÉVAL ET MODERNE

des mots, et jonglant avec des idées abstraites, loin de toute expérience religieuse et de toute réalité de fait, ce qui sera beaucoup de temps perdu, mais encore fl détournera les « intellectuels » de l'Eglise de leur devoir véritable, qui est d'instruire et d'éclairer les ignorants, de les garder d'eux-mêmes et des suggestions de leur milieu, de les rendre meilleurs.

Ce n'est pas à dire que la foi des simples demeure immobile, mais elle pousse ses acquisitions dans le sens que ^semble imposer le besoin immédiat, l'instinct le plus spontané ou la logique la plus proche. En veut-on un exemple? Durant que Paschase Radbert propose nettement la doctrine de la transsubstantiation dans l'opération eucharistique* et que Raban Maur et Ratramne lui font des objections, les fidèles du commun s'attachent de plus en plus étroitement à la croyance que la consécration des espèces renouvelle le sacrifice de la croix. Représentation fort étrange au premier abord et dont on ne conçoit guère qu'elle ait pu sortir d'un raisonnement populaire, mais qui s'explique parfaitement par la combinaison d'une habitude atavique et d'une impression que la répétition impose irrésistiblement. Ces gens-là ont reçu d'une pratique ancestrale indéfinie l'habitude de considérer le sacrifice comme l'essentiel du culte et ils voient que la cérémonie eucharistique est, dans leur religion, le centre du service divin; de plus, on leur parle des miracles qui ont attesté le caractère surnaturel des espèces consacrées ; ils se trouvent tout spontanément conduits à cette conviction que c'est l'Agneau lui-même qui prend place sur l'autel durant la Messe et que la consommation du pain et du vin constituent un véritable sacrifice; le Christ se sacrifie à chaque messe de nouveau, comme il l'a

1. Le premier usage connu du mot transsubstantiation est de l'archevêque de Tours, Hildebert, mort en 1134 ; sa premiO>re consécration autorisée dans le vocabulaire doctrinal lui vient du quatrième concile de Latran, en 1215.

fait sur le Calvaire. Les spéculations sur la transsubstantiation s'arrangeront parfaitement de celte conclusion-là, mais elle n'est point sortie d'elles et ce n'est point pour les favoriser qu'elle s'est établie.

L'œuvre politique de Charlemagne fut éphémère. En moins d'un demi-siècle son Empire se disloqua entièrement; le principe de l'autorité royale s'affaiblit au point de n'être plus qu'une illusion et la société que l'Empereur avait cru discipliner tomba dans la plus profonde anarchie. La fin du ix" siècle et le x*^ tout entier, temps où s'installe ce qu'on nomme « le régime féodal », dépassent peut-être dans le désordre et la violence les effroyables jours des invasions. Immédiatement cette anarchie retentit sur la religion, sur la vie chrétienne et sur l'Eglise. Sans parler même des innombrables attentats commis par les barons sur les églises et les couvents et qui, réduisant les clercs parfois à la misère et toujours à l'insécurité, les rendaient incapables d'accomplir leur tâche d'éducateurs religieux, songeons que les écoles établies par Charlemagne ont disparu, ou végètent dans quelques monastères, puissants sans doute, mais isolés, comme celui de Saint-Gall, N'oublions pas que, dans la plupart des cas, ce sont les féodaux qui tiennent en leurs mains la nomination des dignitaires ecclésiastiques et qu'ils y voient surtout une source de revenus, et nous prendrons quelque idée des prélats, moins propres à paître leur troupeau qu'à le tondre et plus au fait des choses de la guerre que des écrits des Pères. Mis à part quelques exceptions, comme il s'en trouve à toutes les époques, le clergé d'alors partage les vices des laïques : il est grossier, brutal et ignorant i. Pourtant les pauvres

1. Cette ignorance s'est prolongée très lard et n'a disparu peu à peu qu'au courant du xiv« siècle, quand s'est affermie et étendue

gens cherchent dans la religion les consolations et les espoirs dont ils ont si grand besoin ; leur piété manque de délicatesse et de discernement, mais elle est profonde; malheureusement leur crédulité aussi ne connaît point de bornes et elle s'attache de préférence aux objets les plus médiocres, parce que ce sont ceux qui s'accordent le mieux avec l'ignorance et l'irréflexion.

