Tableaux de Paris, t. III, p. 93 et s
gion pouvait naître : « simple, sage, auguste, moins indigne de Dieu et plus parfaite pour nous » ; elle n'a pas su trouver sa formule.
Dans le même temps, les philosophes allemands de l'école de Wolff (-f- i~5i), avec beaucoup d'incohérences et de contradictions et surtout avec un pédanlisme souvent choquant, que rachète une sérieuse érudition, s'attachaient à. une double besogne spécialement utile : débarrasser leur pensée de la vieille scolastique, demeurée plus vivace chez eux qu'ailleurs, sous l'influence persistante de docteurs de la Réformation, comme Mélanchton ; en second lieu, donner à la philosophie des fondements scientifiques solides. Autrement dit, ils préparaient à l'esprit d'investigation moderne la méthode qui fera sa force et assurera sa victoire. Et cependant ils restaient de leur temps en ce qu'ils se laissaient aller, eux aussi, au rêve de la religion naturelle, et le passé les tenait encore plus qu'ils ne le croyaient, en ce qu'ils n'arrivaient pas encore à s'émanciper tout à fait de la théologie traditionnelle. Pourtant l'un d'entre eux, nommé Reimarus (+ 1768), qui avait profondément subi l'influence des déistes rationalistes anglais, organisait dans le secret la première attaque de fond contre la représentation orthodoxe de la personne de Jésus et de son œuvre. Je veux parler des fameux Fragments de Wolffubûttel, publiés par Lessing, après la mort de leur auteur, et où le Christ apparaissait comme le machinateur de duperies énormes. Il n'y avait là encore, assurément, qu'une exégèse sommaire et une science sans horizon ; mais, au moins, le problème fondamental de l'histoire chrétienne était hardiment posé et abordé « en science ». Cet essai, pour si incomplet qu'il fût et si facile à critiquer, méritait le bruit qu'il fit en Allemagne et il était plus gros d'avenir que l'âpre et éloquente diatribe posthume du curé Meslier, publiée par Voltaire, et où un prêtre catholique exhalait sa haine et sa rancune contre l'enseignement qui l'avait abusé.
256 LE CHRISTIAMSME MEDIEVAL ET MODERNE
Des penseurs et — déjà — des chercheurs du temps des lumières, je n'ai nommé que les plus connus aujourd'hui; beaucoup d'autres ont écrit, qui ont acquis de leur vivant une réputation égale à ceux-là; je songe par exemple à Mably ou à l'abbé Reynal. En dehors même de la grande distinction que je posais tout à l'heure entre les critiques et les sentimentaux, il demeurait de Tun à l'autre, bien entendu, des différences considérables de tendances, d'esprit, d'opinions : chacun gardait sa personnalité plus ou moins accusée. Pourtant les conclusions auxquelles ils aboutissaient tous au regard de la doctrine catholique romaine, au regard même de toute dogmatique de contrainte, se ressemblaient singulièrement et, sous leurs efforts unis, il semblait qu'on entendît craquer d'inquiétante sorte le vieil édifice chrétien tout entier. A vrai dire, la réflexion philosophique ne recevait encore des sciences d'observation qu'un secours insuffisant : le goût persistant du merveilleux gênait beaucoup la stabilisation de*resprit scientifique et la crédulité, qui s'attachait couramment aux racontars les plus exiravagants, contrariait l'expérience. Pourtant l'étude de la nature se développe ; elle provoque même un véritable engouement dans le public instruit et, avec Buffon, elle se laicise. On ne comprend pas encore bien quel danger elle recèle pour la cosmologie orthodoxe, mais il ne commence pas moins à se déterminer en elle*.
Une institution internationale, obscure dans ses ori- ■ gines, probablement fort ancienne sous la forme de véritable campagnonnage de métier, mais qui, au début du xvin^ siècle, se réorganise en Angleterre sous l'aspect d'une société secrète d'action humanitaire, morale et religieuse, la franc -maçonnerie, apporte une aide efficace au mouvement d'idées dont je viens de parler. Ses
1. Cf. D. Mornet, Les sciences de la nature en France au XVIIIo siècle. Paris, 1911. Il est remarquable que, jusqu'à la fin du siècle, le Journal des savants laisse la première place dans sa table méthodique à la théologie.
