‹ Le Christianisme, médiéval et moderneChapitre 6 sur 45 · Denzioger, Enchiridion symb., p. 13S · texte numérisé non relu

Denzioger, Enchiridion symb., p. 13S

parce qu'en réalité il ne pensait pas vraiment le contraire; mais, dès lors, le Pape et lui n'entendaient plus les mêmes mots de la même manière, et où les Pères ne voyaient encore que l'affirmation du droit au premier rang «dans l'honneur», que possédait le siège de Pierre, le Pontife avait entendu placer l'expression de ses privilèges de chef véritable de l'Eglise. C'est même en raison de cette divergence fondamentale d'opinion que les conflits des deux Eglises, l'occidentale et l'orientale, finirent par se trouver irrémédiables.

C'est vraiment au viu^ siècle qu'entrent en jeu les actions décisives qui vont pratiquement fonder la puissance du Pape et, précédant la théorie médiévale, l'élever au rôle de chef autorisé de l'Eglise : elles sont de l'ordre politique.

Durant longtemps les hommes qui vivaient dans les limites de la llomania s'étaient habitués à l'idée que la Ville éternelle portait en elle le principe même de l'autorité souveraine, de celle dont l'Empereur était revêtu parce qu'il personnifiait, pour ainsi dire, le peuple romain, par la volonté de Dieu. Or un jour vint, à la fin du v*^ siècle, où il n'y eut plus d'Empereur en Occident et, pour les Occidentaux que continuait de dominer l'idée romaine, du reste entretenue par l'Eglise, l'évcque élu par le peuple romain put sembler, en quelque manière, l'héritier de son prestige œcuménique. En fait, cette Majesté nouvelle se trouvait fort mal à l'aise entre l'Empereur byzantin, qui continuait à se considérer comme le maître de Rome, et le roi lombard, qui désirait s'en emparer. Pour se libérer de la tyrannie du premier et du joug imminent du second, elle s'adressa au roi des Francs, qui, en effet, la débarrassa de ses ennemis et lui octroya sa dangereuse amitié.

Il fit du Pape un prince, en prenant au sérieux une prétendue donation de Constantin, fabriquée à Rome probablement dans la seconde moitié du vin' siècle* et qui attribuait au premier Empereur chrétien la constitution du patrimoine de saint Pierre. 11 en confirma et en élargit les dispositions. Volontiers, d'ailleurs, Charlemagne admit que l'Eglise eût, au spirituel, une tête à Rome puisque son Empire, l'Empire d'Occident, rétabli probablement à l'instigation du pape, en avait une, au temporel, dans sa propre personne. Cependant il n'oubliait pas que Rome faisait partie de cet Empire et il ne cessa d'y commander, en sorte que l'autorité souveraine du Pape, resta, durant un temps encore, à l'état de virtualité.

Mais la puissance de Charlemagne ne lui survécut point et, grâce à la faiblesse de ses successeurs, les papes s'affranchirent de la tutelle franque. D'abord ils n'y gagnèrent rien, au contraire, car ils tombèrent sous la domination des petits barons romains et leur servitude égara les héritiers de saint Pierre en d'étranges milieux. Durant la première moitié du x^ siècle, la Papauté parait tombée au dernier degré de l'avilissement : c'est alors que deux courtisanes disposent de la mitre épiscopale en faveur de leurs amants ou de leurs bâtards. On se demande au premier abord comment le prestige du patriarche d'Occident a pu survivre à pareille tourmente, d'autant plus que, ni en droit ni en fail, ni par les évoques ni par les rois, i'autorilé du Pape n'était encore reconnue comme celle du souverain légitime de l'Eglise.

Ce qui sauva la Papauté du désastre, ce fut d'abord que l'intervention du roi d'Allemagne, Othon I, tout en la plaçant sous une nouvelle hégémonie étrangère, lui rendit le sens de sa dignité et les moyens de l'assurer.

