CHAPITRE III La scolastique
I. Définitions. — L'origine du mot scolasiique: — L'origine de la chose. — Le problî?me fondamental que se pose l'Ecole; son ancienneté. — Comment le voient les Pères. — Pourquoi il paraît plus compliqué au xi* siècle. — Le but de la scolastique : constituer la science de Ja foi. — Sa méthode : la dialectique rationaliste. — Comment elle entend le rapport de la foi et de la raison.
IL Comment le problème s'expri?ne dans les Sommes. — Comment il se renouvelle de l'extérieur : les sources profanes successives de la scolastique. — Denys l'Aréopagite; origine, sens et fortune de ses écrits. — L'avènement d'Aristote. — Résistance première de l'Eglise : pourquoi elle cède. — Dangers pour la théologie de l'adoption d'Aristote. — Comment on les tempère. — L'harmonisaliou des influences : le syncrétisme thomiste.
IH. Caractères généraux de la scolastique ; en quoi elle est un modernisme. — L'opposition offlcielle à saint Thomas. — Les périls que recèle la scolastique pour l'orthodoxie. — Apparente immobilité de la scolastique; son évolution réelle; ses étapes. — Son échec final. — Efforts qu'elle a provoqués; les grands maîtres ; leurs dissemblances.
IV. Le débat sur le nominalisme et le réalisme. — Ses origines antiques : Porphyre. — Les termes du problème. — Son importance pour l'Eglise et pour le sens commun. — Les thèses nominalistes de Roscelin et leurs conséquences. — Leur condamnation officielle et leur persistance dans l'Ecole. — Abélard et le conceptualisme; son influence. — La renaissance occamienne du nominalisme. — Comment elle implique la séparation de la philosophie et do la théologie.
1. Hureau, Histoire de la philosophie scolastique'. Paris, 1872- 1880; deWulf, Histoire de lophilosophie médiévale. Louvain, 1900.
V. Intensité de la vie scolastique; elle n'atteint pas le bas clergé ni le peuple. - Préjudice qu'elle porte à la pensée chrétienne. — La réaction du mysticisme. — Ce que le christianisme doit à l'Ecole. — Le progrès dogmatique qu'elle a favorisé : l'Immaculée Conception ; les sacrements; les doctrines de l'e.xpiation. — Les indulgences. — Importance que prend le sacrement de pénitence. — La scolastique a favorisé la ritualisalion de la foi ; elle a fordflc le pontificalisme comme dogme. — Danger d'avenir de ces opérations et de la scolastique en général.
La réforme clunisienne avait fait plus que de restaurer nombre d'écoles conventuelles, elle avait stimulé le zèle des meilleurs évêques pour les éludes et, dès le ix* siècle, plusieurs écoles épiscopales acquéraient une juste renommée; celle de Reims, par exemple, el celle de Chartres, puis celle de Tours et celle du Bec en Normandie. On ne s'y contentait plus seulement de la petite instruction éléraenlaire qui, jusqu'au temps où s'épanouiront les Universités, restera celle du menu clergé; autour de Fulbert de Chartres, de Béranger de Tours, de Lanfranc du Bec, on s'attaquait de nouveau aux problèmes théologiques. En 1050, dans une controverse sur la Cène, nous voyons les adversaires user des procédés de la logique aristotélicienne et nous pouvons considérer que c'est alors que débute l'ère scolastique. Au vi° siècle, le mot scholasticus est employé, concurremment à capiscola et à magister scholœ, pour désigner le maître d'une école; comme c'est généralement lui qui enseigne la dialectique, la plus élevée des sciences profanes et unique survivance de la philosophie, le mot passe de la personne à la chose : la scolasliqiie, c'est d'abord la science et la méthode du raisonnement. Le sens du terme s'élargissant encore, on appellera scolastique toute la philosophie religieuse du Moyen Age, qui fait de la dialectique l'instrument essentiel de son investigation et le rempart de sa méthode.
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A considérer les clioses en rigueur, on pei:t soutenir que la scolastique remonte bien plus haut que le xi'siècle et qu'elle a ses racines dans la renaissance carolingienne. Dt^jà, en eiïet, des hommes comme Alcuin (735-804), Raban Maur (776-816), Scott Erigène lui-même, s'appliquent à organiser les idées, qu'ils empruntent, pour le fonds, à Platon ou à Pseudo-Denys l'Aréopagite, en conformité des règles et procédés de la logique d'Aristole. Si Erigène n'était point, comme nous l'avons dit, vraiment un isolé dans son temps, par l'originalité et la hardiesse de sa spéculation, on pourrait le donner comme le premier des grands scolastiques, car il conçoit la philosophie, constituée par la dialectique, comme la science de la foi et l'inielligetice du dogme^. Mais, à vrai dire, les dialecticiens du ix^ siècle, et même ceux de la première moitié du x°, n'appliquent point leurs raisonnements ;i des objets toujours très élevés; ils fixent peu à peu leur niélhode en des discussions qui nous paraissent bien puériles^ etc'estseulementquandelles'applique au grand problème du rapport de la connaissance, de la raison et de la foi qu'elle mérite d'être prise au sérieux. C'est vers le milieu du xi® siècle qu'elle en vient là. Quelques années plus tard paraissent Roscelin, Guillaume de Champeaux et surtout saint Anselme (1033-1109), qui sont déjà très grands parmi les maîtres de l'Ecole.
Le problème qui s'est posé devant les scolastiques et qu'ils ont si longtemps débattu semble vraiment aussi vieux que la religion chrétienne elle-même, puisqu'il s'enferme dans les termes que voici : comment accorder la raison et la révélation, la science et la foi, la philo-
1. Il dit. en effet : Quid aliud de philosophia tractare, nisi verse religionis ... régulas exponere.
2. On se demande, par exemple, gi Dieu pouvait élire comme Rédempteur, une femme, ou un diable, ou un âne, voire une plante ou une pierre; on agite la question de savoir si une prostituée peut redevenir vierge par la grâce divine, ou si une souris qui grignotte une hostie consacrée mange vraiment le corps du Seigneur!