Je ne me lasse pas de le redire, les dogmes chrétiens avaient été établis et formulés par des Orientaux subtils et raffinés. La métaphysique des vieux maîtres de la Grèce, aussi bien que l'ingéniosité verbale de ses sophistes, avaient largement contribué à leur naissance : les idées qu'ils enfermaient et les mots qui les exprimaient se trouvaient également incapables de pénétrer dans les cervelles du x' siècle. Si en eux résidait le christianisme véritable, les contemporains d'Othon le Grand ou d'Hugues Capet devaient se borner à un christianisme d'apparence, composé en tout d'une liturgie et de quelques affirmations, qui ne leur offraient aucun sens pensable. Ils les devaient accepter comme des vérités invérifiables. Mais, comme cela n'est pas une religion, je veux dire comme un sentiment religieux tant soit peu vivant ne peut pas s'en contenter, à côté de ce christia-

l'influence des Universités. C'est seulement dans la seconde moitié du xii° siècle que les grandes écoles épiscopales de Paris et de Londres commencent à fonctionner vraiment; jusque-là les meilleurs des clercs se forment dans les centres monastiques : l'abbaye du Bec, en Normandie, celles de Saint-Victor et de Sainte-Geneviève, à Paris, celles de Saint-Denis, celles de Saint-Alban, de Fulda, d'Utrecht dans le Saint-Empire, celles de Cambridge et d'Oxford en Angleterre, celle de Latran à Rome. Il va de soi que les élèves de ces monastères ne sont qu'une inûme minorité dans la masse des gens d'Eglise. Ils se trouvent du reste fort empêchés en présence de l'ignorance générale et ne savent proprement par quel bout l'aborder. A partir du xn'= siècle, on voit circuler des Bibles des pauvres, qui sont des recueils d'images saintes; mais elles sont rares et coûteuses et ne se multiplieront assez qu'après l'invention de la gravure sur bois; do plus elles exigent un commentaire constant pour porter profit, et en tout cas, elles servent plutôt ù émouvoir et à édifier qu'à instruire.

nisme qui leur échappait, ils en avaient créé un selon leur esprit et leur cœur et qui formait, d'ailleurs très naturellement, la suite de celui qui s'était constitué dès que les gens des campagnes, et, peu après, les Barbares avaient pénétré dans l'Eglise. Dieu et le Christ y régnaient sans doute, mais ils n'y gouvernaient pas; la Sainte Vierge, dont les moines multipliaient les vertus et développaient le culte, les Saints, qu'au besoin le peuple faisait lui-même^, qu'il spécialisait selon ses besoins et dont il traitait les reliques et les images comme de véritables idoles, des pratiques extérieures et démonstratives qui exaltaient la sensibilité et leurraient le sentiment religieux, des légendes, nées on ne savait où et embellies de bouche en bouche, mais qui, sous une étiquette chrétienne et dans un cadre de miracles étonnants, ramenaient les esprits à des conceptions et à des préoccupations familières, voilà quelle était la matière constitutive de ce christianisme. La « philosophie », ou plus modestement, la pensée, n'y tenaient plus aucune place. A vrai dire, la dogmatique orthodoxe, que le panthéisme fondamental de Scott Erigène avait un instant menacée, n'avait alors plus rien à craindre : elle planait au-dessus de la foi pratique et bien rares étaient ceux qui la connaissaient ou prenaient souci d'elle. Seule, et cela se comprend, l'histoire de la théologie sacramentairc trouvera de quoi glaner dans les pratiques de ce temps; c'est alors, par exemple, que l'onction des malades en danger de mort devient un sacrement et que s'établit la coutume de donner l'absolution

1. Le peuple él<';ve spontanément à la dignité de saint et honore comme tel cfui lui en paraît digne ; il va de soi que les erreurs fâcheuses ne sont pas rares. Les autorités ecclésiastiques s'en inquiètent et nous voyons divers capitulaires, au viu« et au !x' siècles, tenter de réserver à i'évêque diocésain le droit de prononcer les canonisations. C'est seulement à la fin du x^ siècle, après la canonisation d'Ulrich d'Augsbourg, en 093, que se pose la prétention du pape de connaître exclusivement de cette sorte d'affaires.

au pécheur avant qu'il ait accompli la pénitence imposée. C'est du reste alors également que commence à s'élaborer cet extraordinaire système pénitentiel qui est devenu et resté le moyen d'élection des autorités ecclésiastiques pour se subordonner entièrement les fidèles, et qui confond pratiquement pour eux la règle doctrinale avec une espèce de catalogue d'interdictions etde pénalités correspondantes aux manquements inévitables. La vie journalière s'y inclut toute, mais aussi l'initiative de la vraie piété s'y perd et la direction religieuse se réduit à l'application quasi automatique d'un tarif. C'est commode, mais le sentiment religieux véritable, non plus que la morale vraie, ne trouvent guère à y gagner : c'est le triomphe du mécanisme sacramentel.