1. La première mention en est faite dans une lettre du pape Adrien à Charlemagne en 777.

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Ce fut ensuite que cette restauration même lui permit l'exploitation énergique et hardie de la situation acquise par l'évêque de Rome dans l'Eglise de l'Empire romain expirant, et dont la tradition durait. Ce fut enfin qu'un certain nombre de circonstances se trouvèrent à propos pour la favoriser; telle fut la fondation du Saint Empire romain germanique (962), qui semblait restaurer l'ancienne unanimitas romaine, non plus entre plusieurs princes séculiers, comme au temps de la tétrachie de Dioclétien, ou des partages du iv"" siècle, mais entre un prince temporel et un prince spirituel, l'un souverain des corps, l'autre maître des âmes. Tel fut encore le désordre de l'Eglise, troublée par l'anarchie et la barbarie féodale et qui appelait une réforme, dont une direction d'ensemble pouvait seule, sans doute, assurer le succès. Et quelle autre direction pouvait-on réclamer que celle du patriarche d'Occident? Telle fut enfin la formidable extension des ordres monastiques^ qui, cherchant leur indépendance dans l'Unité catholique, audessus de la diversité des diocèses, tendirent naturellement à faire de l'Eglise une réalité aussi visible, aussi sensible que celle des Eglises, et l'exaltèrent dans son chef. De tout cela quelques hommes surent tirer parti, tout simplement parce qu'ils crurent de toute leur âme que c'était leur droit et même leur devoir devant Dieu et pour les hommes; ils instaurèrent assez promptement la puissante monarchie qui régna sur la catholicité dès la fin du xi^ siècle.

Et pourtant, en l'an 1000, pas une fois encore le Pape n'avait, de son autorité particulière et propre,

1, On entend bien [qu'il s'agit des ordres qui répandent leurs viaisons dans la chrétienté entière et y représentent de véritables gouvernements monastiques superposés aux états aussi bien qu'aux évéchés.

prononcé sur un point de doctrine en s'adressanl à la catiiolicité, ni interposé sa personne entre un évèque et ses ouailles dans les affaires ordinaires d'un diocèse, ni réclamé une taxe en dehors des pays de son obédience directe. Mais déjà couraient quelques pièces, falsifications anonymes et plus ou moins audacieuses, qui, en reportant dans un passé lointain, que personne ne connaissait plus, des ambitions, des intérêts et, au besoin, des habitudes du présent, allaient servir de base à la théorie du droit du Pape dans l'Eglise et dans le monde. Et leur profitable exemple ne sera pas perdu : une extraordinaire suite de faux du même genre accompagnera les progrès de la papauté du seuil de l'âge féodal à celui de la Réforme. Il ne se trouve presque plus personne aujourd'hui pour les défendre et les théologiens ou apologistes romains, qui n'abandonnent rien des résultats qu'ils ont jadis portés, sont réduits à les excuser. A vrai dire ils n'y réussissent pas, d'ordinaire, très bien *.

D'où est venu à la chancellerie romaine tant d'inconscience ou de crédulité au regard de la forgeriez Nous l'ignorons; mais le mal semble l'avoir atteinte de bonne heure, car, dès 451, au concile de Chalcédoine, •les légats de Léon I, au cours de leurs protestations contre les privilèges reconnus par le concile à l'archevêque de Constantinople, produisirent le canon 6 du concile de Nicée accru d'une addition fort intéressante; elle proclamait, comme de tradition certaine, que la primauté romaine avait toujours été reconnue {quod ecclesiaromana semper habuit primatum). La comparaison de ce texte avec l'original grec en prouva tout de suite il'inauthenticité. Nul doute que les légats ne fussent de bonne foi, comme l'était naguère le pape Zosiine lors- ^qu'il plaçait sous l'autorité du concile de Nicée les

1. Cf. Goyau. Vue générale de l'histoire de la papauté, p. 40 et 8. et, en sens inverse, Dôllinger, p. 25 et s.

canons de celui de Sardique et, au surplus, leur prêtait un sens qu'il n'avaient pas. Et c'est bien dans cette assurance convaincue, et qui finira par en imposer aux siècles d'ignorance, que gît, si j'ose dire, l'explication de la fécondité d'une habitude qu'il faudrait qualifier sévèrement si elle résultait d'un simple calcul malhonnête. Je n'entends pas que les auteurs conscients de ces faux profitables n'étaient point malhonnêtes de notre point de vue, mais il faut reconnaître qu'ils ne l'étaient pas du leur; qu'en leur temps on ne portait point aux textes le respect dont nous les entourons et qu'en forgeant un document qui leur semblait authentiquer la vérité, ils s'imaginaient réparer tout simplement un oubli de l'histoire ou un fâcheux hasard de transmission d'archives. Ainsi les rédacteurs du Liber Pontifîcalis (recueil de notices biographiques sur les papes et dont les parties les plus anciennes remontent au premier tiers du VI® siècle) ont prêté aux évêques romains des premiers siècles l'esprit et les préoccupations des pontifes de leur temps ^ Ainsi encore, et toujours au vi" siècle, s'est constitué tout un petit arsenal de documents apocryphes pour faire obstacle aux empiétements menaçants du patriarche de Constantinople.

