CHAPITRE PREMIER
VAnti-Gcsze, — Origine et caractère de cette polémique. — {Nathan le Sage. — Conte des Trois anneaux. — Interprétation de la pièce.
— Éducation du genre humain. — Lessiog et les saint-simoniens*
— Lessing et les francs-maçons.
L'aclivité théologique de Lessing se coDcentrc dans les deux ou trois dernières années de sa vie, et nous pouvons ranger sous trois chefs les œuvres qui nous livreront le secret de sa pensée. Ce sont d'abord les nombreuses répliques provoquées par la controverse qu'il soutint avec Gœze et qui sont réunies sous le nom d'Anti-Gœze, la pièce célèbre de Nathan le Sage, et V Éducation du genre humain»
Pendant que Lessing était fixé à Hambourg, il avait reçu communication d'un manuscrit important. C'était
(1) Pour la partie biographique^ comme pour l'analyse des différentes œuvres de Lessing, nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage de M. Crouslé : Lessing et le goût français en Allemagne. Paris, chez Durand, 1863. — Livre distingué, puisé aux meilleures sources et auquel nous n'avons à reprocher qu'un patriotisme un peu ombrageux et trop d'hésitation sur toutes les questions philosophiques ou religieuses.
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rœuvre d'un professeur de langues orientales au gymnase de cette ville ^ Samuel Reimarus, et qui portait ce titre significatif A' Apologie pour les adorateurs de Dieu suivant les lumières de la raison.
Lessing avait été frappé de la rigueur avec laquelle Tauteur déduisait ses objections et révélait les côtés faibles de Tapologétique traditionnelle. U lui semblait approcher de Vidéal d'un digne adversaire de la religion chrétienne et il souhaitait que Dieu suscitât bientôt un homme qui n'approchai pas moins de Vidéal d'un digne défenseur de la religion. Pour hâter la réalisation de ce vœu il crut ne pouvoir rien tenter de plus efficace que de publier les écrits de ce rationaliste. Profitant de la franchise de censure dont jouissaient les publications tirées du fonds de manuscrits déposés à la bibliothèque de Wolfenbuttel, dont il était Tadministrateur, il publia, dès 1776, sous le nom de Fragments tirés des papiers d'un anonyme^ une première partie de cet ouvrage. C'était le chapitre sur la Tolérance des déistes et son apparition ne causa pas une bien vive sensation. Le siècle commençait à être gagné à ces idées de tolérance, qui respectent les personnes sans rien rabattre de la sévérité à Tendroit de la doctrine. Â différents intervalles parurent les autres chapitres qui étaient moins innocents. Celui, entre autres, qui était intitulé : < De t impossibilité d'une Révélation à laquelle tous les hommes puissent accorder une foi solide)) et, celui où les témoignages de la résurrection étaient soumis à une critique implacable. Dès ce moment, le monde théologique fut en feu : les pamphlets, les mandements^ les prédiscations se multiplièrent pour dénoncer Timpie, le blasphémateur qui, sans pudeur et sans courage, s'abritait derrière une fiction pour déchaîner sur la société un esprit
CEUVRËS THÉOLOGIQUES DE LESSING. â
d'incrédulité. Cette fureur ne pouvait faire reculer un homme de la trempe de Lessing, et au milieu de cette tempête de haines dévotes il publia le dernier fragment et le plus hardi : Le$ desseins de Jésus et de ses disciples.
Au premier rang des polémistes qui se distinguèrent par la violence de leurs attaques^ Gœze, le premier pasteur à la cathédrale de Hambourg, se sfgnala par son zèle et la fécondité de sa plume. Gœze n'était ni un méchant homme, ni un esprit médiocre et sans lettres. Lessing, pendant son séjour à Hambourg, avait appris à le connaître, et il faisait état de ses connaissances bibliographiques et de son amour pour les collections de bibles et les premières éditions de la traduction de Luther. Ses amis lui avaient souvent reproché ses rapports avec ce pasteur, et lui demandaient avec malice^ si ce n'était pas le bon vin duHhin du prêtre qui l'attirait chez lui. Ce que Lessing aimait chez ce théologien^ c'était son esprit logique et tout d'une pièce : il a toujours eu horreur des caractères lâches et inconséquents, et l'homme du passé, gardien inexorable de la tradition^ lui a toujours paru plus digne de respect que l'hétérodoxe qui s'arrête à mi-chemin et n'est pas plus fidèle à la raison qu'à la foi. Aussi ne s'était-il pas attaché aux libres penseurs pour soutenir Alberti cotitre Gœze.