Sophie et la théologie? Les docteurs de l'antiquité chrétienne, qui ne l'avaient pas évité, s'étaient tirés de l'embarras où il les pouvait mettre en affirmant, avec plus d'audace que de vraisemblance, qu'il n'avait jamais existé qu'une source de vérité, le Logos, et que tout ce qui valait dans la sagesse des hommes, et spécialement dans la philosophie grecque, découlait de cette source unique. Platon lui-même était censé avoir pillé Moïse. Clément d'Alexandrie, Origène, saint Basile, saint Augustin lui-même, se persuadaient, à des degrés différents, que tel était le secret de la science païenne. Si vraiment la science et la foi coulent d'une source commune, leur harmonisation n'offre en principe aucune impossibilité; elle doit même se déterminer aisément, pour peu qu'on analyse avec exactitude et que l'on compare avec discernement les éléments constitutifs de l'une et de l'autre. Il arrive ainsi un moment où l'intelligence nourrie dans les connaissances humaines aide la raison à accepter la foi et où, inversement, la foi aide l'intelligence à pénétrer les vérités de la science. Je crois pour comprendre [credo ut intelligam) disait saint Augustin et aussi : Je comprends pour croire [intelligo ut credam)] mais il mettait l'accent sur le premier de ces deux principes : les scolastiques le mettront plutôt sur le second.
Le point de départ de toute leur spéculation, c'est donc l'assurance que le dogme révélé et la raison naturelle ne sauraient se contredire, vu que l'une et l'autre procèdent de Dieu, qui ne trompe, ni ne se trompe. Le rôle du philosophe, c'est de dissiper le faux-semblant des prétendues oppositions ou différences ; il n'a pas proprement à chercher la vérité surnaturelle, qui est trouvée et connue, puisque le dogme l'enferme et l'exprime, mais il lui faut l'expliquer et l'expliciter en raison, l'accorder avec la science, censée, elle aussi, achevée et parfaite.
C'est là une prétention évidemment moins audacieuse au XI* siècle qu'au xix% où elle a pourtant refleuri, parce
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qu'en ce siècle de semi-barbarie la science proprement dite semble bien misérable. Toutefois, du point de vue du christianisme, l'entreprise se heurtait à beaucoup plus de difficultés qu'au temps d'Augustin, où elle semblait déjà singulièrement risquée. Depuis lors la notion de l'Eglise, par exemple, s'était transformée, le nombre des pratiques s'était accru, les sacrements s'étaient développés; on ne se représentait plus de même la portée, ni l'opération de la grâce, ni les formes et le sens d£ la pénitence; la marialogie, le culte des Saints otTraient à la piété un champ nouveau, étendu et fertile. Tout cela constituait l'acquis de la foi depuis le y® siècle. Il fallait l'expliquer, le justifier, l'harmoniser, non pas seulement avec le passé chrétien, mais aussi avec les principes de la philosophie profane, en l'espèce celle de Platon — ou de Plolin — et bientôt celle d'Aristote. Expliquer le mouvement tout en affirmant l'immobilité, placer Platon et Aristote en la compagnie des Apôtres, faire de leurs raisonnements la lumière de la révélation, c'était là, vraiment, entreprendre une tâche herculéenne. Comment s'étonner qu'en définitive, les docteurs de l'Ecole y aient perdu leur peine et qu'ils se soient souvent contentés de juxtaposer ce qu'ils n'arrivaient pas à ajouter, ou de combler avec des mots les inévitables lacunes de leurs combinaisons?
En principe, il s'agit donc de fonder sur le postulat initial de la révélation, qui n'est pas à contester, bien entendu, une véritable science de la foi, telle qu'il suffise de la comprendre pour l'accepter. Le sentiment religieux intime, ce que nous appelons V expérience religieuse, n'est certes pas aboli formellement, mais sa nécessité disparaît devant la rigueur des opérations intellectuelles, et les désaccords entre les docteurs ne portent guère, en somme, que sur le bien-fondé de telle ou telle d'entre elles. Il y a des propositions de foi auxquelles la raison n'adhère point spontanément, il faut l'y contraindre sans pourtant l'obliger à sortir d'elle-même.
Une foi qui cherche à se comprendre, et qui veut s'expliciter et se consolider par des arguments rationnels, tel est donc le point de départ et comme le principe de la scolastique ^. Saint Anselme, que l'on considère parfois comme le vrai père de la philosophie de l'Ecole — et que Ton a aussi surnommé le second saint Augustin — le dit nettement : les incrédules cherchent à comprendre parce qu'ils ne croient pas ; nous, au contraire, nous cherchons à comprendre parce que nous croyons : qui ne croit pas ne comprendra jamais. Cependant le même Anselme se persuade qu'il existe des raisonnements capables de convaincre, sola ratione, les Juifs et les païens; et il les cherche 2.
La scolastique, sortie de la dialectique d'école, en vit à tous les âges de son existence; l'emploi de cette méthode de raisonnement reste sa caractéristique essentielle et constitue pour ainsi dire sa raison d'être. Pour en faire consacrer la légitimité elle livre même, au xii*^ siècle, une bataille très rude contre les mystiques qui la contestent. Cette dialectique est foncièrement rationaliste. Prenons garde toutefois de ne point commettre de contre-sens : le rationalisme des scolastiques n'est pas identique à celui que l'Eglise considère aujourd'hui comme son pire ennemi, celui qui ne se fie qu'à la raison humaine pour atteindre la vérité et méprise la révélation. Le rationalisme de l'Ecole n'est qu'un procédé de démonstration qui a pour but la révélation elle-même, c'est-à-dire qui vise à en élucider les mystères. Autrement dit, il constitue essentiellement une méthode inverse de celle du mysticisme, qui vit, hors de
i. Saint Augustin disait déjà : ftdes quaerit inlclleclum, la foi cherche Vintelligence.
2. Cur Deus homo, II, 22. Remarquons que Raymond Luile, au xiii« siècle, croira encore que tous les points de foi, les sacrements, le pouvoir du pape, peuvent être prouvés et sont prouvés par raisonnement nécessaire, démonstratif et évident. 11 fallait seulement, pour l'établir, posséder tous les secrets de la scolastique que le même LuUe nommait l'alchimie des 7nots {atchimia verborum).
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la raison, dans l'intuition et la contemplation. Il convient d'ailleurs de remarquer que tous les scolastiques ne sont pas rationalistes au même degré et que plusieurs d'entre eux et non des moindres, puisque saint Anselme est du nombre, ne dédaignent pas à l'occasion les secours de la mystique. Nous les retrouverons bientôt; pour le moment nous nous en tenons aux constatations les plus générales.
