‹ Le Christianisme, médiéval et moderneChapitre 37 sur 45 · Relisez la préface de Vllittoire de France, de Michelet · texte numérisé non relu

Relisez la préface de Vllittoire de France, de Michelet

cette conviction que l'Eglise était menacée de mort si elle ne changeait pas, si elle n'évoluait pas, pour s'adapter aux besoins nouveaux de ses fidèles. Sachant qu'elle l'avait déjà fait dans le passé, ils crurent qu'elle le devait faire encore dans le présent^ et qu'elle le pouvait, sans rien abandonner de l'essentiel de sa doctrine et sans rompre avec sa tradition. Ils cherchèrent à échapper à la contrainte du Livre, en montrant que l'Ecriture n'avait point précédé la tradition, mais qu'elle sortait d'elle, au contraire, et n'avait de vie et. proprement, de sens que par elle; et ils dirent que, par la tradition, le dogme, vi?Huellement complet dès son origine, mais implicite seulement dans les deux Testaments, ne se développait que peu à peu, suivant le déroulement continu de la vie religieuse, par quoi la tradition s'éclairait et s'exploitait elle-même sous la constante inspiration du Saint-Esprit ^

Ces idées-là, ce sont celles qui constitueront l'essence même du modernisme d'un Newman ou d'un Tyrrell, et de celui qui s'exprimera dans le fameux livre de M. Loisy, L Evangile et l'Eglise. Elles se perdirent dans le tumulte des agitations politiques du temps où elles étaient nées; elles ne rayonnèrent point hors des milieux théologiqaes allemands, et, comme aucun scandale n'en sortit, Rome les laissa mourir de leur impuissance. Il est très vrai que la tolérance capricieuse de l'Index se montre parfois assez large pour certaines idées au fond subversives, mais c'est toujours lorsqu'elles s'enferment dans des livres massifs, inaccessibles au commun des fidèles, et isolés. Les écrits qui s'adressent au grand public et ceux où semblent s'exprimer les opinions d'une collectivité sont frappss sans pitié.

De nos jours, ce n'est point sous l'aspect d'un corps

\. Sur ce curieux mouvement prémoderniste, cf. E. Vermeil, Jean-Adam Môhler et l'école catholique de Tûbingen. Paris, 1913.

de conclusions façonné dans une école de théologiens que s'est manifestée la revendication moderniste; c'est sous celui d'une véritable crise de conscience, étendue et profonde, de tous les intellectuels catholiques. De presque tous les pays catholiques, nous avons entendu s'élever, voilà une quinzaine d'années, dans un vaste mouvement de pensée qui rappelle celui de la Réformation, la voix anxieuse d'hommes attachés au catholicisme, qui réclamaient son adaptation à leurs besoins philosophiques et scientifiques, à leur vie intellectuelle et morale '. L'organisation présente de l'Eglise les gftnait et, au fond, les clioquait, parce que trop contraire à l'esprit de l'Evangile et à la tradition primitive; sa centralisation, surtout, leur paraissait excessive et illégitime; l'obligation de l'obéissance passive et silencieuse, en toutes choses et non point seulement en matière de doctrine, de l'obéissance à genoux, que les autorités romaines prétendaient leur imposer, les humiliait; loyalistes de cœur et d'intention, il leur déplaisait d'être traités en esclaves. Mais aussi ils allaient au delà de ces griefs, en somme extérieurs : ils avouaient qu'en fonction des connaissances positives d'aujourd'hui, les dogmes officiels, enveloppés dans leurs formules médiévales, étaient difficiles à entendre. Les plus hardis convenaient même qu'ils ne leur découvraient plus aucun sens pensable. Les traditions les plus vénérables, considérées sous l'angle de la critique et de l'histoire, ne retenaient plus leur confiance, et ils demandaient que ce qu'ils croyaient