Certes, il n'avait rien à objecter au fond des choses; la suppression de l'article De diabolo dans la doctrine chrétienne, et des malédictions contre les païens dans la liturgie, ne pouvaient blesser sa foi ; mais avec un sûr instinct il prévoyait le débordement de ces doctrines relâchées et de cette sensibilité féminine, qui s'effrayent d'une doctrine accusée comme d'une haine vigoureuse du mal, et qui trahissent ainsi les intérêts de la haute spéculation comme
ceux de la vraie morale. Aussi dans une réunion où il rencontra Alberti^ il soutint le point de vue de Gœze et s'écria que « si nous devons aimer notre prochain comme nous* » mêmes, nous devons aussi appeler la colère de Dieu sur » ceux qui la méritent » (1).
Mais rheure de la rupture avait sonné et Gœze s'était jeté dans Tarène avec cette vigueur et cette impétuosité que Lessing avait admirées jusque-là en artiste. Il a lu, s'écrie-t-il, les objections que Lessing oppose au « Frag^ » mentiste avec plus de tristesse encore que ces Frag- » ments si grossiers, si blasphématoires , et il l'engage à )) songer à son lit de mort et à ne pas se fermer la voie du )) repentir ». Gœze n'épargna aucun moyen pour réduire son ennemi, ni les excès de la polémique, ni les dénonciations : il ameuta contre lui tous les corps constitués, les consistoires, et jusqu'au conseil aulique de l'Empire-; il réussit même à entraîner dans ses fureurs sénileslechefdu rationalisme, Semler^ qui s'oublia jusqu'à écrire que Lessing avait mérité d'être envoyé dans une maison de fous.
Le lion était harcelé, relancé jusque dans sa tannière, il n'allait pas tarder à faire entendre sa voix. Pendant le cours de cette année fatale 1778, où il perdait la compagne bien-aimée de sa vie, il fit paraître avec une rapidité qui tenait du prodige, tous ces pamphlets étincelants de
(1) N'en déplaise à Lessing^ ce refas d'AIberti de lire dans la Utilise la malédiction contre les païens nous touche comme la protestation d'une conscience protestante^ et nous ne pouvons pas oublier que les réformes et les progrès ont toujours commencé par Tinsurrection d'une conscience honnête. Au commencement de ce siècle, vers 1820, il était encore d'usage à Genève d'excommunier nominativement du haut de la chaire. M. le professeur Chenevière, qu'on a toujours rencontré sur la brèche pour repousser le vieux calvinisme, se refusa nettement à lire une de ces excommunications, et il a eu Thonneur, par sa noble résistance, de mettre fin à cet usage suranné et de replacer Tindividu sous sa responsabilité directe.
verve, d'esprit, de saine logique, et qui s'attachaient comme autant de dards aux flancs de Gœze pour le déchirer et le naeltre hors de sens. Il fait front à toutes les attaques, et témoigne d'une merveilleuse entente de la tactique. Il sait conduire cette guerre de plume, comme un grand capitaine^ et forcé par le fanatisme de ses adversaires de défendre ses droits de cité même dans TEmpire, menacé dans son repos, il réussit par une habile manœuvre à diviser ses ennemis et les empêche de se réunir pour récraser. Gœze lui-même vient favoriser son jeu. Après avoir porté la cause devant le conseil aulique oix siègent, tant de catholiques, ce théologien, emporté par l'esprit sectaire^ oublie que le jugement n'est pas rendu, etse laisse aller à écrire que tous ceux qui ne reconnaissent pas la Bible comme la seule source de la religion chrétienne sont hors du christianisme. Lessing se bâte de profiter de cette maladresse et il écrit à son frère : « J'ai un moyen de » diviser le conseil comme Paul le sanhédrin. Comme la » plupart des membres de ce conseil sont catholiques, je » veux représenter les choses de telle façon que la condam- » nation, prononcée contre moi par le pasteur luthérien, » comprenne aussi la condamnation de tous les papistes, D qui ne veulent pas, plus que moi, faire reposer toute la » religion sur l'Écriture,.. Tu vas voir que j'ai pris une » tournure qui fera M. le premier pasteur capot. » Et dans une autre lettre de la même année. « Je me réjouis » de ce que tu commences à goûter le haut comique » (le mot est dans l'original) « de la polémique, qui me rend }> tous les autres travaux pour le théâtre si fades, si insi- » pides. Il va paraître un nouvel écrit contre Gœze où je » prends si bien position qu'il ne pourra pas me traiter » d'antichrétien. Mais ce ne sont là que les escarmouches