Nos docteurs admettent parfaitement que la foi révélée rectifie et complète la raison. Cette simple affirmation pourrait bien en soi n'être pas très raisonnable, car, pour rectifier la raison et y ajouter, il faut sans doute que nous sortions du plan de notre esprit et, en dernière analyse, de la seule connaissance qui nous soit vraiment accessible. C'est là une difficulté dont, nous le verrons bientôt, Kant a tiré grand parti. Elle n'arrête point saint Thomas d'Aquin quand il raisonne comme il suit : Aristote, qui est la raison même, arrive à la notion d'un Dieu unique, d'un Dieu personnel, indépendant du monde qu'il a créé; c'est là une représentation juste, mais elle est incomplète; la révélation chrétienne pourvoit à ses insuffisances et c'est elle, surtout, qui nous hausse à la connaissance du Dieu véritable, un en trois personnes. Et ainsi la raison naturelle est bien la servante de la foj, (naturalis ratio siibservit fidei) et elle reçoit d'elle le bienfait de quantité de vérités complémentaires qu'elle ne saurait atteindre par ses seules forces. Elle lui rend, de sa part, le sers-ice de la présenter comme un système logique et vraiment une science satisfaisante, la science des sciences, la science de Dieu.
L'œuvre à laquelle doit logiquement aboutir l'effort' d'un docteur de l'Ecole, c'est la Somme, le compendium, parfois énorme, de toute la science sacrée et même
LE CHRISTIANISME MEDIEVAL El AIODERNE
profane. La Somme théologique de saint Thomas est la plus connue, sinon la plus lue, mais le Moyen Age en a produit bien d'autres, depuis les Eiymologies d'Isidore de Séville et le de Universo de Raban Maur {-{- 856), jusqu'à la Margarita philosophica de Reisch (1503), en passant par le célèbre Livre des sentences de Pierre Lombard (+ 1160) et le Spéculum majus de Vincent de Beauvais (+ 1264?). Chacune de ces sommes tient compte plus ou moins de ses devancières et devient, pour un temps plus ou moins long, dans un nombre d'écoles plus ou moins considérable, le texte fondamental qu'on lit et relit, et qu'on commente. Les Sentences de Pierre Lombard ont, de la sorte, engendré une formidable littérature, qui ne veut que les gloser et les expliquer.
On se demande comment le sujet, toujours le même, n'a pas été épuisé bien avant le temps où les scolastiques n'ont plus rien produit. C'est d'abord qu'il était vraiment très vaste et pouvait se creuser presque indéfiniment; c'est ensuite que les procédés de discussion employés, qui donnaient à la forme des raisonnements une importance énorme, permettaient de poser les questions sous des aspects quasi innombrables et poussaient à une subtilité inépuisable ; c'est surtout que des influences extérieures sont venues renouveler en partie la matière et encore plus la forme des débats.
Et, en effet, les sources profanes où la scolastique puise les faits, les idées et les arguments qu'elle confère à la révélation et qu'elle combine avec elle, ne sont point les mêmes tout au long du Moyen Age. Au début sa source philosophique presque unique réside dans les écrits de Pseudo-Denys TAréopagite. D'Aristote elle ne connaît encore que de faibles parties, car elle ne possède même de ses ouvrages de logique que les Catégories et VHermeneia, ou traité des discours ou propositions, jadis traduits par Boèce {-\- 525).
Denys TAréopagite passe pour un sénateur d'Athènes, converti par saint Paul, devenu ensuite le premier
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ëvêque de sa ville natale, le compagnoa et Tami des Apôtres le dépositaire du tréfonds de leur science. En réalité il s agit d'écrits composés par un inconnu i, vers la lin du v« siècle ou le commencement du vi^ et mis en circulation, d'abord par une secte mononhysite vers 532 Ces écrits reflètent évidemment les conceptions générales et l'esprit de la philosophie néo-platonicienue et leur auteur a vraisemblablement suivi les eçons de Proclus, ou de Damascius, son second succès-
Tud"" Tr""' ."''''^''' "ï"^ ^'^ enseigné, à TUniversilé U Athènes (fermée par Jusfinien, en 529), la doctrine instaurée par Ammonius Saccas à Alexandrie, verc la Cm du ne siècle, et illustrée par la pensée de Plolln de Porphyre, de Jamblique et de Proclus lui-même. Con-
eslés d abord par les orthodoxes, les ouvrages de lAréopagjte avaient dû leur fortune à l'approbation desamt Maxime^ martyrisé et mis à mort par les héré^
iques monolhelites en 6G2. 11 avait édité ces écrits, en les accompagnant de noies brèves et l'Eglise les avait adoptes parce qu'ils apportaient des arguments, jugés décisifs, en faveur de l'antiquité des insUtutions ecclt sias iques et de l'autorité cléricale, puisqu'ils semblaient les faire remonter également au temps des Apôtres^
naisse 'i'n '"n'-7?^'''° "^^ ''' apocryphes qu'on Connaisse en Occident se trouve dans une homélie de Grégoire le Grand, prononcée vers 600, et la première citation en parait dans une lettre d'IIad^ien I- ïcZZmagne. Ln 827, Louis le Débonnaire, ayant reçu d'Orient un exemplaire des œuvres de Denys,' l'envoya à l'abbaTe
Jn Q ,n. ^^^•.^"'•^"l(^'- Saint Thomas et le pseudo-Denis Paris
de saint Denis où son arrivée se marqua par des miracles éclatants et où, de bonne foi ou non, nous l'ignorons, son auteur fut identifié avec saint Denis, premier évêque de Paris. Dès que Scot Erigène, sur l'ordre de Charles le Chauve, eût traduit le contenu du manuscrit en latin, la fortune de l'Aréopagite commença.
Elle fut, durant toute la période scoiaslique, extraordinaire. Ses écrits, inlassablement lus et relus, commentés amplement par des docteurs comme Erigène lui-même, Hugues de Saint-Victor, Albert le Grand et nombre d'autres, demeurèrent comme la substance première de toute philosophie avant le règne d'Aristote. Saint Thomas lui-même s'en montre encore profondément pénétré et l'on a pu dire justement que si nous avions perdu les œuvres du Pseudo-Denys, nous les retrouverions toutes dans celles du docteur angélique.
Un jour vint pourtant où l'Aréopagite perdit la première place dans l'estime des docteurs; elle lui fut ravie par Aristote. Longtemps donc ils n'avaient connu que quelques-uns de ses traités de logique et de dialectique; les Arabes leur rendirent l'ensemble de ses œuvres, qui, mises en latin, vaille que vaille, commencèrent à pénétrer dans les écoles au début du xiii" siècle. L'Eglise les accueillit d'abord avec défiance et même prononça contre plusieurs d'entre elles des condamnations graves (contre la Physique en 1209; contre la Métaphysique en 1215); le pape Grégoire IX, par deux fois, en 1228 et en 1231, s'éleva' même contre tout Aristole et ordonna de l'expurger. Un quart de siècle après l'Eglise se ravisait et, à la fin du xii^ siècle, le Stagyrite était devenu le philosophe officiel de la foi : praecursor Christi in rébus naluralibus.