LE TEUPS DES LIMIÈRES 257
loges ^ sontr des centres d'attraction et de rayonnement pour les hommes qui adoptent ces idées ; elles agissent avec persévérance pour les répandre et les fortifier. Il ne s'agit plus pour elles de bâtir des maisons selon les règles, mais d'édifier une humanité meilleure, par l'effort de la raison et en conformité des desseins du Créateur. L'esprit religieux est vivace chez ces maçons, mais il s'est affranchi du dogmatisme et de l'intolérance confessionnels. L'Eglise verra, non sans quelque apparence de raison, dans la Société maçonnique, qui prétend défaire son œuvre et la reconstruire dans un autre esprit, l'ennemi le plus perfide et le plus dangereux. En attendant nombreux sont, au xvni'= siècle, les prêtres éclairés qui adhèrent à la maçonnerie, en haine du fanatisme et de l'intolérance.
L'Eglise se défendait, mais mal; et ses meilleurs partisans confessent, au xviii^ siècle, qu'elle a perdu la direction des esprits. C'est que dès lors se manifestait l'erreur du concile de Trente qui, en l'attachant au passé, lui avait fermé l'avenir. Ses chefs, trop souvent suspects dans leur foi et leurs mœurs, cherchaient à solidariser les princes avec elle, en leur représentant que les périls de l'autel sont aussi ceux des trônes, et ils réclamaient des autorités séculières des mesures de répression contre les malpensants. Ils en obtinrent, telle la déclaration royale de 1757, qui porte la peine de mort contre quiconque compose un écrit hostile à la religion, l'imprime, l'édite ou le colporte ; telle encore ia condamnation de V Emile par le Parlement, en 1762. Le clergé organise des missions dans le peuple, à partir de 1730, et n'hésite pas à employer les grands moyens :
1. La première loge organisée à Paris date de 1723 ; une dizaine d'années après on aperçoit des groupements semblables en Allemagne.
258 LE CHBISTIANISME MÉDlJÈVAL ET MODERNE
par exemple à faire courir copie d'une lettre de Jésus- Christ, très rude à l'impiété grandissante, et que deux docteurs de Sorbonne ont authentiquée!
Cependant les apologistes officiels ne produisaient que' des arguments caducs et certains corps, comme la Sorbonne, que l'appui de la force publique armait encore d'une sérieuse autorité de contrainte, compromettaient la cause qu'ils soutenaient en versant dans le ridicule. Ce n'était pas en tracassant Montesquieu ou Buffon*, ainsi qu'elle le fit, en obligeant les écrivains français à d'humiliantes précautions de langage, en contraignant Helvetius à rétracter les thèses de son livre sur l'Esprit, en menant contre V Encyclopédie une campagne acharnée, par ailleurs, en continuant de prendre la sorcellerie au tragique, que cette bande de « bonnets carrés » pouvait espérer enrayer la marche des idées. Les hommes de science et de talent n'ont certes point manqué dans l'Eglise catholique au temps des lumières. Si pourtant on en excepte Bossuet, écrivain admirable, apologiste zélé, mais théologien. sans véritable originalité, saint Alphonse de Liguori (4- 1787), théologien moraliste intéressant et très belle âme, et saint Jean-Baptiste de la Salle (-f- 1719), dont les Frères de la doctrine chrétienne devaient rendre à l'Eglise, dans les milieux populaires, d'inappréciables services; si on les excepte, dis-je, tous trois, on constate que les autres ont fait leur réputation sur tout autre chose que des œuvres proprement catholiques. Ce sont surtout des linguistes, des archéologues et d'infatigables explorateurs de bibliothèques, car c'est en ce temps que travaillent Mabillon, Montfaucon, Calmet, Hardouin, Muratori, Gallandi, Mansi, Assemani,
1. La Sorbonne tient l'Esprit des Lois à sa barre durant deux ans ; elle finit par en extraire dix-huit propositions condamnables, mais elle n'ose pas instrumenter contre Montesquieu et se contente de le menacer de temps en temps. C'est surtout à propos de ses opinions sur la formation de la terre qu'elle s'en prend à Buffon, qui, du reste, se tire d'atfaire avec assez d'élégance, en 175i.