1. On lira avec profit, après le recueil, cité plus haut, de M. Rifaux : L. Cbaine, Les catholiques français et leurs difficultés actuelles devant l'opinion, 2» édition, 2 vol. l'aris J904 et 1908. L'auteur a publié à la suite de son livre tous les articles de journaux qu'il a provoqués ; A. Houtin, La crise du clergé. Paris, 190" et Histoire du modernisme catholique. Paris 1913; - Ce qu'on a fait de l'Eglise. Paris 1912, ouvrage anonynae qui éclaire tous les aspects du problème, — Pour mémoire : Loisy, Autour d'un petit livre, 1903; et Simples réflexions sur le décret Lamentabili, 1908 ; Le Roy, Dogme et critique, 1907; — Tyrrell, Lettre à un professeur d'anthropologie, 1908, et De Charybde en Scylla, s. d.

S'accordât avec ce qu'ils savaient, que leur raison confirmât leur foi, puisque aussi bien, logiquement, l'une ne pouvait pas contredire l'autre. Ils se persuadaient, du reste, que les difficultés de l'ordre doctrinal ne venaient que de la survivance indue des formules désuètes, dont l'abandon nécessaire n'atteindrait en rien les vérités qui les avaient dépassées en s'explicitant; et avec une filiale piété, ils imploraient du Pape les paroles salutaires par lesquelles s'opérerait la « mise au point » qu'ils attendaient.

Ces hommes courageux avouaient tout haut ceque beaucoup d'autres pensaient tout bas. Leur sincérité, qui leur gagnait dès l'abord la sympathie de quiconque sait respecter la pensée, pouvait légitimement leur sembler l'exercice d'un droit imprescriptible de tout homme libre. Et quand ils supposaient que le christianisme, ayant beaucoup changé depuis ses origines, ayant reflété les préoccupations de quantité de milieux différents, pouvait changer encore et s'adapter aux besoins de la pensée moderne, aux exigences du sentiment religieux d'aujourd'hui, ils restaient fidèles à l'enseignement de l'histoire; je crois l'avoir montré. La raison et le droit étaient pour eux, mais le fait les condamnait; ils demandaient l'impossible, car le catholicisme ne pouvait plus bouger à peine de se briser.

Et cela pour trois raisons principales. La première est que l'œuvre d'unification de l'Eglise se trouve aujourd'hui si bien achevée que l'Eglise n'est plus guère que le Souverain Poritife, devant la volonté de qui se courbent, avec plus ou moins de bonne grâce, mais réellement, non seulement tous les fidèles, mais toutes les autorités ecclésiastiques. L'épiscopat a abdiqué entre ses mains; l'ullramontanisme a triomphé des Eglises nationales; et le Pape-roi, absolu et infaillible, tel que l'a rêvé et voulu la Compagnie de Jésus, s'est assis sur le siège de Pierre. Prisonnier de son infaillibilité autant que de sa curie, par quelle inspiration héroïque pourrait-il remonter le cours des temps, renier le passé qui l'a fait et qu'il

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incarne, s'abolir lui-même, pour diriger la foi, aussi bien que l'Eglise dans des voies nouvelles, inconnues et effrayantes? Et s'il ne le veut pas entreprendre, comment le faire sans lui et contre lui, sans changer toute l'économie du catholicisme, sans tomber dans la révolte et dans l'anarchie? — La seconde raison, nous la connaissons ; c'est que l'Eglise catholique a commis à Trente une imprudence irréparable. Elle a prétendu définir par des mots invariables l'absolument vrai et elle a garanti sa définition, et non pas seulement la vérité sous-jacenle à la formule qu'elle en donnait, de l'autorité de son infaillibilité. Comment, sans s'exposer à la désertion de tous les simples, se déjuger aujourd'hui alors que, depuis trois siècles, elle emploie ses efforts à défendre son œuvre envers et contre tout? — La troisième raison enfin, qui l'empêche de se résigner à laisser évoluer ses dogmes, c'est qu'en vérité ils ont achevé leur évolution depuis longtemps, qu'ils sont enfermés dans une formule rigide et qu'ils y dorment d'un sommeil mortel. Il y a trop loin aujourd'hui de l'état d'esprit de saint Thomas à celui d'un de nos philosophes, même catholique d'intention, pour qu'une transition de l'un à l'autre soit possible à établir.