Quelques notables docteurs s'étaient efficacement employés à cette conversion de l'Eglise, tels Alexandre de Haies, le docteur irréfragable (-f- 1245), Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris (-{- 1249), le dominicain Vincent de Beauvais, précepteur des enfants de saint Louis (-}- 1264?), Albert le Grand, dominicain, lui aussi, et
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provincial de son ordre en Allemagne {-\- 1280), le franciscain saint Bonavenlure, le docteur séraphique (-f- 1274) et, par dessus tous, saint Thomas (-f 1274) et Duns Scot son rival (+ 1308). L'Eglise avait parfaitement compris, par dure expérience, que le néo-platonisme recelait le danger du panthéisme et que le Dieu personnel d'Aristote, maître du monde et distinct de lui, pouvait servir à combattre ce péril. Elle avait de même compris qu'Aristotc lui apportait les moyens de s'asservir la nature^ qui pouvait devenir inquiétante et qu'il concevait comme une espèce de hiérarchie des êlres, ayant à la fois pour base et pour sommet. Dieu, c'est-à-dire, pratiquement, l'Eglise elle-même. Elle avait enfin compris qu'il était de son intérêt de s'annexer Aristote pour couper court à toute velléité d'émancipation de la pensée, — toujours possible dans les cadres du platonisme — en subordonnant toute pensée à cette philosophie réputée désormais impeccable.
Assurément, l'assimilation n'allait pas non plus sans difficulté, ni même sans danger, car c'en était un sérieux que de paraître placer l'autorité d'Aristote et de sa philosophie au-dessus de celle de l'Eglise elle-même. Et c'en était un plus grave encore que d'ouvrir la porte de l'Ecole à l'analyse chère à Aristote et d'y relever, du même coup, le goût et peut-être le sens des sciences d'observation. Mais les autorités de l'Eglise s'efforcèrent, comme on dit, d'en prendre et d'en laisser; la mise au point d'Aristote, dans l'intérêt de l'Eglise et de la foi orthodoxe, d'un Aristote déjà plus d'une fois trahi par ses traducteurs arabes et latins, lui fît subir d'assez graves déformations pour que la publication du texte grec authentique, au temps de la Renaissance, ait produit l'effet de stupeur d'une découverte inattendue. Les humanistes l'exploiteront largement contre la foi. En attendant, les scolasliques utilisent en faveur de l'orthodoxie ce qu'ils prennent pour le dernier mot de la philosophie, et l'introduction d'Aristote métaphysicien dans
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l'Ecole, au x-ax^ siècle, inaugure vraiment une nouvelle période de sa gpéculalion ; elle lui rend vigueur pour deux siècles au moins.
Oa aurait tort de croire d'ailleurs que le triomphe d'Aristote marque la déroute du uéo-p!atonisme dans l'Ecole et l'élimination de l'Aréopagite; les deux influences coexistent toujours, mais celle du Stagyrite l'emporte, surtout eu ce que la spéculation des docteurs se développe désormais plutôt selon ses méthodes et dans des directions qui semblent être ses voies. La philosophie théologique de saint Thomas, qu'on regarde volontiers comme le chef-d'œuvre de l'Ecole, est, en réalité, un syncrétisme où s'harmonisent aussi bien que possible les emprunts qu'il fait aux anciens philosophes grecs, à TAréopagite, aux Arabes et à Aristote lui-même. Son auteur ne voit pas qu'il y ait contradiction entre les principes néo-platoniciens, jugés traditionnellement propres à l'étude de Dieu et de l'âme, et ceux d'Aristote, qu'il applique spécialement à celle de la raison et du monde sensible. Cette division de l'ensemble de sa spéculation en deux séries essentielles, où valent des méthodes différentes, nous paraît assurément très artificielle et nous sommes mal satisfaits de l'harmonisation dont saint Thomas se contente entre sa représentation du monde supérieur et celle du monde inférieur; mais ses contemporains étaient moins exigeants que nous. En tout cas, n'oublions pas que le grand docteur n'est pas le moins du monde un renégat de la philosophie scolastique qui l'a précédé, ni un aristotélicien exclusif; c'est tout le contraire qui est la vérité. La scolastique, d'une manière générale, met son ingéniosité à absorber, à assimiler, à combiner, vaille que vaille, les éléments de pensée les plus divers, et non pas à se défaire des uns au profit des autres. La principale originalité de saint Thomas réside précisément dans l'adresse avec laquelle il a opéré sa synthèse de doctrines souvent divergentes et en a fait un système d'apparence cohérente.
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C'est, si je ne me trompe, Barthélémy Saint-Hilaire qui a voulu voir dans la scolas tique « la première révolte de l'esprit moderne contre l'autorité». Pour si exagérée que paraisse la formule dans les termes, parce qu'enfin les docteurs de l'Ecole n'ont généralement pas voulu se mettre en révolte au nom d'un principe nouveau contre l'autorité consacrée, elle enferme pourtant une part de vérité. J'en dirai autant de la définition de Ilégel pour qui la scolastique est « la science moderne àV état embryonnaire».
La scolastique procède de cette conviction, très moderne en eiïet, que la raison a des droits partout et qu'il n'est aucune affirmation, pour si autorisée qu'elle se dise et paraisse, qui soit dispensée de subir l'examen de la connaissance humaine. Aujourd'hui que le thomisme se présente comme l'obstacle au progrès de l'esprit moderne dans l'Eglise, nous avons du mal à nous représenter qu'il a été en son temps un modernisme et toute la scolastique avec lui. C'est pourtant un effort tout moderniste que celui qui cherche à concilier la culture philosophique et scientifique de l'époque où il se développe avec la foi que la tradition du passé lui impose.
El c'est bien ainsi que certains ont jugé au Moyen Age la sagesse de l'Ecole. Grégoire IX (1227-1241) estimait que les théologiens qui pliaient les Ecritures à la pensée et à la dialectique d'Aristote étaient « gonflés d'esprit devanité ainsi que des outres». C'était à peu près dans les mêmes termes, et tout à fait dans le même esprit, que Pie X parlait naguère des modernistes, qui conféraient mal à propos la science et l'orthodoxie. Saint Thomas était à peine mort (1274), que, du sein de rUiiiversiléde Paris, s'élevaient des attaques violentes contre plusieurs points de sa doc'.rine, où l'on voulait voir l'intluence des philosophes arabes ou des docteurs cathares, comme on dénonce encore aujourd'hui les
« infiltrations protestantes » dans les écrits de tel catholique libéral. E^n 1276, l'évêquede Paris, Etienne Tempier, condamna formellement les erreurs du grand docteur et l'Université d'Oxford adhéra à la sentence. Il ne faudra rien moins que l'effort tenace des Dominicains et le succès profitable du thomisme, pour que cette opposition orthodoxe tombe dans l'oubli.