Le remède sortit de l'excès du mal. De même que le désordre politique, pour avoir engePxdré des maux insupportables, finit par faire naître parmi les habitants des villes un immense désir de stabilité et de paix, de même l'Eglise en vint à sentir son abaissement et à désirer s'en relever. Par un sens très juste de la réalité, elle comprit bien que la cause profonde de sa misère résidait dans l'anarchie féodale, dans l'état de tumulte permanent où vivaient les hommes; c'est pourquoi elle appuya de ses efforts les diverses tentatives qui furent faites pour restreindre l'agitation et la violence; au besoin, elle en prit l'initiative; c'est pourquoi aussi, quand elle le put, particulièrement en France, elle mit sou influence au service de l'autorité royale, intéressée, comme elle, à l'œuvre de la paix. Mais d'où lui venait donc, maintenant, cette intelligence de ses intérêts et de ses devoirs? Comme on pouvait s'y attendre, elle venait d'abord des couvents.

Ils avaient attiré les meilleurs chrétiens durant cette époque effroyable; en eux avaient toujours survécu quelque chose de la culture intellectuelle d'autrefois et, au moins, le respect formel de la Tradition, sinon son intelligence. Or, il arriva qu'au x* siècle, une innovation

capitale s'imposa au monachisme. Jusqu'alors, chaque monastère ne relevait que de lui-même; la règle qu'il acceptait pouvait le faire ressembler <à plusieurs autres; elle n'établissait, entre eux et lui, aucun lien de dépendance ou d'association. Au x' siècle, au contraire, on vit se constituer des congrégations, c'est-à-dire de vastes associations de moines, soumis à une règle commune, peuplant des couvents, parfois très nombreux, répandus dans toute la chrétienté, et dont une tèlc unique inspirait et dirigeait l'action. C'est pourquoi la fondation de l'ordre de Cluny, en 910, marque une grande date dans l'histoire de l'Eglise. Au Kif siècle, l'ordre comptera 2000 maisons rien qu'en F'rance et il aura suscité bien des imitateurs; les Camaldules, fondés par S. Romuald et qui sont comme les Clunisiens de l'Italie, datent de 1012 ; les abbayesd'Einsiedeln, en Suisse, et d'Hirschau, en Allemagne, essaiment, au xi"" siècle, l'une dès le commencement, l'autre à la fin, et leur règle prend modèle sur celle de Cluny; S. Bruno fonde la Chartreuse en 1086. Robert de Molesme, Citeaux, en 1098, S. Bernard, Clairvaux, en 1115; Berthold de Calabre, le Carmel, en 1156. En d'autres termes, le mouvement, parti de Cluny, se propage durant deux siècles et demi, à travers tout le monde occidental et s'y développe; mais il n'avait pas attendu de toucher à sa plus grande extension pour porter des fruits.

D'abord chaque couvent réformé d'après la règle de Cluny devient un foyer de vie religieuse active et épurée, en même temps qu'une école où se forment des clercs aptes aux fonctions de l'Eglise séculière. En second lieu, les moines de Cluny, en raison de l'étendue de leur horizon, se haussent aisément aux idées générales. Ils mesurent la profondeur des maux dont souffrent l'Eglise et la foi; ils en cherchent les remèdes et, pour ainsi dire, ils formulent la théorie des uns et des autres. Ils s'élèvent au-dessus du particularisme épiscopal; au delà même des limites de chaque Etat, ils considèrent celles

de l'Eglise universelle et, tout naturellement, ils viennent à penser qu'à l'image de leur ordre ce grand corps doit posséder une tête unique et souveraine, qui sache pour lui où sont les voies salutaires et l'y conduise de gré ou de force. Ils ont eux-mêmes besoin de cette direction unique de la chrétienté pour consolider et maintenir leur unité que menace l'anarchie féodale. Le hasard seul ne fit pas que l'homme qui fut le premier grand théoricien de l'omnipotence pontificale sur l'Église et sur les princes et, en même temps, le tenace ennemi de la simonie et du nicolaïsme^, le pape Grégoire VII, sortît de Gluny, car ce fut parmi les moines clunisiens que se prépara véritablement la doctrine de la souveraineté du pape, et ils comptent au nombre des ouvriers les plus actifs qui l'ont imposée au monde chrétien d'Occident. L'établissement de la domination pontificale est un fait capital qu'il nous faut maintenant considérer en lui-même.