Si, depuis le xiii* siècle, l'Eglise avait su conserver au catholicisme cette souplesse vivante et cette plasticité qu'il avait connues jusqu'au moment où l'Ecole s'empara de lui, si seulement les Pères de Trente ne l'avaient pas stérilisé en l'immobilisant, en le plaçant délibérément en dehors et au-dessus de la vie religieuse véritable, celle-là même qui leur faisait peur, la distance entre lui et nous serait sans doute plus petite et pourrait plus aisément se franchir. Il est trop tard; la trop longue immobilité doctrinale, cachée par l'agitation des querelles superficielles, a fait son œuvre, et quand les modernistes réclament aujourd'hui le rajeunissement des formules dogmatiques, c'est — ils n'osent pas se l'avouer — qu'ils sentent le vide des dogmes anciens et qu'ils en

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souhaitent d'autres. Un catholicisme nouveau s'agite obscurément au fond de leurs consciences; ils cherchent à le préciser et ils le substitueraient volontiers au catholicisme médiéval. Au plein de la crise de 1907, l'un des plus hardis de ces réformateurs me disait que l'heure du « catholicisme » était venue et qu'il emploierait tous ses efforts à favoriser son installation dans le monde ; et, comme je feignais l'étonnement, et lui disais que « le catholicisme » n'était plus à créer et que je savais où l'aller chercher, mon interlocuteur, presque offensé, me priait de ne pas confondre ceci et cela et de ne point ratifier de mon assentiment la contrefaçon romaniste.

Tel était bien, en effet, le sens où la logique devait pousser le mouvement moderniste, et l'Eglise ne s'y est pas trompée. Elle a tout de suite organisé une résistance énergique, dont l'intrépide mysticisme de Pie X a accepté toutes les conséquences : elle a fulminé les anathèmes; elle a menacé, serré à fond tous les liens de la discipline et frappé sans pitié les obstinés. Elle a si bien fait qu'elle a réduit au silence ou à l'exode tous les clercs modernisants et les laïques zélés qui les avaient suivis ou encouragés, en sorte qu'il semble qu'on ne doive plus parler aujourd'hui du modernisme qu'au passé. Mais ce n'est là qu'une apparence, car les causes qui l'avaient engendré durent toujours. Ce qui semble évident, toutefois, c'est qu'elles ne pourront jamais plus agir que contre la Papauté ; j'entends qu'avant de rien entreprendre il leur faudra désormais réduire le Pape à merci.

Quand la tourmente s'est levée, Rome a cherché une consolation et une raison d'espérer dans Texplication simpliste où elle s'est toujours complue et qui lui a si longtemps suffi : c'est Satan qui souffle partout la vanité de la fausse science! Elle ne peut dire autre chose, car comment reconnaîtrait-elle que la religion vit entièrement dans la pensée des hommes, laquelle a changé, depuis le xin* siècle, et que la vérité n'est plus là où les scolastiques la sentaient, où les Pères de Trente ont

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cherché à la fixer, où les Jésuites ont prétendu la maintenir?

L'attitude de Pie X, renouvelant par son décret Lainenlabili l'erreur du Syllabus, a été, dit-on, inintelligente. C'est possible; mais elle a été aussi logique et nécessaire, et, toutes réserves faites sur « la manitire », qui est assurément considérable, Léon XIII lui-môme n'en aurait pu prendre une autre. En soi l'entêtement héroïque du Pontife avait quelque chose d'admirable et de touchant ; il exprimait non sans noblesse, dans le domaine de l'esprit, le rêve de théocratie intégrale que le romanisme croyait et croit encore avoir réalisé dans l'Eglise.

