LE CRITIQUE ET LE POLEMISTE
Au premier pasteur tremblant pour le salut des ames, Lessing rappelle que tous n'ont pas dans la société les mêmes fonctions et que chacun faisant son métier, tout ira mieux. « Un pasteur et un bibliothécaire, ce n'est pas » la môme chose, leurs titres diffèrent moins que leurs » devoirs et leurs fonctions. Je ne peux inieu* /es coni- » parer qu'à un berger et un botaniste. Le botaniste par- » court monts et vaux, prairies et forêts, pour découvrir » une plante que Linnée n'a pas déterminée. Quelle joie, » quand il l'a trouvée ! S'inquiète-t-il de savoir si elle est h vénéneuse ou non? Il pense que si les poisons ne sont n pas utiles (et qui dit qu'ils ne le sont pas?) il est utile o que les poisons soient connus.
11 Quant au berger, il ne connaît que les herbes de sa » prairie; il n'estime et ne soigne que les herbes qui sont » agréables à ses brebis ou qui leur conviennent.
» Ainsi de nous deux, respectable Monsieur! Je suis » préposé a la garde de trésors littéraires et je ne serais p pas volontiers le cliien qui garde le foin, et je ne puis u être davantage le valet d'écurie qui jette à chaque ched val affamé sa ration dans le râtelier. Si parmi les trésors » qui me sont confiés je découvre quelque chose qui ne » soit pas connu, je le fais connaître, d'abord dans nos d catalogues, et puis à mesure que je me rends compte u que ce manuscrit comble telle ou telle lacune, rectifie a ceci ou cela, je le publie et ça m'est tout à fait indifféii rent qu'un tel le trouve important et un tel insignifiant, u qu'il soit utile à celui-ci, ou nuisible à celui-là. Utile et u nuisible sont des idées relatives comme grand et petit. » Quant à vous, digne Monsieur, vous appréciez tous les u trésors littéraires d'après l'influence qu'ils peuvent avoir » sur votre troupeau, et vous préférez montrer plus de
» sollicitude que de laisser-aller. Que vous importe qu'une » chose soit connue ou ignorée, quand elle pourrait scan- » daliser le plus petit de ceux qui sont confiés à votre vigi- » lance spirituelle? Très-bien! je vous en loue, vénérable » Monsieur ! mais si je vous loue de remplir votre devoir, ii ne m'insultez pas quand je fais le mien, ou ce qui revient » au même, quand je crois le faire. » C'est toujours au nom du salut des âmes que la théologie a voulu opposer des fins de non-recevoir à ces instincts de curiosité qui sont la source de toute science. Appliquez les préoccupations du premier pasteur aux investigations de la géologie, de la paléontologie, — et cela c'est vu, — de l'astronomie comme de l'archéologie et de l'histoire, et nous ne serions pas sortis des ténèbres épaisses de la superstition et de l'ignorance ! C'est l'honneur de la science de poursuive eun but désintéressé. C'est la condition de sa dignité et de ses progrès d'être souveraine et de ne relever que de la vérité !
Toutes ces erreurs des hommes d'église et des conservateurs ne sont-elles pas un outrage à la vérité, un aveu de scepticisme? « C'est avoir une bien faible confiance h dans les vérités éternelles du Sauveur que de ne pas » oser les confronter avec le mensonge. Rien ne peut être » plus vrai que le vrai ; et le dénigrement même ne trouve » point de place là ou je ne vois d'un côté que folie, et » de l'autre que raison. »
Les principes les plus élémentaires, les conditions d'une foi éclairée, doivent toujours être rappelés a cette race moutonnière que nous sommes. « Qu'y a-t-il de plus a nécessaire que d'être convaincu de ce que l'on croit, et » n'est-ce pas impossible d'avoir une conviction sans exa- » men préalable? » Quand la fièvre de conservation s'empare des sociétés ou des individus, on en vient à mécon-
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naître ces vérités de sens commun et le protestant le plus sincère voudrait restreindre cet examen préalable aux fondateurs de son Église et tenir leurs résultats pour définitifs. Mais pour un vrai prolestant, le nom d'hérétique ne doit pas éveiller la malveillance; c'est un terme qu'on devrait abandonner à l'Église romaine. « Ce qu'on appelle un n hérétique a un bon côté. C'est au moins un homme qui w veut voir avec ses propres yeux. La question est donc n de savoir si c'est avec de bons ou de mauvais yeux. Oui, » dans certains siècles le nom d'hérétique est la plus » grande recommandation qui puisse accompagner un a savant dans la postérité. » Malheureusement nous avons bien des gens, même dans nos Églises prolestantes, qui ressemblent aux taupes, et dont on serait tenté de dire qu'ils n'ont pas d'yeux, tant ils en font peu d'usage.
Les meneurs s'avisent parfois de parer leur théorie d'asservissement d'un tendre intérêt pour le peuple qui n'est pas assez éclairé, qui n'a pas assez de loisir pour se prononcer sur les questions débattues. Par charité on le met hors des conditions de la vie, on lui interdit le rapport direct avec la vérité, on s'interpose entre le soleil et lui, sous prétexte de ménager ses yeux inexpérimentés. Lessing ne s'est pas trompé sur les fins égoïstes de ces déclamations et il a flétri, dans ces tentatives d'établir une Fausse aristocratie intellectuelle, l'esprit de domination et de tyrannie des clergés, a Peu importe ce que croient les » gens intelligents dans leur for intérieur, pourvu que le » peuple, ce cher peuple demeure embourbé dans l'or- » nière où les prêtres savent bien le mener. »
Tout le zèle qu'on déploie pour l'ordre, pour la paix de la société, cette horreur qu'on témoigne contre les novaleurs, qui sèment le trouble et l'incrédulité dans les cœurs