1. Je rappelle que par simonie on entend le trafic des choses saintes et particulièrement celui des dignités ecclésiastiques, et par nicolaïsme l'incontinence des clercs, qu'elle prenne la forme du mariage ou celle du concubinat.

I. La doctrine orthodoxe sur la nature et l'origine de la Papauté.

— La vérité de l'histoire. — La primauté de l'évoque de Rome aux premiers siècles ; ses causes, ses caractères et ses limites.

— Exemples divers : Saint Cyprien et Etienne de Rome ; les évoques d'Afrique et Zosirae : l'affaire des Trois Chapitres. — Fréquence des schismes avec Rome.

II. Les textes patristiqves confirment les faits; exemples. — Indépendance des anciens conciles par rapport à Rome. — Le scandale de Libère et celui d'Honorius I. — Silence de saint Augustin, de saint Vincent de Lérins, des hérésiologues, d'Isidore de Séville et de l'Aréopagite sur la primauté du pape. — Hésitation de l'évêque de Rome à la réclamer.

III. Causes qui établissent la « primauté d'honneur » du pape et préparent sa « primauté de juridiction ». — L'évolution gouvernementale de l'Eglise semble avoir pour terme la monarchie.

— La complicité des textes évangéliques. — Les premiers appels qu'y fait le pape.

IV. Les fondements historiques de la fortune du Pape : ils sont de l'ordre politique. — La tutelle byzantine; le péril lombard; U tutelle franque ; l'anarchie romaine ; la tutelle allemande. — La théorie du Saint Empire romain germanique. — Profils que tire le Pape de tout cela.

V. Constitution de la doctrine pontificale. — Les faux juridiques.

— Les fausses décrétâtes ; leur importance. — Gomment elles se continuent et se perfectionnent: Gratien, Martin deTroppau, etc.

— Œuvre juridique et non théologique.

VI. La face politique de la doctrine : la souveraineté temporelle du Pape. — Propagande des moines en sa faveur. — Action dans le même sens de diverses causes extérieures ; la lutte du Sacerdoce et de l'Empire; la Croisade. — Ses conséquences intellectuelles.

i. Sur l'ensemble de la question dont traite ce chapitre, voir I. de Dœllinger, La papauté, son origine au Moyen Age et son dévelop-

De nos jours, les théologiens catholiques professent, touchant les origines de la Papauté, une doctrine qu'on peut dire de foi et dont ne doit pas s'écarter quiconque veut demeurer dans l'orthodoxie. C'est à savoir que le Christ lui-même a déterminé la place et la fonction du Pontife dans l'économie de son Eglise. Par suite, les droits et privilèges du Pape ne doivent rien à l'évolution historique de cette Eglise, non plus qu'à telle ou telle circonstance favorable qui les aurait affermis ou développés; il étaient en saint Pierre, implicites sans doute, mais dans leur totalité. Et, pour tout dire, saint Pierre et ses successeurs des premiers siècles, n'ignoraient pas qu'ils les possédaient. Ils ont cru à propos de ne pas les exercer tous dès l'abord, et, en fait, ils ont subordonné leur action aux circonstances; on ne les a vu intervenir que dans les occasions où il convenait de maintenir intact le dépôt de la foi et des mœurs, ou de sauvegarder l'unité. C'est qu'ils s'inspiraient d'opportunes considérations humaines. Ils attendaient que les esprits fussent préparés à recevoir la plénitude de la vérité, à comprendre tout le droit. Cependant, pas plus qu'eux-mêmes, l'Eglise, en général, et les plus considérables des évèques, en particulier, n'ont jamais méconnu leur pouvoir suprême. — La vérité de l'histoire se montre sensiblement différente de cette théorie tendancieuse.

Que le Christ n'ait point voulu fonder l'Eglise catho-

pentent jusqu'en ^570 (traduction française). Paris, 1904, et Turmel, Histoire du dogme de la papauté, Paris, 1908. Les textes anciens sur lesquels la papauté fonde ses privilèges, sont réunis dans Rauschen, Florilegium patristicum, fascicule IX. Bonn, 1914, et l'ensemble des documents essentiels sur la question se trouve dans Denzinger, Enchiridion symbolorum et definitionum"'. Fribourg-en-Brisgau, 1908; voir VIndex systematicus, p. 586 et s. — Bibliogr. dans Ficker et Hermelink, Das Miltelalter,% 7, 8, 15.