Il demeure parfaitement exact que la spéculation scolastique recelait plus d'un danger pour le dogme; et non pas seulement celui, très réel et que nous retrouverons, d'entraîner parfois tel docteur à des déductions terriblement scabreuses, non pas même celui de fortifier cet intellectualisme aristocratique qui avait, durant l'antiquité chrétienne, fâcheusement divisé les fidèles en deux groupes, de foi réellement si dilTérente, parce qu'il avait façonné une doctrine inaccessible à la masse chrétienne; mais surtout celui de vider le corps de la doctrine chrétienne, à force de virtuosité dans l'abstraction, de sa vraie substance religieuse, de sa chair et de son sang, pour le réduire à n'être plus qu'une inerte construction métaphysique appuyée sur une dialectique qui a perdu le contact avec le réel.
Ce danger, que la scolastique n'a pas su écarter, se doublait, par inévitable conséquence, d'un autre. Au jugement des hommes de bon sens, est-ce que celle ardeuR à étayer le dogme ne cachait pas l'aveu qu'il avait besoin de l'être ? Et pareille opinion ne pouvait-elle point engendrer des réflexions redoutables? Assurément, puisqu'on fait, il s'en produisit. D'autre part, était-il sûr que toute cette virtuosité de logique et de dialectique ne s'emploierait jamais que pour le bien de l'orthodoxie? En 1201, un docteur, nommé Simon de Tournay, qui venait de prouver, par des arguments ingénieux, la réalité du mystère de la Trinité, offrait de les ruiner, séance tenante, par des arguments encore meilleurs. L'histoire ajoute qu'il devint idiot, en punition de sa téméraire vanité. Sans doute; mais qui pourrait garantir
que la tentation qui hantait cet homme, peut-être par simple gloriole de cuistre, n'a pas troublé l'esprit et le cœur de maint autre maître de l'Ecole? On a pu dire très justement que la foi de saint Thomas lui-même ne montrait déjà plus la fraîcheur des convictions intactes, qu'elle avait quelque chose de voulu et de maintenu, comme de force, contre de puissantes causes d'ébranlement intérieur, ùi n'est pas impunément que l'on peut soumettre au contrôle de la raison et régler par le raisonnement des affirmations et des croyances qui sont, par essence, de l'ordre du sentiment et de la foi spontanée.
Il n'est pas rare de trouver, aujourd'hui encore, sous la plume do théologiens catholiques, entre autres éloges prodigués à la scolastique, celui d'être demeurée constamment d'accord avec elle-même, ferme dans la même doctrine et la même méthode, attachée aux mêmes conceptions du monde et de la Vérité, d'un bout à l'autre de sa longue existence. Ce n'est que relativement exact et seulement si l'on s'en tient aux tendances les plus générales et aux apparence?. En réalité, l'histoire de la scolastique ne se développe point de piano. Je n'entends pas seulement que ses maîtres se sont beaucoup et ûprement querellés, tantôt sur de vastes problèmes métaphysiques, tantôt sur des questions particulières et restreintes, et que parfois certains d'entre eux, et non des moindres, sont nettement sortis de l'orthodoxie ; je veux dire que cette histoire a ses périodes, marquées par de notables changements dans les préoccupations générales des docteurs.
Et d'abord, nous savons déjà que la « découverte » de la philosophie d'Aristote modifie profondément, au xui* siècle, les fondements mêmes de leur métaphysique. Ensuite et surtout leur spéculation, profitant de ses propres expériences, évolue, change peu à peu ses points de vue, du xi* au xv* siècle. Au xi* et au xii' siècles, ils accordent à la raison et au raisonnement une confiance absolue; il semble que rien dans le dogme ne puisse
résister à leurs démonstrations. Au xiii® siècle, leur nombre s'accroît, les Universités s'organisent et propagent leur science ; alors ils commencent à devenir plus circonspects. Ils ne cherchent plus ordinairement à établir sur la raison que les fondements généraux des dogmes, ce qu'ils nomment la théologie naturelle, et non les dogmes positifs eux-mêmes, qui ne dépendent que de la révélation. Au xiv« siècle, ils renoncent même à cette tentative; ils acceptent que le dogme soit tout entier affaire de révélation et ils emploient leur temps, soit à ergoter sur des détails, soit à tourner vainement €t jusqu'à épuisement, autour des inaccessibles problèmes de toute métaphysique.
Et, en vérité, cet abandon de leurs premiers espoirs prouve bien leur échec. Ils ont dépensé, pour une œuvre impossible, des efforts mal appliqués, mais prodigieux, de raisonnement et de réflexion, et usé de véritables génies spéculatifs. Du xi® au xv^ siècles, se succèdent, en chaîne ininterrompue, les hommes ingénieux ou profonds, dont chacun a laissé sa trace dans l'Ecole, sous un surnom particulier, qui prétend caractériser son talent propre : saint Anselme, Hugues de Saint Victor, Pierre Lombard, Abélard, Alain de Lille, dit le docteur universel, Alexandre de Haies, le docteur irréfragable, saint Bonaventure, le docteur séraphique, saint Thomas d'Aquin, le docteur arigélique, Duns Scot, le docteur subtil, Albert le Grand, autre docteur universel, Roger Bacon, le docteur admirable, Guillaume d'Occam, le docteur invincible, François Bacon, le docteur sublime, Raymond Lulle, le docteur illuminé, pour m'en tenir aux noms les plus connus. Il n'entre point dans notre cadre de marquer les différences qui les distinguent et parfois les séparent jusqu'à les laisser en position d'hostilité déclarée, tel Duns Scot en face du thomisme. Et, des problèmes qu'ils ont retenus et dont leurs discussions se sont nourries, je ne considérerai que le seul débat sur le nominalisme et le réalisme. Je le choisis non pas
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seulement parce qu'il est caractéristique de la manière scolaslique et parce qu'il tient une grande place dans la pensée de l'Ecole, mais parce qu'il a une répercussion sérieuse sur la théorie et sur la vie de l'Eglise et, par «îuite, sur la détermination de la Réforme.