Il est demeuré en apparence victorieux parce que ses adversaires n'ont pas osé lui résister ouvertement, comprenant bien que s'élever contre le Pape, c'était, présentement, renier le catholicisme; parce qu'ils ne pouvaient engager la bataille contre le Pontife à l'intérieur de l'Eglise; parce qu'ils n'ont pas su se grouper, par défiance les uns des autres et aussi par manque d'une doctrine commune * ; enfin parce qu'ils ont craint un schisme.

Le concile du Vatican en avait provoqué un, celui des Vieux catholiques, qui dure encore en Allemagne et en Suisse, mais qui n'a pu constituer qu'une petite Eglise dissidente. Les quelques tentatives individuelles qui sont sorties du modernisme, en France par exemple, ont eu beaucoup moins de succès encore : l'Eglise catholique, apostolique et française n'a connu qu'une existence éphémère et médiocre.

Est-ce à dire que la victoire du Pape • lui ait assuré la calme jouissance de l'avenir, ou qu'elle lui ait seulement donné une chance de vaincre la vie? Assurément non, car, aux yeux de l'historien indépendant, le catho-

1. C'est réollcraent l'Encyclique qui a construit le modernisme, en amalgamant des vues et des opinions fort diverses d'origine et de sens. 11 y avait assurément alors un esprit moderniste, des tendances à moderniser l'Eglise et le dogme, mais nullement un corps de doctrines qui s'opposât à celui de l'orthodoxie.

licisme orthodoxe romain apparaît comme un phénomène (lu passé, depuis longtemps arrivé -au terme de son évolution, achevé, cristallisé, mort'. La cohésion de l'Eglise, sa forte discipline, la persistance de l'hypnose atavique, la ténacité des rites, la survie des superstitions, qu'un long parasitisme fait confondre avec la doctrine qui les a nourries, autant de causes d'illusions, qui cachent mal la réalité. Et ce n'est pas en surélevant les murs de ses séminaires, pour que n'y entrent ni l'air ni la lumière du dehors ; ce n'est pas en décrétant l'ignorance et en excommuniant la curiosité, que Rome gardera ses clercs indéfiniment de la contamination mortelle de la vie. Il est incontestable que beaucoup de nos contemporains, encore, trouvent dans les cadres du catholicisme, réglé et régi par la théologie romaine, les satisfactions que leurs besoins religieux réclament. Ils y épanouissent surtout ce sens de la communion, qui est si puissant en nous, et ce besoin àn.creAo ne varietur, qui nous fait si aisément accepter comme le Vrai ab::olu l'immobilité aveugle. Ceux-là considéreront comme une sottise blasphématoire l'opinion que je viens d'exprimer; quoi de plus naturel? Mais leur très respectable indignation ne prouve pas qu'ils aient raison et c'est, pour leur conviction, un bien faible argument que de faire état de conquêtes plus ou moins nombreuses et vraiment illusoires opérées par l'Eglise, parmi des hommes ignorants, mystiques ou irréfléchiâ. Combien donc de savants sont revenus à la foi romaine, qui l'avaient perdue pour l'avoir étudiée? Voilà qui prouverait quelque chose et serait le glorieux miracle de l'Esprit; car l'ardeur des fidèles, le zèle des clercs, fussent-ils poussés jusqu'au martyre, ne sauraient rendre

1. Il ne semble pas, du reste, que Pie X se soil fait beaucoup d'illusions sur la valeur de sa victoire ; jusquà sa mort; 1914) le modernisme a été son cauchemar et, depuis, son successeur a également laissé voir des inquiétudes de même sens. Cf. Ch. Guignebert, Le problème religieux dans la France d'aujourd'hui. Paris, 1922, ch. VIII.

lémoignage que de la sincérité d'une conviction personnelle. Ils Dépossèdent, selon le jugement droit de la raison, aucune valeur apologétique au regard d'un système lie métaphysique ou d'un symbole de foi.