LES ORIGINES DE LA rAPAUTÉ 37

lique, apostolique et romaine, c'est là une vérité qu'il est devenu inutile de démontrer; il n'est, par suite, guère plus à propos de prouver que saint Pierre ne s'est pas cru pape, non plus que d'établir qu'il a fallu beaucoup de temps — des siècles — à ses successeurs pour s'apercevoir qu'ils pouvaient le devenir. La papauté est une création des hommes, peu à peu constituée, au cours de la vie de l'Eglise, par la logique de son évolution et par des accidents historiques.

Assurément, les prétentions de l'évoque de Rome à la conduite de l'Eglise ne datent pas du xi' siècle et, bien avant ce temps-là, il avait acquis, dans la hiérarchie, une prépondérance décisive; mais elle ne pouvait que demeurer imparfaite, précaire et comme élémentaire tant qu'elle ne serait pas authentiquée par une doctrine généralement admise et largement établie sur des principes et des textes. Or, il paraît évident, à quiconque lit les documents et interprète les faits sans parti pris, que, durant le temps qui précède la chute de l'empire romain, une telle doctrine n'existe pas, même à Rome. Personne, dans l'Eglise, ne se montre disposé, au cours de ces quatre ou cinq premiers siècles de son existence, à reconnaître à l'évêque de la Ville le droit de copimander aux autres évêqucs, ses frères et ses égaux. Ce titre de pnpe, dont l'usage a fini par établir et consacrer l'application exclusive qu'on lui en fait, ne lui appartient pas en propre à cette époque-là : tous les évoques, pères de leurs ouailles, sont fondés à le réclamer. Jusqu'à l'épiscopat de Célestin 1 ('122-432), l'évêque de Rome le donne à ses collègues et ne se l'attribue pas. C'est seulement vers le vu* siècle que le sens actuel du terme se précise et se fixe en Occident; et c'est au viir siècle que Jean VII, le premier (705) se coiffe de la tiare couronnée'.

1. Ce fut, dit-on, Boniface VIII (1294-1303) qui ajouta la seconde couronne et Clément V (1305-1314), ou Benoît XII (1334-1342) la troisième.

Cependant, deux considérations décisives avaient, dès les premiers âges de l'épiscopat, placé l'évêque de Rome dans une situation ecclésiastique exceptionnelle et pratiquement unique. D'abord, il gouvernait la communauté de la capitale et, aux yeux des Romains de tout l'Empire, cette circonstance lui assurait un prestige singulier. D'ailleurs, le nombre et la richesse de ses ouailles lui permirent de pratiquer de bonne heure, et très largement, au bénéfice d'autres Eglises, parfois lointaines, le devoir de charité fraternelle. Ainsi, dès le début du 11^ siècle, Ignace, évêque d'Antioche, louait l'Eglise romaine d'être la v. présidente de la charité». Ceux qui paient bien sont, dit-on, toujours considérés. D'autre part, comme il n'y avait point d'autorité de direction effectivement installée dans le présent à la tète de l'Eglise du Christ, les fidèles, en leurs besoins et leurs embarras, invoquaient une autorité morale du passé, celle des Apôtres : la tradition apostolique était partout regardée comme la règle invariable et infaillible de la foi et des mœurs. Or, cette tradition n'était point écrite et l'on pensait qu'elle résidait, pour ainsi dire, dans la personne des évoques assis sur les chaires apostoliques, ceux qui gouvernaient les communautés que l'on disait « plantées » par les Apôtres, et où l'intégrité de la doctrine apostolique se conservait, croyait-on, comme un dépôt précieux. C'était vers un des sièges apostoliques que se tournait toute Eglise quand elle se voyait troublée par quelque discussion touchant la foi ou la discipline. Or, l'évêque de Rome s'asseyait, selon l'opinion générale, dans la chaire de saint Pierre, prince des Apôtres; il régissait une Eglise où vivait également la mémoire de saint Paul. Avec le tombeau des deux têtes de la « fraternité » primitive, la communauté romaine ne conservait-elle pas, à un degré encore plus éminent que les autres communautés apostoliques, la pureté de la tradition salutaire? Ajoutons que, seule en Occident, l'Eglise de Rome possédait la qualité apostolique.