Nous n'avons aucune raison de croire que les papes, pour avoir certainement manqué de savoir et de critique, ont délibérément tiré parti de mensonges; mais le fait est qu'ils en ont tiré parti, et avec une telle continuité que les Grecs seront quelque peu fondés à dire, comme ils le feront, que la fabrication des documents est l'industrie propre de Rome. A ces inventions, Grégoire VII se prendra aussi bieu que Nicolas I, et les autres papes de même, tout au long du Moyen Age; presque chaque pontificat apportera son supplément de pièces fausses à ce formidable Corpus, où les théologiens, tel un saint

1. Le Liber Pontificalis, plusieurs fois retouché, accru, embelli, s'arrôte à la fin du ix' siècle. Cf. l'édition de Mgr Duchesne.

Thomas d'Aqiiin, puiseront longtemps sans défiance, pour justifier tout ce que voudront faire ou dire les Pontifes romains. Bien plus coupables que les faussaires eux-mêmes, sont les hommes qui, au xvi» et au xvii* siècles, tels Baronius, Bellarmin et divers jésuites, ont dépensé leur érudition et leur zèle à défendre, contre des considérations de fait et de bon sens sans réplique raisonnable, un corps d'arguments dont ils n'entendaient pas abandonner les conclusions. Aujourd'hui, la vérité, comme toujours, a obtenu et garde le dernier mot^.

Vers le milieu du vi* siècle, un moine scythe, nommé Denys le Petit, composant une collection des canons des conciles, y avait ajouté un certain nombre de décrétales'^ des papes depuis Sirice (384-399) ; l'exemple fut suivi et le supplément à Denys grossit peu à peu. En soi, ce rapprochement, dans la même collection, de décisions particulières des papes et de canons de conciles présentait déjà, du point de vue de la tradition, le grave inconvénient de paraître attribuer aux unes la même autorité qu'aux autres; il recelait surtout celui d'offrir à qui voudrait authentiquer une prétention pontificale quelconque, ou un privilège pratiquement conquis, un moyen d'action très commode : inventer une décrétale et l'ajouter au recueil. En ce temps-là, qui pouvait bien vérifier et contester l'authenticité du nouveau texte? Or, vers le milieu du ix« siècle, à l'époque même où la Papauté se débarrassait de l'hégémonie des rois francs, commença de circuler une copieuse collection de décrétales, parfaitement fausses, et connues sous le nom

1. On aurait tort de croire, d'ailleurs, que toute résistance ait cessé à l'endroit de la réalité de toutes les forgerics; on trouve encore aujourd'hui des théologiens qui refusent de reconnaître que le fameux De catholicx ecclesiœ unitate, 4, de saint Cyprien, ait été interpolé et qui accordent leur confiance aux arguments les plus désespérés.

2. On nomme décrétale une réponse faite par le pape à une question qui lui a été posée sur un point de doctrine ou de discipline, et susceptible d'une application générale.

de Décrétâtes de Pseudo-Isidore. Elles se couvraient do nom d'Isidore de Séville, dont la réputation de science demeurait très grande en ce temps d'ignorance.

II y avait là une centaine de pièces, attribuées aux anciens évêques de Rome et fabriquées probablement dans les pays francs de la rive gauche du Rhin. Les prétentions romaines y trouvaient une justification et, en même temps, les moyens de se préciser, bien qu'en réalité le faussaire n'eût point travaillé pour les favoriser. II s'agissait, pour lui, d'opposer à la puissance séculière, que les évêques jugeaient envahissante, une autorité lointaine, ecclésiastique comme la leur, et dont ils ne prévoyaient pas qu'ils eussent jamais rien à redouter. C'est pourquoi ces fausses décrétales posent le double principe qu'aucune décision conciliaire et synodale n'est valable avant l'approbation du Pape, et que le pouvoir suprême dans l'Eglise, même en matière de foi, appartient au Pape. Ces affirmations réservaient un droit d'appel à Rome aux évêques tyrannisés par les princes.