Je ne prétends pas que nous, qui vivons actuellement, nous verrons se fermer la dernière église. Le dernier temple n'a pas été déserté du jour où le paganisme olympique n'a vraiment plus rien représenté que les rites d'un passé religieux historiquement clos. Je dis seulement que le catholicisme, parce qu'il s'est fermé la vie au xvi"" siècle, en s'interdisant d'évoluer désormais avec assez d'ampleur pour s'adapter aux besoins des générations successives de penseurs religieux, s'est rendu incapable de le faire aujourd'hui sans subir un bouleversement de fond en comble, qu'il ne peut d'ailleurs s'imposer de lui-même. Les précautions mêmes que les philosophes du xvir^ siècle, un Descartes ou uu Leibnitz ont prises pour ne pas le heurter, lui ont rendu le détestable service d'assurer son immobilité en fortifiant sa sécurité. Aujourd'hui, le maintien de cette immobilité s'attache étroitement aux intérêts politiques, spirituels et matériels de la Papauté, et c'est là encore une autre force qui la protège. Le catholicisme repose en fait sur la volonté d'un homme qui ne peut renoncer au passé sans risquer de voir s'effondrer sa puissance et son prestige, d'un homme qui est devenu comme un dogme en chair et en os. Une inéluctable fatalité pèse donc sur la destinée du catholicisme romain.

Il se peut qu'une religion nouvelle sorte un jour de lui, qu'un principe actif de revival religieux jaillisse de ses ruines ; mais, en tant que catholicisme proprement dit, c'est-à-dire en tant qu'il est une des formes historiques définies du christianisme, son rôle parait virtuellement terminé dans le monde. C'est un grand foyer encore rouge, mais que rien n'alimente plus, qui s'éteint lentement et où déjà le froid de la mort est entré. Selon toute apparence, le vent du siècle à venir dispersera ses cendres

En quoi es Occidentaux n'ont jamais compris le christianisme.

— Gomment ils se le sont adapté. — Ils en ont fait un code théologique. — Sa réalisation dans l'Eglise catholique. — Garactères propres de cette construction grandiose. — Christianisme d'apparence de la masse des fidèles. — Essence véritable de cette religion.

. La seconde action de l'Orient sur le christianisme au Moyen Age.

— Prédominance des influences du milieu social et inlelleclucl sur la religion pratique. — Comment les adaptations successives de cette religion maintiennent son contact avec la vie. — Logique de la crise où le catholicisme a fini par aboutir. — Conditions différentes pour les Eglises protestantes et l'Eglise grecque. — L'issue inévitable.

En terminant une précédente étude sur Le cliristianisme antique, j'ai cru pouvoir écrire : « en rigueur les Occidentaux n^ ont jamais été chrétiens ^^ ; il me semble que le présent livre apporte la justification de- ce jugement d'apparence si paradoxale.

Il ne s'agit pas de savoir si les hommes d'Occident se sont crus chrétiens — cela ne fait aucun doute — et s'ils ont apporté à la consolidation de leur christianisme une persévérance souvent redoutable aux infidèles et aux incrédules — cela non plus n'est pas en question ; — il convient de se demander s'ils ont vraiment adopté et pratiqué la même religion que celle dont la foi et la pensée orientales avaient, du i"au ii^ siècle, déterminé la substance et l'esprit. Pour qui regarde de près la réalité,

la réponse ne peut être que négative. Et voici d'abord la dangereuse imprudence que les Occidentaux ont commise dès qu'ils ont pris contact avec le christianisme et l'ont adopté, rimprudence qu'ils ont aggravée patiemment au cours des âges. De la souple doctrine, composite et nuancée, qui portait en elle des possibilités d'adaptation quasi indéfinies, pourvu qu'on ne la pressât pas trop brutalement, ils n'ont saisi que la lettre; leur esprit juridique et formaliste, trop souvent subtil sans profondeur et ergoteur sans élévation, y a vu la matière d'un code théologique, logiquement construit, c'est certain, mais aussi étroit, rigide, mal accueillant et qui, par suite naturelle, a manifesté la prétention singulière de s'imposer à l'adhésion et à l'usage des hommes les plus dissemblables. Le bon sens voulait qu'il n'y réussît pas, ou, du moins, qu'il n'y réussît qu'en apparence. C'est bien ce qui s'est produit.