Uu passage de saint Irénée' éclaire ce point de vue. La vérité, y est-il dit, gît dans la tradition des Apôtres, que gardent les évèques institués par eux et que l'auteur pourrait énumérer; mais, comme la liste en serait un peu longue, il se contentera d'opposer aux hérétiques la foi d'une seule Eglise apostolique, celle qu'ont fondée les deux glorieux Apôtres Pierre et Paul. On entend bien qu'Irénée ne veut pas dire que la foi de Home soit meilleure que celle de toute autre Eglise qui aurait conservé intact le dépôt de la tradition apostolique, mais seulement qu'il est sûr qu'elle, du moins, l'a conservé et qu'on peut, en toute confiance, s'en rapporter à elle. C'est bien ce que pensent, au cours des premiers siècles, la plupart des évèques, et c'est pourquoi ils considèrent volontiers, non pas le pouvoir de Pierre, mais la foi de Pierre, enracinée dans son Eglise, comme le principe de l'orthodoxie et de l'unité nécessaire. Et c'est pourquoi aus?:i, quand ils n'arrivent pas à s'entendre, ils se tournent souvent vers l'évèque romain pour lui demander l'avis qui les départagera. Toutefois, cet avis n'a nullement force de loi pour eux; ils ne se croient jamais obligés de s'y conformer.

Ainsi personne dans l'Eglise des premiers siècles ne refusait à l'évèque de Rome la déférence ni le respect; personne ce dédaignait de prendre son avis dans les cas embarrassants; personne ne niait que ses opinions n'eussent, en toute circonstance, du poids et ne fussent considérables; mais personne non plus, et c'est le point essentiel, ne les prenait pour des décisions d'autorité ; personne ne les acceptait sans examen et sans discussion ; et il arrivait souvent qu'on ne les acceptât pas, même après les avoir sollicitées.

Il est incontestable qu'en diverses occasions l'évèque de Rome parle d'un ton qui pourrait nous faire aisé-

1. Evoque de Lyon è. la fin du ii» siècle; Advenus omnes hsereses, 3 3 9

40 LE CBBISTIANISME MÉDIÉVAL ET MODEBNE

ment illusion et nous incliner à confondre le devoir fraternel d'aide de conseil, qu'il remplissait souvent, avec un droit de décider, qu'il ne possédait nullement. Un examen attentif prouve toujours, en ce cas, que l'air d'autorité qu'il prend vient de ce qu'il parle et agit avec un synode d'évêques et en son nom, ou même que son opinion se présente comme celle de l'épiscopat d'Occident, dont, en fuit, il est évidemment le primat, bien avant qu'aucune organisation officielle ne lui reconnaisse cette qualité. Jamais, en tout cas, et je ne saurais trop le répéter, les Eglises ne se rangent à son sentiment par obligation d'obéissance; elles le scrutent avec soin et ne l'adoptent que s'il leur semble bon. Pour établir cette vérité dans l'histoire concrète, je rappellerai quelques faits qui prennent place dans les six premiers siècles.

Au III® siècle, les Eglises africaines avaient coutume de rebaptiser les hérétiques qui demandaient à entrer dans Torthodoxie ; l'Eglise de Rome, au contraire, soutenait que le baptême, du moment qu'il était administré avec l'intention de faire un chrétien, valait par lui-même, quelle que fût l'indignité du ministre qui le donnait et l'incorrection de sa doctrine, que, par suite, sa réitération était contraire à la véritable discipline. Cette thèse avait pour elle la logique et le bon sens et elle a prévalu ; elle s'est même justement généralisée en s'appliquant, plus tard, à tous les sacrements; mais, en ce temps-là, les Africains tenaient à leur usage, et quand Etienne de Rome entreprit de le leur faire abandonner, ils résistèrent. Ce fut l'occasion d'un échange de lettres fort vives entre le pape et l'évêque de Carthage, saint Cyprien, que soutenait tout l'épiscopat de la province et qui revendiquait hautementl'indépendance de chaqueévêque. Etienne ne contestait du reste pas ce principe et il ne combattait chez son adversaire qu'une application qu'il considérait comme une erreur; il retrancha Cyprien de sa communion, tout comme Cyprien l'aurait pu retrancher

de la sienne, iï'il l'avait cru à propos, mais les Africains ne cédèrent pas. Personne ne les en blâma et ils reçurent môme la véhémente approbation de Firmilien, évêque de Césarée de Cappadoce. Dans la lettre qui la leur apportait, on y pouvait lire ces phrases :« ()Mrt7U à moi je suis justement indigné devant la si évidente et manifeste folie d'Etienne. Lui qui se glorifie tant de son siège épiscopal et se prétend le successeur de Pierre, sur qui ont été posés les fondements de VEglise, voilà qu'il introduit bien d'autres pierres et bâtit sur nouveaux frais nombre d'Eglises, quand il prétend interdire d'autorité notre baptême. Car les Eglises qui le donnent représentent certaineynent la majorité... Et il ne comprend pas qu'il cache et, en quelque manière, abolit la vérité de la pierre chrétienne, lui qui trahit et abandonne ainsi l'unité ». Ce n'est donc pas sur l'autorité d'Etienne, c'est sur le sentiment de la majorité que doit se régler l'unité de croyance de l'Eglise. Quand les choses finirent par s'arranger, sous le successeur d'Etienne, ce fut par un compromis qui laissait à chacun son opinion. Donc, au m* siècle, l'évèque de Rome n'avait pas le droit reconnu de régler la doctrine.