Nicolas I, élu en 858, accepta tout de suite les fausses décrétales, et les deux principes qui s'en dégageaient servirent désormais de soutien fondamental à la thèse de la suprématie du Pape sur le concile et à la doctrine de l'infaillibilité, par quoi, essentiellement, s'est constituée la théorie de la puissance pontificale.

Autour de Grégoire VII, spécialement (1073-1085), le travail de fabrication des pièces fausses, leur utilisation méthodique, c'est-à-dire leur organisation en corps de doctrine, atteint une ampleur et un degré d'inconscience vraiment stupéfiants : les faits du passé n'ont plus aucun moyen de résister à leurs tortionnaires et, déformés, retournés, bouleversés, ils entrent dans une théorie qui devient un véritable dogme, ce pendant que Grégoire lui-même (en 1078) affirme tranquillement et, je le répète, de bonne foi, devant un certain synode.

V qu'il ne fait que suivre les statuts de ses prédécesseurs *.

Vers 1140, le moine Gratien, le premier professeur de droit canon de l'Université de Bologne, fond ensemble les falsifications antérieures, en ajoute quelques-unes et constitue un corpus qui devient la base juridique de tout \e système pnpnl et 1" u autorité » indiscutée. Il va de soi cependant que le procédé qui a si bien réussi dans le passé n'est point du coup abandonné : le xm* siècle l'emploie à faire passer au rang d'affirmations de principe et de théologie les conclusions les plus profitables des juristes pontificaux. Le Dominicain Martin de Troppau, archevêque de Gnesen en 1278, ne craint pas de reporter aux premiers âges de l'Eglise les origines authentiques du système papal! Il obtient un grand succès parmi les clercs et d'autres l'imitent, qui n'en ont pas moins, et dont, de ceux-là, il est difficile de soutenir qu'ils croient dire la vérité : ils rendent des services au pape, sinon à la chrétienté.

On entend bien que c'est en face d'une œuvre de juristes que nous nous trouvons placés et non d'une construction de théologiens; les papes les plus actifs, tels Innocent III et Innocent IV, Clément IV, Boniface VIII, sont des juristes eux-mêmes. L'étude de la théologie, de l'Ecriture et des Pères est fort négligée autour d'eux. Cependant les théologiens ont, à leur heure, servi le Pape; ils ont apporté leurs arguments et leurs formules. Ils ont, en ce sens, contribué à fixer la doctrine qui fait du pape le vicaire du Christ sur la terre, et non plus celui de Pierre ; qui place en son autorité la source de toute autorité épiscopale, et réduit les évoques, autrefois ses égaux, à n'être plus que ses lieuleuanls et ses délégués. Saint Thomas d'Aquin compare leurs pouvoirs par rapport aux siens, à ceux d'un proconsul par rapport à ceux de l'Empereur. Son infaillibilité personnelle

1. Il est naturellement impossible d'entrer ici dans le détail; Cf. Dollinger, op. cil., p. 37,41, 43, 46, etc.

n'est pas encore couramment admise, mais le problème est posé et saint Thomas le résout dans le sens de l'affirmative, sur ce que le Christ ne peut pas avoir prié en vain pour l'intégrité de la foi de Pierre [Luc, 22, 32\

Et cette théorie d'Eglise a, pour ainsi dire, une face politique : le Pape prétend à une autorité supérieure par rapport à celle des rois et des princes : il est dit, dans l'Evangile, que deux glaives suffisent* : le Christ a certainement entendu parler du gouvernement du monde, auquel sont préposées la puissance spirituelle et la puissance temporelle; et les deux glaives qui les symbolysent ont été remis à Pierre. Son successeur en dispose et, s'il s'est librement dessaisi du glaive temporel, celui qui le tient est responsable devant lui de l'usage qu'il en fait. Avant que ces idées surprenantes aient trouvé leur expression définitive ou, du moins, complète et parfaitement coordonnée, sous la plume d'un^ saint Thomas d'Aquin, elles avaient été, dans le monde chrétien, semées à l'état de thèses encore imparfaites, mais déjà envahissantes, par l'armée innombrable des réguliers. Répandus dans tous les diocèses de la chrétienté où s'élevaient les « maisons» de leurs ordres, ils se superposaient à tous et les débordaient tous. Pour y garder leur indépendance vis-à-vis des autorités ecclésiastiques locales, ils proclament volontiers leur obéissance à Vévêque universel, qui ne leur marchande point les privilèges, même au détriment du clergé séculier, en échange des services qu'ils lui rendent. C'est la propa-