» de mes troupes légères. Le gros de mon armée s'avance » lentement, et la première bataille c'est ma Nouvelle » hypothèse sur les évangélistes, considérés comme des his- » toriens humains. Je ne crois pas avoir rien écrit de plus » fort, de plussolide, et je dois ajouter déplus sensé. »
Cette polémique avec Gœze est un vrai chef-d'œuvre, que nous ne pouvons comparer qu'avec les pamphlets de Paul-Louis Courier. Tous deux ont formé leur style et aiguisé leur fer dans le commerce de Tantiquité. Tous deux ont le secret de cette prose animée et de cette verve railleuse, qui déroute l'adversaire et met les rieurs du bon côté. C'est un des plaisirs les plus délicats que de rencontrer tant d'atticisme et de grâce au service de la saine raison. Que ceux qui ont le goût de la déclamation ou qui se plaisent dans le clair -obscur se retirent. Tout ici est lumineux. Ce n'est pas dans les régions brumeuses et indécises que cet Allemand nous promène, il a déroulé sur nos tètes le ciel de la Grèce, et tous les objets qu'il nous montre sont baignés dans la lumière. Dans ces courts essais on possède, dans un petit format, tout un traité d'apologétique, et l'on s'édifie sur toutes les illusions de Torthodoxie protestante. C'est un excellent manuel de libre pensée, qui n'a point vieilli, car la paresse d'esprit et le goût de l'autorité sont de tous temps.
Nathan le Sage (1) n^est pas étranger à cette controverse. Le consistoire de Dresde avait défendu, sous peine d'amende, la vente et la lecture môme des écrits contre Gœze. Le consistoire de Brunswick suivit cet exemple. Bien plus, les orthodoxes arrachèrent au prince un décret qui condamnait Lessing à restituer les manuscrits de Rei-
(1) Traduit par H. Hirsch. Dentu, 1862.
marus, qui confisquait tous ses écrits contenant quelques extraits des Fragments^ et replaçait ce libre esprit sous le joug de la censure, pour le punir d'avoir abusé de la franchise dont jouissaient les publications de la bibliothèque ducale^ et d'avoir attaqué la religion et les bonnes mosurs.
C'est en vain que l'orthodoxie a brisé sa plume, il va prendre sa revanche, a Je veux voir^ écrit-il à Élise Reima- » rus, si dans mon ancienne chaire^ au théâtre, on me lais- » sera prêcher sans m'inquiéter » ; et, dans une lettre à son frère : a Je suis sûr que je vais jouer un plus mauvais tour » aux théologiens qu'avec dix Fragments. » A cette nouvelle^ ses amis de Berlin s'égayent d'avance, ils s'attendent à une pièce satirique, pleine d'allusions au clergé. Ces amis des lumières ressemblaient à certaines gens de notre temps; ils étaient friands de manger du prêtre. Notre poôte estplus désintéressé et il répond à son frère : « Tu t'en es fait une » fausse idée. Ce ne sera pas du tout une pièce satirique, » pour abandonner le champ de bataille avec un rire » moqueur. Ce sera une pièce émouvante... Ma pièce n'a » rien à faire avec les robes noires; je ne veux pas moi- » même lui barrer le chemin et Tempôcher d'arriver au » théâtre , serait-ce dans cent ans. Les théologiens de » toutes les religions révélées certainement lui prodigue- D ront des outrages au dedans d'eux-mêmes^ mais s'en » expliquer publiquement, ils ne l'oseront pas. »
La fortune de cette pièce est étrange. Représentée sur la scène de Berlin, deux ans après la mort de l'auteur, elle n'obtint aucun succès, et, dès la troisième représentation, la salle était vide. Reprise,' en 1801, sur le théâtre de Wcimar, que dirigeaient Schiller et Gœthe, elle fut mieux comprise et plus goûtée. Aujourd'hui elle a pris place à côté de Faust, comme ce que la muse allemande
a produit de jjIus caractéristique et de plus allemand. Un Grec, qui avait étudié dans les universités d'Allemagne, la traduisit etla fît représenter au mois de mars 1842 sur Tun des théâtres de Gonstantinople. A la première représentation, les Turcs étaient rares parmi les spectateurs; c'étaient les employés de la police qui abondaient; mais le lendemain, le public turc accourut en foule. La hardiesse de Nathan devant le sultan étonna ce public auquel Lessing n'avait pas songé; mais le conte des Trois anneaux provoqua un enthousiasme indescriptible, et, à la un de la représentation, les Moslemins les plus silencieux s'associèrent aux bravos de toute la salle.