Il n'y a pas à nier les résultats de la transposition du christianisme en Occident; ils sont d'importance, puisqu'ils se combinent et, pour ainsi dire, se résument dans la constitution de l'Eglise catholique. Fortement assise sur les bases d'une théologie à la fois dogmatique et morale, qui règle la croyance et la conduite pratique des fidèles, étayée de part et d'autre par une liturgie qui embrasse toute l'existence de l'homme, de sa naissance à sa mort et même au delà de sa mort, et par une législation canonique qui organise sa discipline et authentique son autonomie, cette réalisation pratique de l'idée catholique inhérente au christianisme essentiel, est incontestablement puissante et grandiose. Mais, dans son achèvement, qui est le pontificulisme et, en dernière analyse, le romanisme, elle paraît presque aussi politique que religieuse. 11 se rencontre même très souvent, au cours de son histoire et particulièrement de la plus récente, des occasions où l'on peut à bon droit se demander si elle n'est pas surtout politique. Depuis le temps où l'autorité du Pape est acceptée des autres

clercs comme la gardienne de la discipline et la norme, sinon encore le principe, de la doctrine, l'Eglise fait, au fil des siècles, figure de monarchie théocratique plus souvent que d'expression de l'Evangile, ou de société religieuse.

D'autorité, et avec Tappui du bras séculier, la dogmatique orthodoxe importée d'Orient et, vaille que vaille, adoptée par les Occidentaux ingénus, a donc établi les cadres de la vie religieuse de l'Occident; elle a même, en plus d'un cas, déterminé ses formes, mais elle n'a pas triomphé de son esprit, qu'elle n'a pas même ramené à l'unité. Pendant qu'au cours des âges les doctes, selon leurs talents et sous l'action d'influences étrangères au christianisme proprement dit, raisonnaient sur les articles du code théologique, les expliquaient, les commentaient, en tiraient une jurisprudence de la foi, pendant que la fantaisie des mystiques s'égarait dans les marges, la masse des fidèles qui subissait ses contraintes redoutables, ne le comprenait ni ne le sentait, n'en vivait vraiment ni par Tesprit ni par le cœur. Chrétiens de nom, mais pénétrés seulement par la légende chrétienne et nourris de formules répétées par eux passivement, ces hommes-là — l'immense majorité des prétendus chrétiens — restaient païens de fait, et ils le sont encore au sein de la communauté catholique.

Leur sentiment religieux s'est, si j'ose dire, recouvert d'un vêtement chrétien, à mesure qu'ils cédaient à la conversion ; mais, dans ses éléments constitutifs « autochtones », du reste fort divers d'un groupe à l'autre, il remonte dans le temps beaucoup plus haut que le christianisme. Il plonge ses racines en un sol antique, que le folklore nous permet encore aujourd'hui d'atteindre et d'explorer. Dans les habitudes de dévotion et même les croyances de nos campagnes, de celles-là surtout qui se disent le plus énergiquement chrétiennes et qui sont réputées telles, subsistent encore à l'heure présente d'abondants débris d'une matière religieuse qui ne doit