Au v' siècle, une affaire, qui prend son point de départ en Afrique également, nous conduit à une constatation analogue au regard de la discipline. Cependant un concile tenu à Sardique (Sofia) en 343, semblait avoir concédé au pape le droit de recevoir les appels, au moins ceux des évêques malcontents des condamnations prononcées contre eux par le synode de leur province, et aussi le droit de designer les juges d'appel parmi les évêques d'une province voisine et celui de décider en dernier ressort, lui-même, en cas de désaccord persistant ' ; mais il est vraisemblable qu'il ne s'agissait là que d'une

1. L'authenticité de ces canons^de Sardique a été contestée et elle n'ert pas encore hjors de toute discussion; elle paraît pourtant probable.

mesure de circonstance, prise en faveur du pape Jules uniquement, et pour sortir de difficultés inextricables. En tous cas, les Africains, non plus que les Orientaux, ne considérèrent point qu'il s'agissait d'un privilège durable et général devant lequel ils fussent tenus de s'incliner. Voici, en effet, ce qui se passa en Afrique.

Un clerc du diocèse de Sicca, nommé Apiarius, avait été déposé par son êvèque pour divers manquements graves à ses devoirs. Il appela de la sentence à l'évèque de Rome, Zosime (417-418), non sans doute qu'il le regardât comme le chef de droit de toute la chrétienté, mais parce que son avis, en raison de l'importance de son Eglise, pouvait, s'il était contraire à la sentence de déposition, efficacement servir à la faire réformer. Zosime, en effet, se prononça en faveur d'Apiarius. Tout aussitôt un concile provincial se réunit à Carthage, en 418, et fit remarquer au pape que, conformément aux canons, c'est-à-dire aux règles fixées par la tradition de l'Eglise et consacrées par les conciles, les appels devaient être portés d'abord devant les sièges voisins de celui dont la décision se trouvait contestée, puis, au besoin, devant l'assemblée de tous les évêques de la province; en conséquence, quiconque porterait son appel « au delà de la mer » (entendons à Rome), serait exclu de la communion d'Afrique. Zosime insista, envoya des légats, invoqua de prétendus canons du concile de Nicée, dont une enquête africaine démontra l'inexistence et qui n'étaient probablement autres que les canons de Sardique dont nous venons de parler; il n'arriva qu'à fortifier les Africains dans leur position, et, comme l'affaire ne prit pas fin après sa mort, un nouveau concile de Carthage, tenu en 424, écrivit à son second successeur, Célestin, une lettre très ferme, qui repoussait définitivement ses prétentions, au nom des usages ecclésiastiques et des décisions de l'authentique concile de Nicée, et l'invitait à ne pas les renouveler. Est-ce que, par

hasard, interrogeail ironiquement le concile, le Saint- Esprit réservait ses lumières à une seule personne et les refusait à une grande assemblée d'évèques?

Non moins caractéristique, touchant Vautorilé générale du Pape, est l'aftaire dite des Trois Chapitres, dont le pape Vigile (537-555) fut le héros, au vi*^ siècle. Trois théologiens de l'âge précédent, l'illustre Théodore de Mopsucste, Théodoret de Gyr et Ibas d'Edesse, étaient tenus en Orient pour hérétiques nestoriens, c'est-à-dire qu'ils passaient pour refuser à la Vierge Marie la qualité de Mère de Dieu (Beorôxoç), pour ne lui reconnaître que celle de Mère du Christ (Xp'.-jTOTÔy.o;), et pour tendre à séparer trop complètement la nature divine et la nature humaine dans la personne du Seigneur. L'empereur Juslinien, pour des raisons de politique intérieure, les condamna en 543, mais, sur ce que le concile œcuménique de Chalcédoine, en 451, avait déjà absous deux des inculpés, la décision impériale ne fut pas acceptée en Occident et Vigile déclara les trois accusés parfaitement orthodoxes. Peu après, mandé lui-même à Gonstantinople et soumis à la pression impériale, il revint sur son opinion et accepta la condamnation (548). Alors les évoques de Dalmatie, d'Illyrie, de Gaule se levèrent contre lui et rejetèrent sa sentence; ceux d'Afrique, au blâme, ajoutèrent l'excommunication. Finalement, force lui fut de changer d'avis encore une fois et de réhabiliter les trois théologiens.

