CHAPITRE IV
L'opposition à l'Eglise '.
Les réactions du sentiment religieux
et l'anticléricalisme.
I. Le* modalités diverses de la résistance à l'Eglise. — Cette résistance s'assimile à l'hérésie. Elle ne rencontre point des conditions favorables. — Caractère général de la plupart des hérésies médiévales.
II. Les réactions du sentiment religieux. — Le mysticisme; c'est le grand élément de trouble dans l'Eglise. — Les diverses espèces de mystiques au Moyen Age. — Les mystiques apocalyptiques et pneumatiques. — Joachim de Flore. — L'Evangile étemel et la théorie des trois âges. — Les Spirituels. — Comment ils transposent leurs espérances : l'exaltation de la pauvreté ecclésiastique. — Ils sont persécutés; persistance de leur influence. — Les mystiques scolistiques : Eckart, Tauler, Suso, etc. — Caractères de leur spéculation ; ses méthodes. — Inquiétudes qu'elle provoque dans l'Eglise. — Les mystiques pénitents. — Les Flagellants. — Leur hostilité contre le clergé.
m. Fréquence des hérésies anticléricales. — Picire de Bruys; Tauchclm; Eon de Loudéac; Henri de Lausanne; Les Frères apostoliques; etc. —Les Cathares; revival de manichéisme. — L'extension du catharisme ; ses doctrines essentielles; son anticléricalisme.—L'Eglise n'a raison de lui que par le bras séculier.— Les Vaudois ; leur origine : Pierre Valdo et les Pauvres de Lyon. — Leurs bonnes intentions premières.— Leur révolte contre l'Eglise. — Leur succès parmi les petites gens. — Son étendue et sa durée.
IV. Sectes et confréries orthodoxes dont l'esprit s'oppose pourtant à celui de l'Eglise. — Les Patarins. — Les Déguines et les Beghards. — Les Frères de la vie commune. — L'esprit de VlmitatioJi. — Les sectes nettement hostiles à l'Eglise : les Frères du libre esprit et les Ortlibiens. — Leur doctrine et ses conséquences pour l'Eglise, l'orthodoxie et la société.
1. Bibliographie dans Ficker et Hermelink, Das Miltelalter, en se reportant à la table analytique et ù l'index.
On aurait, de la domination de l'Eglise au Moyen Age, une idée fort inexacte si on imaginait qu'elle n'a rencontré d'autre contradiction que celle, tout extérieure, de la brutalité féodale, celle de la puissance des princes séculiers jaloux de leur autonomie, ou celle du mécontentement anticlérical de ses propres fidèles. Elle s'est très souvent heurtée aux résistances de la conscience et même de la pensée. Si niveleuse que fût sa tyrannie, elle n'a point réussi à contraindre à l'obéissance passive, selon son idéal et son programme, le sentiment, principe et aliment de toute vie religieuse féconde. Sous toutes ses formes, y compris ses déformations au premier abord les plus étranges, il s'est manifesté, parfois inconsidérément au regard de son intérêt, mais avec une obstination inlassable et dans un perpétuel recommencement, en révolte contre la formule rigide et la règle étouffante, où les autorités ecclésiastiques s'efforçaient de l'enfermer. La réflexion religieuse, aidée plus ou moins de la spéculation philosophique ou de l'observation scientifique, n"a pas non plus succombé entièrement sous le faix du formalisme scolastique et elle a parfois échappé à l'immobilité orthodoxe, dans diverses directions.
Tous ces efforts, différents d'origine, de caractère, de sens, de but et de portée, n'ont, en définitive, conduit leurs auteurs qu'au désastre, soumission sans conditions ou répression sans pitié ; ils n'en sont pas moins dignes d'attention et tiennent leur place, qui n'est point négligeable, dans le cours de l'évolution que nous essayons de suivre.