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rien à la métaphysique non plus «ju'à la mystique de |>rienl. C'est elle qui a, pour l'essentiel, c'est-à-dire ,jour ce qu'ils en ont vraiment vécu et compris, constitué la substance de ce christianisme occidental, en s'incorporant à lui irrésistiblement. El c'est pourquoi j'ai dit qu'en rigueur les Occidentaux n'ont jamais été chrétiens. Parfois ils ont paru comprendre quelque chose de l'esprit de la Bible ou de celui de l'Evangile : c'est quand ils y ont cherché, dans l'excès de leurs maux, la formule de leurs revendications sociales et la justification de leurs colères. Mais ni la Bible ni l'Evangile ne se confondent avec le catholicisme issu de saint Augustin, revu par saint Thomas et confirmé par les Jésuites; pas plus que l'âme évangélique de saint François, le petit pauvre de Dieu, ne prévaut contre l'esprit de la curie romaine.

Je viens de rappeler l'action sur la religion occidentale, au cours du Moyen Age, d'influences profondes qui étaient essentiellement étrangères au christianisme d'Orient ; dans le même temps, comme une seconde vague de pensée orientale a déferlé sur elle. Une série d'influences helléniques et hellénistiques est venue imposer à sa théologie des thèmes de spéculation qui ont su y prendre de la place, et des méthodes de raisonnement qui se sont bientôt révélées souveraines. J'entends parler des thèses du pseudo Aréopagite, toutes chargées de néo-platonisme, de la dialectique et de la métaphysique d'Aristole et des commentaires d'Averroès. Assurément, cette action seconde n'apportait pas avec elle beaucoup plus de chances que jadis le gros de la pensée orientale, déjà incorporée à la dogmatique orthodoxe du iv^ siècle, de pénétrer à fond la mentalité religieuse des Occidentaux ; je veux dire d'être intégralement comprise par elle. Mais, du moins, très active extérieu-

rement, très persistante dans son développement, elle a déterminé, chez les docteurs de l'Ecole, l'orientation et les procédés de leurs réflexions théologiques et philosophiques, la matière de leurs spéculations, la forme de leurs discussions. Surtout elle a multiplié pour eux les occasions de raffiner, de combiner des concepts inintelligibles au commun des hommes, de jongler avec des formules et d'organiser des mots.

Ce qu'il importe de ne pas oublier, c'est que le sentiment religieux, comme la morale de ces prétendus chrétiens, que furent toujours à peu près tous les laïques et la plus grande partie des clercs d'Occident, ont été déterminés et dirigés par leur culture intellectuelle et leur condition matérielle, bien plus que par la dogmatique et la discipline de l'Eglise, réduite à justifier, à régler et, quand elle le pouvait, à conduire ce qu'elle n'avait pas, selon le cas, provoqué ou empêché. Il suffit, pour s'en persuader, de savoir d'où procèdent, par exemple, les Croisades ou la construction des cathédrales, que l'on cite si souvent comme preuve de l'intensité de la foi chrétienne du Moyen Age occidental : ce n'est pas de la théologie de saint Augustin, mais c'est d'un certain milieu social et intellectuel. Dans son esprit, dans ses pratiques, dans ses intentions et même dans sa substance complexe, le christianisme populaire et réel de l'Occident, jusqu'à nos jours, n'est, je le répète, qu'un paganisme syncrétiste sous un vêtement d'Orient. Si donc actuellement les hommes qui plaçaient leur confiance en lui s'en détachent, à mesure que leur esprit s'ouvre aux lumières du présent, si, sourdement, leur conscience réclame une autre nourriture religieuse, il ne faut point compter, pour arrêter leur désertion ou guérir leur indifférence, sur ces affirmations dogmatiques qu'ils ont subies depuis 6^ longtemps sans les jamais entendre.

Cette crise redoutable a sévi dans le catholicisme, particulièrement, parce que la Papauté a prétendu y contrarier la vie et s'abstraire du mouvement qui la

manifeste. Le mal n'est devenu sans remède et vraiment évident que lorsqu'elle a pu réuesir dans son entreprise, du concile de Trente à celui du Vatican. Jusqu'alors une évolution, marquée par une série d'adaptations, avait maintenu le contact entre la réalité religieuse et sa théorie. Aujourd'hui aucune évolution n'est plus possible et il n'est d'autre remède au mal que dans une révolution.