Ugolini, et nombre d'autres qui leur ressemblent et sont la gloire de l'érudition ecclésiastique.
Assurément la foi vit toujours en ce temps-là et même le fanatisme, qui l'accompagne trop souvent, et on les rencontre l'un et l'autre dans des milieux qui sembleraient devoir être tout de suite atteints et pénétrés par les idées nouvelles. Il suffit de rappeler le développement du culte du Sacré-Cœur dans les hautes classes de Pologne et d'ailleurs ; et l'acharnement des Parlementaires français en faveur du Jansénisme, alors même qu'il tombe dans l'extravagance thaumaturgique* ; et certains procès effroyables, où éclate la plus féroce intolérance, tels celui de Calas et celui de Sirven instruits et jugés par le Parlement de Toulouse. Cependant les idées d'opposition à la puissance politique de l'Eglise, ou, comme nous dirions, au cléricalisme, se précisent, s'affermissent et se réalisent au cours du xviii' siècle. Un des traits essentiels de ce vaste essai de rénovation gouvernementale qu'on appelle le despotisme éclairé et qui s'inspire directement des idées des philosophes, plus encore que de celles des économistes, c'est cette hostilité contre l'action cléricale dans la vie politique. On affirme la complète souveraineté de l'Etat au temporel; on subordonne l'action des autorités ecclésiastiques à l'autorisation et au contrôle des autres; on cherche à limiter l'accroissement des biens d'Eglise ; on restreint la liberté d'extension des congrégations religieuses ; au besoin on supprime des couvents ; surtout on frappe à coups redoublés sur les Jésuites, considérés comme dangereux pour l'indépendance du pouvoir laïque et ennemis des « lumières ». Rien n'est plus caractéris-
1. 11 n'y eut pas que les miracles célèbres du diacre Paris pour prouver que la bulle Unigenitus avait erré en condamnant le Jansénisme et que les Jésuites étaient des fripons, car cest cela qu'ils voulaient prouver; il y eut des prodiges du même genre en pro- Tince, mais ils n'atteignirent pas à la notoriété de ceux dont le cinetière Saint-Médard fut le théâtre.
260 LE CHRISTIAMISAIE StiDlJÉVAL ET MODERNE
tique de l'esprit des hommes instruits de ce temps que cette haine active qu'ils portent à la fameuse Société, en qui se sont incarnés la volonté de domination et le sectarisme intolérant de l'Eglise romaine. Elle paie très cher la puissance tyrannique dont elle a joui dans le monde catholique durant un siècle et demi, et on ne lui tient nul compte des efforts qu'elle a pourtant faits pour s'adapter autant que possible aux exigences de la vie politique des principaux Etats où elle s'est établie. En France, par exemple, le Parlement ne veut pas savoir que les Jésuites du Royaume font communément profession, au xviu^ siècle, d'accepter la déclaration gallicane de 1682. Le Portugal, en 1759, puis la France, puis l'Espagne, condamnent l'Ordre et chassent ses membres; les Espagnols, par un geste dont le symbole a son éloquence, les renvoient au Pape et les débarquent à Civita-Vecchia, en 1767. Devant le désordre que cette hostilité engendrait dans la chrétienté, et parce qu'il commençait à craindre un schisme, Clément XIV, à son corps défendant et après une belle résistance, prononça la suppression de la Société, par le bref Dominus ac redemptor (21 juillet 1773), dont, du reste, les considérants sont très sévères *.
Les faits ne répondirent pas entièrement à leurs apparences : les Jésuites survécurent à leur abolition, car ils trouvèrent asile chez Frédéric II de Prusse et Catherine II de Russie, qui utilisèrent, dans leur propre intérêt, surtout en Pologne annexée, leurs talents d'éducateurs"; et, dès 1782, les Jésuites de Russie élisaient un vicaire général 2. Pourtant il ne fut point indifférent que les Pères aient été contraints de quitter leurs collèges,
1. Il a été récemment réédité, avec une bonne traduction, par J. de Récalde [Le bref « Dominus ac redemptor... ». Paris, 1920), e' il vaut la peine d'être lu, d'autaat plus qu'on en a souvent pari' avec inexactitude.