La question qui constitue le fonds du débat avait été posée jadis par le philosophe néo-platonicien Porphyre, dans son Isacjoge, ou introduction aux Catégories d'Aristote. Elle revient, en somme, à se demanderai les idées générales de genre, de différence, d'espèce, de propre et d'accident répondent à des réalités, des realia, hors de notre esprit; ou au contraire, ne sont que des abstractions sans véritable existence, des constructions de notre raison et, en dernière analyse, de simples termes de langage, des nomina. Par exemple, en dehors des bœufs que nous voyons, la bovéité a-t-elle une existence véritable, ou n'est-elle qu'une manière de parler, pour désigner la qualité générale des bœufs, leur genrel La philosophie de Platon tenait pour le réalisme le plus absolu; celle d'Aristote s'était relâchée de sa rigueur, mais demeurait encore réaliste. La scolastique ne pouvait pas éviter le problème.
Or prenons garde que si l'Eglise catholique universelle ne vit que par les fidèles qui la composent ; si, en d'autres term.es, son existence n'est faite qae du total de toutes ces existences individuelles et iie-jcisle pas en elle-même et par elle-même en dehors d'elles, elle n'est, en définitive, qu't/« mot. C'est pourquoi, et comme d'instinct, l'Eglise professe que les universaux existent réellement iUniversalia sunt realia) : elle est donc réaliste.lout au contraire, le bon sens, qui sait que notre esprit n'a jamais saisi, par f,xemple, un genre hors de l'individu qui l'exprime, et qu'il en va de même de tous les universaux, les considère
d'abord comme des abstractions et des mots [Universalia sunt nomina) : il est nominalisle.
Vers 1090 un chanoine de Compiègne, Roscelin, pose et développe à fond la thèse nominaliste : il ny a de véritable exuience que du particulier^ de l'individu, de la chose. Et alors, qu'est-ce que la religion, sinon un simple cadre pour des convictions individuelles? Qu'estce que le péché, sinon un manquement personnel à la loi de Dieu? Et qu'est-ce que le péché originel, sinon un flatus vocis, une simple manière de parler? Et qu'est-ce que la Trinité, et l'Essence divine, cette fameuse oîtaix des querelles ariennes, sinon de simples manières de désigner les trois personnes divines? Tout cela Roscelin le voyait et le disait avec plus ou moins de précision : un concile le condamna à Soissons, en 1092, et le nominalisme parut disparaître de l'Ecole.
En réalité il y vécut, au contraire, d'une vie latente et profonde sous les espèces du conceptualisme, dont la philosophie stoïcienne avait déjà conçu l'idée, mais dont le père au Moyen Age fut Abélard (1079-1142). L'illustre docteur remarquait qu'affirmer l'existence réelle des universaux entraînait à leur reconnaître la seule réalité qui fût, et, par suite, à soutenir que tous les individus, toutes les diversités particulières, se fondent en un seul être et sont, en définitive, tous la même chose. Mais il lui semblait impossible, d'autre part, de dire que les universaux ne possédaient aucune réalité, puisqu'ils représentaient un conceptus, un concept, une idée de notre esprit. Il est clair que cette correction au nominalisme n'avait pas grande valeur et lui était singulièrement indulgente ; car qu'est-ce au vrai qu'une réalité qui tient toute dans un concept, et qui n'est qu'un concept? Les concepts ont une valeur idéale assurément, mais non pas réelle, ou, du moins, il nous est impossible de savoir s'ils en ont une, ce qui revient pratiquement au même. Pourtant, en dehors même de l'extraordinaire succès personnel que connut Abélard lorsqu'il enseigna à Paris,
le conceptualisme trouva faveur profonde et durable dans l'Ecole ' et des maîtres comme Vincent de Beauvais, Thomas d'Aquin, Duns Scot s'y attachèrent pluB ou moins, pour échapper aux difficultés du réalisme proprement dit, et en accentuant de leur mieux ce qu'il pouvait avoir de favorable à la thèse réaliste. Et ce fut un homme en qui se combinaient l'influence du docteur angéliqvcel du docteur subtil, l'évêque de Meaux, Durand de Saint Pourçain (+ 1332) qui dit : exister c'est être individuellement, affirmation toute nominalisle.
Son contemporain, le franciscain Guillaume d'Occam (4- 1343), à qui on attribue la renaissance officielle de la doctrine condamnée chez Roscelin, ne va pas plus loin en proclamant que la seule chose qui soit, c'est l'individu.
Ce qui nous importe ici, ce n'est point le détail de la spéculation d'Occam, qui devait exercer une telle influence sur la dernière période de la philosophie scolaslique, ce ne sont pas non plus ses applications politiques, que nous retrouverons bientôt, c'est la conclusion générale à laquelle il s'arrête : nous ne pouvons atteindre à aucune certitude dans le domaine de la métaphysique et de la théologie ; il nous est impossible de démontrer l'existence de Dieu non plus que son unité; des vérités essentielles, telles que l'action de la Providence, la chute originelle, la rédemption, nous ne pouvons rien savoir; nous ne pouvons qu'en croire ce que la foi nous en enseigne. Qu'est-ce à dire, sinon que la science et la foi se placent dans deux plans différents, qui ne sauraient être confondus, et que tout l'acquis de la scolastique se réduit à un amas sans valeur de stériles hypothèses? 11 faut étudier directement la nature pour elle-même et pour la comprendre elle-même, et quant au surnaturel, se contenter d'y croire si on peut.
1. Il ne faudrait d'ailleurs pas croire que les opinions au regard ■de la question des universaux se partageassent rigoureusement entre deux thèses : chacune des deux comportait des degrés divers : Jean de SalisJbury en comptait jusqu'à treize.
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Les réaux ne se rendirent point sans résistance et le combat dura tout au long du xiV et du xv° siècles, mais la théologie et la philosophie qu'Occam a séparées ne feront que s'éloigner davantage l'une de l'autre par la force des choses. Et cette séparation portait l'arrêt de mort de la scolastique que l'explosion de la Renaissance humaniste achèvera.
Au cours du Moyen Age, il se développa dans les écoles une vie d'une remarquable intensité et une élite de clercs s'y rompit à la dialectique, en retournant sur toutes leurs faces les propositions de la théologie; mais, de toute évidence, la science scolastique, dont l'acquisition demandait beaucoup de temps et un entraînement rigoureux, n'était point à la portée du bas clergé, de celui des campagnes sur lequel reposait l'éducation chrétienne du peuple. C'est pourquoi ce clergé reste ignorant et ses ouailles de même. Le christianisme dont elles vivent et qu'elles développent est toujours celui dont nous avons entrevu la constitution, au temps des invasions germaniques, et raffermissement, un peu plus tard. Le mysticisme, que les scolastiques ont d'abord combattu comme l'ennemi, mais dont ils ont aussi subi, presque malgré eux, l'influence jusque dans l'Ecole, ne peut non plus atteindre, en ce qu'il a de réglé et de fécond, les chrétiens du commun, car les expériences intimes qu'il suppose ne se conçoivent que dans la conscience d'hommes à qui le loisir appartient de cultiver leur sens de la méditation.