Désobéir à l'Eglise, changer quoi que ce soit, ajouter ou retrancher, à sa règle de foi, ou seulement contrarier ses usages sur un point quelconque, c'est, au Moyen Age, tomber dans Vhérésie, laquelle n'est pourtant, au propre, que l'opiniâtreté à soutenir un sentiment con-
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Irairt' à un dogme de foi. En ce fem[is-là, l'inculpation reloulable s'élargit singulièrement. Ainsi comprise, l'ht3résie senililc tout à fait iu-ôvitable, attendu que lo contraste entre ce que la foi attend du clergé et ce qu'il lui donne est en soi intolérable, qu'il n'est pas d'âme vraiment religieuse qui n'en soit offensée et que la résignation connaît pourtant des limites. Et, à vrai dire, ou s'étonnerait que la révolte n'ait pas été plus prompte et plus générale, si on ne savait que la force séculière avait ordinr.ircment partie liée avec le clergé, que la vie politique, encore dispersée en petits groupes nombreux et souvent hostiles, ne favorisait point l'entente entre les mécontents, qu'enfin les moyens de propagande, réduits à la parole et à l'écriture, ou, cxceplionnellement, à des actes de violence, n'étaient ni très rayonnants ni très rapides. La répression, tout au contraire, disposant de la force cohérente et ordonnée de l'Eglise entière, s'organisait assez vite et frappait partout à la fois.
D'autre part, nous allons constater que la plupart des hérésie.^ médiévales, n'ont, pour ainsi dire, qu'incidemment le caractère de spéculations et qu'elles partent rarement, quand elles ont une véritable importance pratique, du milieu intellectuel — le très vigoureux mouvement des Frères du libre esprit est, de ce point de vue, et encore seulement dans son principe, la plus notable exception. — D'ordinaire, elles procèdent de réflexes du sentiment religieux et se propagent surtout dans les masses populaires. Aussi bien ne sont-elles qu'incidemment dogmatiques, au contraire des hérésies orientales du iv'' ou du v* siècle, et prennent-elles aisément les allures de revendications sociales. Elles apparaissent alors aux autorités séculières aussi bien qu'aux tenants des privilèges d'Eglise comme un péril immédiat. C'est pourquoi elles rencontrent, en règle générale, la résistance des princes, tout autant que celle des êvêques et du Pape; elles consolident l'alliance de toutes les forces possédajites et organisées. Là se trouve assu-
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rément la cause principale, je ne dis pas de leur insuccès, mais de leur échec.
Le grand, l'irréductible ennemi de la contrainte et même de la règle commune, c'est le mysticisme, et il a ce pouvoir de soulever aussi bien, d'un seul élan, des populations entières, car il est contagieux, que de dresser contre la discipline ou le dogme l'invincible obstination d'un individu. Les embarras de tout genre qu'il a suscités à l'Eglise sont innombrables. L'homme qui croit se hausser de son propre effort jusqu'au divin et le saisir directement; si l'on préfère, l'homme qui sent le divin en lui d'une présence immédiate, si bien que son esprit en est comme déifié, n'est pas seulement, dans le domaine de sa foi, inaccessible aux attaques de la raison; il l'est également aux obligations de la discipline banale ; son enthousiasme l'élève au-dessus de ces contingences. Je n'entends pas du tout que sa religion soit toujours très élevée, car il y a des mystiques ardents au bas comme au sommet de l'échelle sociale d'une religion; j'entends seulement qu'elle est, de sa nature, indépendante, lors même qu'elle ne sent pas le désir de l'être et craint de le paraître. Elle répugne à l'automatisme ecclésiastique, au point de se manifester spontanément comme sa contradiction et son correctif pratique, comme l'affirmation de la vie du sentiment en face de la rigidité de la théologie.
Le Moyen Age a connu de très diverses espèces de mystiques : ceux qui ont cherché dans la vision apocalyptique d'un avenir rayonnant la consolation des misères du présent; ceux qui, sans sortir de la scolastique, ou, du moins, sans vouloir en sortir, l'ont vivifiée de leur inspiration personnelle ; ceux qui, incapables de sublimes élans, non plus que d'imaginations éblouissantes ou de