2. Pie VII rétablira l'Ordre pour la Russie en 1801, pour les Deux-Siciles en 1804.
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on France, par exemple, et de laisser à des séculiers, plus ou moins imbus des idées nouvelles, l'éducation de la jeunesse : la génération qui arrivera à l'âge d'homme vers 1789 n'aura point passé par leurs mains et cette conséquence imprévue de leur expulsion se révèle singulièrement intéressante.
A mesure que le siècle progresse vers sa fin, l'indifférence aux intérêts et aux croyances catholiques paraît y faire des progrès parmi les hommes qui avaient étudié et réfléchi et même parmi beaucoup d'autres que la mode entraînait. J'ai dit qu'au fond, sous « la religion naturelle » de Rousseau, c'était un renouveau chrétien, et, en France, un renouveau catholique qui couvait; mais personne ne s'en doutait encore et, ce qui semblait évident, c'était surtout que la foi confessionnelle perdait chaque jour des partisans. Ce qui ne l'était pas moins, à la veille de la Révolution, c'était que l'Eglise catholique, considérée d'ensemble, semblait en mauvais état : le prestige du Pape était fort ébranlé, les grands Ordres réguliers ne supportaient plus qu'avec impatience leur discipline traditionnelle et on contestait partout son utilité; les prédicateurs renonçaient communément à parler du dogme et s'attachaient de préférence à la morale, à la tolérance, à la paix, à la charité; le clergé commençait à rencontrer de sérieuses difficultés de recrutement et il n'avait point la faveur publique : on lui reprochait l'insuffisance de son éducation, sa négligence de ses devoirs et le relâchement de ses mœurs.
Mais, à vrai dire, au-dessous de l'élite sociale et intellectuelle, où s'agitaient les conflits d'idées et de sentiments, les masses populaires, encore que souvent très négligées par leurs pasteurs, restaient au moins pliées au catéchisme et, tenues par un clergé rural solide, n'étaient pas entamées par l'incrédulité. En France
même et au plein de la Révolution, leur catholicisme profond a trouvé moyen de se faire jour. Les tentatives essayées pour priver la réaction monarchiste du meilleur de ses appuis, en déchristianisant le peuple, ont échoué et, si ce dernier a paru accepter certaines mesures qui tendaient au résultat qu'on n'a pas atteint, s'il a toléré le culte de la Raison, où se prolonge l'athéisme à la d'Holbach et l'esprit des Encyclopédistes, le culte de l'Etre suprême, organisé selon l'esprit de Rousseau, le culte décadaire, qui répond à des préoccupations civiques, et la persécution des prêtres réfractaires, réputés traîtres à la nation, ce n'a été que dans les moments de gros péril national et à titre de mesures de salut public. Tout au plus, dans les grandes villes, les éléments populaires qui peuplaient les clubs se plaçaient-ils volontiers dans la tradition de Voltaire et rééditaient-ils ses plaisanteries contre l'Eglise. C'est ce qui explique que Napoléon ait cru nécessaire à son autorité de signer le Concordat et de rétablir entre l'Eglise et l'Etat cette communauté séculaire de vie et d'intérêts que la République avait fini par répudier i ; la religion catholique représentait encore un robuste « levier d'influence », comme il disait lui-même. Il ne l'a du reste, que très imparfaitement assuré dans sa main et l'on sait les difficultés qu'il a dues à [sa politique vis-à-vis du Pape. Il ne vit que trop tard l'imprudence qu'il avait commise en sacrifiant l'indépendance de l'Eglise gallicane à l'omnipotence pontificale, dans l'espoir chimérique de mener Rome à son gré. La conclusion du Concordat avait grandement mécontenté les vieux Jacobins, mais, sans parler des antiques habitudes populaires que je
1. La Constitution de l'an III, sanctionnant l'état de fait et le décret du 21 février 1795, disait que la République reconnaissait tous les cultes et n'en salariait aucun art. 354). Il semble probable que l'esprit public aurait pris son parti de cette séparation si elle avait duré et qu'en durant elle aurait épargné, à la France autant qu'à l'Eglise catholique, plus d'une difficulté grave.
viens de rappeler, un mouvement se dessinait, depuis le temps de la chute de Robespierre, qui était favorable au rétablissement de la vie catholique régulière en France, sous les espèces d'une religion à la fois traditionnelle et nationale. L'exaltation de la grande crise une fois tombée, il restait au cœur des hommes démoralisés un besoin d'idéal qui était tout prêt à se transposer au bénéûce de la religion.