En vérité, la domination exclusive de plus de trois siècles que les scolastiques ont exercée sur la pensée chrétienne lui a porté, dans le présent et pour l'avenir, un préjudice inestimable. Ils ont élevé à l'état de dogme l'opinion que le dogme ne peut pas bouger; que sur les 'principes, invariables puisque c'est Dieu qui les a fondés,
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la logique ne peut édifier qu'une seule construction légitime et solide. Ils n'ont voulu tenir compte que de cetto logique et de la vérité abstraite; ils n'ont ni vu ni vraiment senti la vie frémissante et mobile du senlimcnt religieux. A force de raffiner la subtilité de leur dialectique et d'échaiïauder des syllogismes, ils sont devenus inditïérents à la valeur des choses; les idées elles-mêmes ne sont plus pour eux que des termes sur lesquels leur raisonnement opère, et ce raisonnement lui-même remplace la raison et le bon sens. Pour avoir prétendu tout comprendre de la foi, ils ont fini par la stériliser en eux. Certains s'en rendront compte, mais seulement au déclin de l'Ecole, et contre elle; tel Gerson (-|- 1429), qui, finissant par s'apercevoir que la vraie théologie était une vie bien plus qu'une science, répudiait les recherches trop subtiles sur la vérité et, dans ses vieux jours, rédigeait de petits écrits pratiques en langue vulgaire destinés aux fidèles du commun. Ce n'est guère là qu'une exception. Et cependant, de leur temps même, leur insuffisance à exprimer les divers aspects de la vie religieuse devrait frapper les docteurs de l'Ecole et parfois, sans s'en douter, ils en subissent les conséquences; jusque dans leurs écoles ils laissent pénétrer le mysticisme, c[ui devrait leur être profondément antipathique, qu'ils acceptent et, au besoin, qu'ils cultivent, mais qui, en réalité, échappe à leur science. Il est, lui, la vie. Il suscite, en Italie, Joachim de Flore (-j- 1202) qui prêche VEvangile èlerneL celui que le Saint-Esprit inspire, et aussi le plus grand chrétien du Moyen Age, saint Fran^ çois d'Assise^. Il s'épanouit largement au xiv* siècle, un peu partout et particulièrement en Allemagne, avec Maître EcUart, Jean Tauler et Henri Suso, et il inspire, en France ou aux Pays-Bas, le plus évangélique des livres, V finitation, dont l'auteur est peut-être Thorhas a Kempis. C'est par lui que la foi continue à se développer
1. Mort en 1226, l'année même de la naissance de saint Thomas.
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parmi les clercs, qu'elle s'attache, par exemple, à l'idée de l'immaculée conception de la Vierge, tandis que les scolastiques ne peuvent se hausser d'eux-mêmes qu'à l'idée de l'infaillibilité du pape ou du concile, parce que c'est là une simple conclusion logique tirée de prémisses posées par la raison. La plupart des mystiques dont je viens de parler ont reçu une très forte culture d'école; mais, et c'est le point essentiel, tous cherchent l'inspiration véritable de leur vie spirituelle, non dans des raisonnements, mais dans leurs propres expériences religieuses. Elles les ont fait souvent tomber dans l'hérésie et plusieurs d'entre les Spirituels leur ont même dû de finir sur le bûcher; mais aussi elles affirment la persistance d'un sentiment religieux vivant et mouvant, au temps même où la logique et la formule cherchent à saisir et à fixer toute la religion i.
Ce n'est pourtant pas que le christianisme ne doive àlascolastique qu'un jeu de formules souvent heureuses et frappantes, qui nourriront jusqu'à nos jours la théologie catholique, mais qui, en revanche, prépareront le triomphe dans l'Eglise de l'automatisme de la pensée, par qui meurt la vraie religion; à l'effort de l'Ecole se rapportent certains progrès qui présentent de l'intérêt.
En principe, la scolastique se défend d'innover; elle considère le domaine de la foi comme un héritage dont elle n'a le droit ni d'élargir ni de rétrécir les limites, dont elle peut seulement mieux aménager les aîtres. Il va de soi que cette prétention à ne point sortir du fonds de la tradition dogmatique comporte une part d'illusion considérable, et que les docteurs ont parfois bataillé, et rudement, sur des propositions dogmatiques étrangères aux Pères. Telle est, par exemple, la doctrine de l'Immaculée Conception, contre laquelle s'élèvent entre autres maîtres, saint Anselme, saint Bernard, saint Thomas, cependant que Dans Scot tend à l'accepter et que les Franciscains la prônent.
1. Pour le développement de ces idées, voir le chapitre suivant.
Il reste pourtant exact que l'absorbant souci de raisonner et de démontrer n'est pas favorable à l'invention théologique et que les docteurs de l'École se sont montrés plus ingénieux que féconds. Parmi les thèmes plus ou moins étrangers à l'âge patrislique, dont j'ai dit plus haut qu'ils s'imposaient à l'Ecole, il y a lieu de faire une place spéciale aux considérations sur les sacrements et sur l'expiation.
Le nombre des sacrements n'était pas encore réglé au milieu du xi' siècle; Abélard et Hugues de Saint Victor n'en comptaient que cinrj^ tandis que Pierre Lombard en complaits ept^, par addition de l'ordre et de l'extrèmeonction. C'est ce dernier chiffre, généralement reçu par les docteurs du xni" siècle, qu'ils ont justifié, fortifié de leur dialectique et finalement fait considérer par l'Eglise comme voulu par le Christ et fixé par lui : erreur d'histoire devenue, par eux, vérité de foi. Saint Augustin avait dit que le sacrement était le signe visible d'une grâce invisible; les scolastiques, spécialement Hugues de Saint Victor, Pierre Lombard et saint Thomas, creusent cette définition et achèvent d'imposer au sacrement ce caractère d'opération magique agissant par ellemême, qu'il n'avait que trop tendance à prendre dès l'origine. Les sacrements sont désorm.ais considérés comme les intermédiaires nécessaires entre l'homme et Dieu, les véhicules de toutes grâces divines, y compris les bénéfices de la Rédemption. La personne de celui qui les administre correctement est indifférente à leur action, et les dispositions de celui qui les reçoit n'ont finalement pas beaucoup plus d'importance, puisqu'il suffit, en définitive, réserve faite pour l'état de péché mortel, bien entendu, qu'il ne résiste pas délibérément à la grâce sacramentelle. Le rôle de la foi dans l'opération n'est évidemment pas supprimé, mais combien diminué, et
1. La première décision ecclésiastique sur les sept sacrements se place au concile de Florenci?, en 1439.
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quelle surprise pour les Pères et Augustin lui-même s'ils avaient ouï un Thomas d'Aquin ou même un Duns Scot leur exposer ses vues sur cette question des sacrements!