La situation est différente tout à fait dans les Eglises protestantes, parce que nulle contrainte centrale ne les retient 4ans des formes désuètes de vie religieuse, et parce que cette liberté a permis à tous leurs fidèles assez réfléchis pour échapper à l'automatisme cultuel et au psychasthénisrae clérical — les deux maladies mortelles de la confession romaine, — de se débarrasser peu à peu de tous les éléments prétendus chrétiens, à tort ou à raison, dont leur conscience religieuse ne savait plus que faire. En conséquence, l'unité de croyance s'est évidemment éparpillée chez eux en une poussière d'individualismes, mais l'idée chrétienne les domine encore tous et elle est en eux toujours vivante; elle continue au moins de féconder leur vie morale et leur spiritualisme : et les choses peuvent durer ainsi presque indéfiniment. On entend bien que, là non plus, le christianisme authentique de l'Orient n'existe plus, ou, pour mieux dire, n'a jamais existé, et que c'est une aussi grave erreur de croire qu'on le trouve dans l'Ecriture que de le chercher dans la tradition romaine. On entend bien encore que le Maître que vénèrent et suivent les protestants libéraux n'a plus guère de ressemblance avec le Jésus de l'histoire que n'en garde le Christ catholique. Mais, au moins, le protestantisme a-t-il pu éviter de se mettre en contradiction mortelle avec la science et l'esprit modernes; en pratique il sest modernisé.

L'Eglise grecque, elle, ne l'a point fait plus que le catholicisme et, depuis longtemps, elle semble bien incapable d'entendre ce qu'elle enseigne ; la pensée hellénique est morte en elle depuis saint Jean Damascène. Mais elle

a eu la chance que, jusqu'à nos jours, ses fidèles n'ont point, pour ainsi dire, bougé. Le monde moderne s'est fait à côté d'eux et sans eux; la science ne les a pas troublés, la critique leur est demeurée tout étrangère. Mais voici que cela va changer, que l'écroulement du tzarisme, intéressé à entretenir V obscurantisme dans la sainte Russie, y annonce, nonobstant le trouble qui s'y prolonge, l'aurore du temps des lumières; que les peuples balkaniques vont entrer dans le mouvement de la vie occidentale; que les sujets orthodoxes du Grand Turc vont cesser de concevoir leur existence politique et leurs groupements ethniques en fonction d'une confession religieuse. L'heure de la laïcisation de la culture va sonner pour tous ces peuples. Leur éveil sera lent sans doute, mais il est déjà commencé et, quand il sera parfait, l'Eglise grecque, profitant de ce qu'elle n'est point liée par un concile de Trente, trouvera peut être le moyen de s'adapter aux besoins religieux nouveaux qui s'affirmeront alors. On peut douter qu'elle y réussisse; mais, si elle n'y réussit pas, on peut être certain qu'elle périra. Le catholicisme, devenu le romanisme, ne peut plus évoluer; il a écarté, comme un péril mortel, la séduction de la Réformation et alors il a rompu délibérément les ponts entre le monde vivant et lui. Quelle peut donc être pour lui l'issue de la crise où sa longue existence l'a conduit ? Il ne semble pas, en logique comme en histoire, qu'il en puisse trouver une autre que celle qui nous reste à tous quand nous avons épuisé nos forces et rempli le nombre de nos jours : se décomposer et disparaître, rendre à la nature les éléments qu'elle lui a prêtés, pour qu'elle en use de nouveau à son gré. Ainsi, d'ailleurs, finissent toutes les religions, qui, comme les organismes vivants, naissent d'un besoin, se nourrissent de la mort, meurent de la vie, chaque jour un peu, et retombent finalement au creuset éternel.

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