Ne nous laissons pourtant pas abuser par les mots et les apparences : pas plus à la fin du xvni'" siècle que deux ou trois cents ans auparavant, les catholiques du commun n'entraient dans l'esprit de la théologie officielle et ne vivaient de ses formules; mais ils les répétaient chaque fois que besoin en était; ils paraissaient leur accorder leur assentiment profond parce qu'ils ne les contredisaient jamais, et si, réellement, ils tenaient beaucoup plus aux pratiques, aux rites et aux dévotions parasites qu'aux dogmes obscurs et mystérieux, personne ne s'en donnait grand souci; puisqu'ils se soumettaient à la discipline de l'Eglise et respectaient ses enseignements, que pouvait-on leur demander de plus? D'autre part, les intérêts politiques des gouvernements et les intérêts sociaux des classes dirigeantes devaient longtemps encore s'accorder à maintenir les prolétaires dans des croyances dont l'ordre public et la propriété s'arrangeaient si bien. C'est, je le répète, à une claire intelligence de ces intérêts, qu'il faut rapporter le principe de la décision de Bonaparte quand il se résolut à restaurer le catholicisme en France et à signer le Concordat. Dès juin 1800, il disait aux curés de Milan qu'il n'y a que la religion pour donner à l'Etat « un appui ferme et durable ». C'était un bon disciple de l'abbé Raynal, dont les idées ont exercé une si grande influence sur la politique religieuse de la Révolution, et qui professait dans son Histoire philosophique des deux Indes : « L'Etat n'est pas fait pour la religion^ mais la religion est faitepour l'Etat ». A vrai dire, les hommes insuffisamment
instruits se trouvaient aussi incapables de comprendre les raisons des adversaires du christianisme que celles de ses apologistes. Il en va encore de même, et si la désaffection du peuple à l'égard des croyances chrétiennes s'est accentuée au xix' siècle dans plusieurs pays, comme la France, c'est pour des raisons politiques et sociales, et parce que l'anticléricalisme a engendré l'opposition à des dogmes réellement inaccessibles et à des pratiques faciles à tourner en dérision. C'est, en effet, avec une extrême lenteur que les opinions réfléchies descendent d'en haut dans la masse et s'y fixent. Toutefois, cette pénétration se produit un jour ou l'autre et il paraît hors de doute que tout concourt, dans la vigoureuse floraison d'activité intectuelle qui se développe surtout depuis le milieu du xviii* siècle, à rendre la dogmatique catholique orthodoxe de plus en plus inacceptable aux hommes en qui s'incarne l'esprit et la conscience modernes.
Peut-être aurait-elle pu faire davantage et aussi bien son ambition visait-elle plus haut. Le vrai problème que la Réformation avait posé et qu'elle avait si incomplètement résolu, celui de la modernisation du christianisme, les penseurs du xviii* siècle l'ont vu et abordé : j'ai essayé de montrer dans quel esprit ; mais eux non plus n'ont point découvert sa solution, parce qu'ils n'ont pas su trouver une bonne formule de conciliation entre le médiévalisme clérical et théologique, qu'ils cherchaient légitimement à ruiner, et ce que les besoins religieux, non seulement des simples, mais aussi des sentimentaux instruits, réclamaient encore de surnaturel et de dogmatisme. C'est pourquoi leur œuvre est demeurée surtout négative. Leur erreur avait été de n'offrir guère que du moralisme à la conscience de tant de leurs contemporains, qui réclamaient encore du mysticisme. D'autre part, leur critique ne possédait pas les moyens qu'il fallait pour descendre au fond des problèmes historiques que posait l'existence de l'Eglise et de sa théologie.