Des sept sacrements, c'est celui de pénitence, dont la théorie et ia pratique reçoivent les plus importantes modifications à l'âge scolastique.
Jusqu'au xin^ siècle, il reste, en l'espèce, bien des points incertains et ce sont des pratiques sorties, semble-t-il, des monastères d'Irlande, qui précèdent les doctrines; toile l'habitude de donner l'absolution sous forme de déprécatiou prononcée sur le pénitent contrit, avant la satisfaction {satisfactio operis), qui est, d'ordinaire, une offrande à l'Eglise; mais la confession à un prêtre n'est pas encore considérée comme indispensable et un laïque peut suppléer le clerc, à son défaut. Au cours du xuf siècle se fixe l'opinion que le prêtre, à qui l'Eglise a confié l'usage de son pouvoir de lier et de délier, est seul compétent pour indiquer au pécheur repentant les pénalités temporelles, les satisfactions, qui le dispenseront des châtiments de l'au-delà. Vers le temps des croisades, on prend l'habitude d'attacher à certaines actions méritoires, spécialement à la prise de la croix, le bénéfice de Vindidgence, qui est la dispense, non de la confession et du repentir, mais des pénalités encourues par les péchés. Cette indulgence peut être pleinière; l'insuffisance de la satisfaction humaine est censée compensée par les mérites de Jésus-Christ et des Saints, dont le trésor est aux mains de l'Eglise.
Mais la logique scolastique suit son chemin : si l'Eglise a reçu du Christ le droit de lier et de délier, non pas seulement sur terre, mais dans les cieux, pourquoi les indulgences dont elle dispose n'atleindraient-elles pas les pénalités de l'au-delà autant que les compensations qui prennent place sur la terre: non pas certes les pénalités de l'enfer, qui sont irrémédiables, mais celles du purgatoire, qui n'auront qu'un temps? Celte idée finit, en effet, par prévaloir et elle apportera aux
autorités ecclésiastiques la plus dangereuse tentation d'exploiter la peur des hommes et la tendresse des vivants pour les morts. Nous ne tarderons guère à mesurer les conséquences pratiques de cette déplorable acquisition.
Les indulgences, ce sont les évoques seuls qui les accordent' et bientôt le Pape se réservera la concession des indulgences pleinières. Innocent 111, dès 1215, n'autorise plus les évoques à dépasser une année, pour une indulgence octroyée à l'occasion de la dédicace d'une Eglise, et quarante jours, pour toutes les autres. Et ce n'est point là une négligeable addition aux privilèges déjà si puissants du haut clergé et du Pontife romain.
Pratiquement, ces développements du sacrement de pénitence ont une très grande importance. Les simples s'attachent vite aux avantages pratiques qu'il leur offre, et ils lui donnent la préférence sur l'eucharistie qui ne les garantit pas contre les redoutables conséquences de leurs péchés. Ils cherchent, avant tout, la certitude de n'être point damnés et semblent se désintéresser de l'union mystique avec le Seigneur, qui était pourtant le fondement premier de la foi chrétienne authentique. En même temps qu'il réglait le droit au regard des indulgences. Innocent III portait la loi qui obligeait chaque fidèle à communier au moins une fois l'an!
Sur tous les sacrements, lesscolastiques ont travaillé dans le môme esprit que sur la pénitence. Leurs vues n'ont pas toutes prévalu — ainsi Duns Scot n'a pas fait accepter l'opinion qui voyait dans la consécration des évoques un sacrement spécial supérieur en dignité à celui de l'ordre — ; mais, le plus souvent, ils ont fixé les théories et authentiqué les rites que le concile de Trente consacrera définitivement. Et, par là, les docteurs ont favorisé la ritualisallon de la foi, accident peut-être
1. Les théologiens expliquent qu'il en doit être ainsi parce que la distribution des mérites divins qui constituent le trésor de l'Eglise est du ressort do l'autorité {poteslas juridictionis) et non pas de celui de la simple cléricature (poteslas ordinit).
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inévitable, mais guère moins dangereux pour elle que sa mise en formules et en raisonnements.
Tout autant les maîtres de l'Ecole, et spécialement saint Thomas, ont contribué à forliiier \e pontificalisme, à justifier, à sanctifier les prétentions du Pape à l'universelle juridiction dans TEglise; en un mot, à constituer un dogme, fondé en théologie sur des nécessités naturelles et divines, là où jusqu'alors on n'avait guère vu que des revendications de l'ordre juridique. Le docteur angélique, mieux pourvu de logique que de critique, avait solidement raisonné sur des textes faussés dans leur lettre ou leur sens, sur des pièces apocryphes et sur des faits inexacts; il en avait tiré une théorie que Boniface VIII lui-même ne dépassera pas ^ Les scolastiques ne pouvaient se dispenser de raisonner sur l'Eglise, et, si j'ose dire, de raisonner l'Eglise, de la mettre en système. C'était lui préparer par avance son lit funèbre; nous ne tarderons guère à le comprendre. Le plus grand danger que recelait la scolastique pour la religion chrélienne n'était pourtant pas là, mais bien dans le principe même de tout son système, dans sa prétention de rationaliser la foi. Un homme d'aujourd'hui, un des instigateurs et une des victimes du mouvement moderniste, un chrétien d'âme à la fois délicate et forte, dé pensée à la fois mystique et profonde, a traduit cette vérité en termes excellents : « Avec son idolâtrie de la raison raisonnante, avec son mépris pour le côté mystique et subconscient de la nature spirituelle de l'homme, avec ses tendances panthéistiques dont ses promoteurs arabes l'ont imprégné, le scolasticisme a donné naissance au protestantisme primitif, au socinianisme, au spinozisme, au déisme et au rationalisme du xviu^ et du xix'' siècles »-.
1. On a justement remarqué qu'une des affirmations du traité de saint Thomas, Contra errores Grsecorum [Quod subesse romano pontifici sit de necessitate salutia), se retrouve dans la fameuse bulle Unam Sanctam de Boniface VIII (1302).
2. Tyrrell, De Charybde en Scylla, p. 263 de la traduction française.