De tels faits ne peuvent être niés ; on a essayé d'affaiblir les conclusions qu'ils imposent en arguant d'une intention de révolte contre la légitime autorité du Pape, ou, à tout le moins, d'une méconnaissance temporaire de ses droits. Par malheur, ils se répètent si souvent, au cours des premiers siècles, que l'exception deviendrait la règle. On entend bien, en effet, que les exemples caractéristiques que j'ai choisis ne sont pas uniques et qu'ils peuvent être multipliés aisément. Je me bornerai, pour le moment, à rappeler que, de la mort do Cons-

tantin à la fin de la querelle des images ^ soit de 337 à 843, durant l'espace de 506 ans, il y a schisme avéré entre les Eglises orientales et Rome pendant 248 ans, presque la moitié du temps! Le désaccord se répartit en sept crises de durées inégales et qui vont de onze années, pour la plus courte, à soixante-et-une, pour la plus longue. Il faut croire que ces Orientaux traitent bien légèrement la prétendue primauté de juridiction du Pape et se complaisent à vivre dans l'incorrection disciplinaire. En tous cas, chaque fois qu'ils ont rompu la communion avec Rome ou que Rome les a excommuniés, c'est parce qu'ils ne voulaient point abandonner leur manière devoir sur telle question de foi ou de discipline. Et les Orientaux ne sont pas seuls en cause. Quand le pape Pelage P"", successeur de Vigile, approuve les décisions du cinquième concile œcuménique (celui de Constantinople, en 553), condamnant les Trois Chapitres, les Eglises d'Afrique ne cèdent que devant la violence impériale, et celles d'Aquilée, d'Istrie, de Ligurie, de Milan et de Toscanne se séparent de Rome; le schisme d'Aquilée durera même jusqu'en 700!

Au reste, s'il était nécessaire, l'histoire directe des grandes querelles dogmatiques du iv^, du V et du VI' siècles achèverait de prouver qu'il n'existe encore à la tête de l'Eglise aucune autorité de direction universellement reconnue; celle de l'évêque de Rome, bien qu'en fait elle s'exerce souvent d'une manière efficace, demeure encore toute de l'ordre pratique.

Pas un seul texte patristique des six premiers siècles ne proclame l'existence en droit de l'autorité pontificale

1. Grave conflit qui se développe en deux crises principales, dans l'Eglise d'Orient, au viit* et au ix^ siècles, entre les partisans de l'emploi des images dans le culte et l'ornementation des églises et les tenants de la stricte prohibition biblique.

et beaucoup l'infirment, à Tégal des déclarations conciliaires que je rappelais plus haut, soit directement, comme les quelques phrases où saint Basile (iv* siècle), accuse i'évèque de Home d'orgueil, de présomption et presque d'hérésie*, soit indirectement, et quelquefois avec d'autant plus de force qu'ils paraissent côte à côte avec des formules capables de faire, au premier abord, illusion. Je donnerai deux exemples : voici saint Cyprien; il marque, en plusieurs endroits, une grande considération pour<' lachaire de Pierre et l'Eglise principale d'où, Vunité sacerdotale est sortie - », mais son point de vue ne cesse pas d'être celui d'irénée et il suffit, pour s'en convaincre, d'ouvrir son traité sur l'Unité de l'Eglise catholique, où on lit que les Apôtres avaient tous reçu un pouvoir égal et une part d'honneur semblable, et que si le Christ avait commencé par attribuer ce pouvoir et cet honneur à Pierre, c'était pour poser et sauvegarder le principe de l'unité de l'Eglise à laquelle s'attache l'intégrité de la foi ^.

Voici encore saint Jérôme : en 375 il écrit au pape Damase pour lui demander le service de définir une formule qui lui cause des désagréments en Orient, et il lui dit : « Je sais que l'Eglise est édifiée sur cette pierre; quiconque aura mangé l'agneau hors de cette demeure est profane, et s'il est quelqu'un liors de l'arche de Noé, il périra sur les flots du déluge? » Mais, pour réduire cette protestation de politesse tendancieuse à sa juste valeur, il suffit de lire le passage suivant de la lettre 146, du même saint Jérôme : « L'Eglise de Rome n'est point vrairment d'une espèce et une Eglise quelconque de l'univers

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