1. Il s'agit du passage de Le, 22, 38, où les disciples, au moment de regagner le mont des Oliviers, après le repas pascal, présentent à Jésus deux épées qui sont leurs seules armes : Et il leur dit : Cest assez. Bien entendu ce texte est interprété en symbole pour fonder la théorie médiévale des deux glaives.

gande de l'ordre de Clunyqui prépare ainsi la monarchie de Grégoire VII, sorti lui-môme de Cluny, où il s'est pénétré de la théorie, qui s'y élaborait, d'une Eglise vraiment souveraine, affranchie des puissances du siècle, purifiée de ses vices et conduite par le Pape dans les voies du Seigneur. Et quand les vieux ordres tomberont en décadence, les Mendiants, spécialement les Frères Prêcheurs, dont saint Thomas est la plus haute gloire, viendront à propos pour continuer leur œuvre. Leurs tiers-ordres élargiront encore leur influence dan& le même sens, et l'Inquisition raffermira.

Alors le Pape commence à se réserver le droit de confirmer tous les évoques et celui de trancher dans toutes les élections contestées; sa cour s'organise comme une administration, où aboutit la vie de l'Eglise entière. Il est le juge suprême de tous les procès de l'Eglise ; ses légats vont partout porter ses ordres, représenter sa personne, limiter sur place le pouvoir des évèques et des archevêques, que les réguliers ébranlent de leur côté. Les impôts pontificaux, à commencer par le denier de saint Pierre, s'établissent et le « Serviteur des Serviteurs de Dieu », comme on dit, afin que s'accomplisse la parole du Maître : « Celui qui voudra être le premier parmi vous sera voire serviteur» {Mt. 20, 27), se met à vivre, même lorsqu'il est dans son privé un ascète, comme un souverain du siècle.

On s'étonnerait à juste titre si l'on devait croire qu'une pareille transposition de la tradition authentique de l'ancienne Eglise s'est accomplie du consentement unanime des princes et des évèques, sans être non seulement favorisée, mais, en quelque manière déterminée et contrainte par l'action do causes extérieures toutes puissantes.

Deux grands faits surtout exercèrent ainsi, comme du dehors, une influence décisive sur la constitution de la Papauté : ce fut d'abord la lutte que le Pape soutint contre le roi d'Allemagne, depuis la fin du xi^ jusqu'au

milieu du xiii* siècle. Elle l'obligea à formuler ses prétentions et à les justifier; elle lui permit aussi de compter ses partisans et d'en augmenter le nombre; enfin, comme il en sortit vainqueur, elle le laissa dans le prestige d'un triomphe qui pouvait passer pour la manifestation du jugement de Dieu. Sans doute, lorsqu'il eut détruit le «nid de vipères» des Hohenstaufen, ce ne futque pour retomber dans l'anarchie italienne et se créer de dangereux besoins d'argent, mais sa victoire n'en paraissait pas moins consacrer son droit de gouverner la chrétienté.

Ce fut, en second lieu, la Croisade, qui, inspirée par lui, le posa nettement, à partir du xi^ siècle, en chef de tous les chrétiens contre l'Infidèle. La Croisade ne réussit pas, mais son succès éphémère et sa durée, puis l'espoir, toujours affirmé après chaque échec, de son prochain recommencement, maintinrent indéfiniment le Pape dans son altitude de chef suprême de tous les fidèles et de champion actif de la foi; on ne peut guère concevoir d'entreprise destinée à fortifier cette foi et à étendre son domaine qui ne vînt de l'initiative ou ne se plaçât sous la protection du Pontife.

Enfin, et surtout, la Croisade fit redécouvrir l'Orient aux Occidentaux et au moins une des conséquences de cet événement se montre capitale pour la papauté autant que pour la foi : je veux parler du renouveau d'activité intellectuelle qui acheva l'épanouissement de la scolastique, dont les grands docteurs haussèrent le fait et le principe de la souveraineté pontificale à la dignité d'un dogme.

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