« La troisième nouvelle du premier livre du Décaméron^ )) dit Lessing, est le germe d'où Nathan s'est développé » pour moi. » Celte confidence nous engage à fixer le sens de ce conte, afin de mieux saisir l'intention et la portée de l'œuvre dramatique. M. Michel Nicolas, fait remarquer avec raison (1) que cette nouvelle n'a rien de commun avec récrit célèbre au moyen âge. De tribus impostoribus, tout rempli de la haine que les légistes avaient conçue pour toute religion dans leurs conflits avec la théocratie romaine. Les anneaux, qui sont les symboles des différentes religions, sont un don du père de famille, un gage de son amour, c'est-à-dire que les religions ne sont pas une inspiration du diable, de la fourberie des prêtres; non, elles sont un lien créé, établi par la Divinité même. Le père de famille n'a voulu déshériter aucun de ses fils, il n'a pas voulu en choisir un pour l'objet exclusif de sa dilection, et pour prévenir toute contestation, toute division à sa mort, il a recours à un stratagème, qu'on peut trouver
(1) Michel Nicolas, Essai de philosophie et d'histoire religieuse, Pai'is Michel Lévy, 4863. *
étrange, quand il s'agit de représenter la conduite de Dieu, mais qui n'exprime aucune malveillance à l'endroit des religions. La moralité de ce fabliau est une pensée de pacification exprimée avec ce ton un peu narquois, qui est dans le goût du moyen âge ; c'est un conseil de cette sagesse populaire qui n'a pas toujours le souci de l'idéal, mais qui reproduit fidèlement les révélations profondes et salutaires, que l'expérience de la vie porte avec elle.
L'esprit du conte n'est pas aussi favorable aux prétentions dés religions d'autorité, qui ne supportent à côté d'elles aucune rivale et qui s'arrogent le monopole exclusif de l'origine et de Tinspiration divines.
L'orthodoxie se sentit blessée par l'œuvre de Lessing, et elle a accrédité dans le public, même auprès des littérateurs, une malveillance obstinée pour Nathan. On est allé jusqu'à l'accuser d'avoir porté sur la scène la caricature du christianisme et d'avoir prêché TindifTérence absolue en matière de croyances.
On n'a pu lui pardonner d'avoir choisi un juif pour son héros, et de lui avoir mis au front une auréole qui fait ressortir les bassesses et les vices des chrétiens qui figurent dans la pièce. Des défenseurs ofiicieux ont essayé d'excuser Lessing en rappelant que, parmi ses relations les plus familières, il avait rencontré ce caractère si pur, si noble de Nathan, et qu'il n'avait fait que peindre son ami Mendelssohn. Nous pensons que la création de ce caractère fut déterminée par des considérations supérieures empruntées au sujet même. M. Nicolas a montré par une discussion ingénieuse que ce conte des Trois anneaux devait avoir une origine juive et qu'il était le fruit béni des rapports bienveillants que les trois religions soutinrent en Espagne vers lex"* siècle. C'était donc rester fidèle à la tradi-
lion historique, que de mettre dans la bouche d'un juif ces principes de tolérance, dont un de ses ancêtres avait eu la gloire d'être l'interprète au milieu d'un siècle de superstition et de fanatisme; et puisque le conte des Trois anneaux avaitinspiré la pièce, qu'il en était le cœur, le centre d'attraction, il était légitime de laisser au juif la place d'honneur.
Cette découverte du savant critique confirme les observations par lesquelles Lessing avait cherché déjà à se justifier d'avoir transporté dans un siècle de fanatisme les maximes de tolérance que le xviii® siècle commençait à acclamer, a Du temps des croisades, les Juifs et les Musulmans étaient les seuls savants, et les maux qu'ont causés à l'humanité les religions révélées étaient plus évidents que jamais. On retrouve chez les historiens plus d'un indice qui nous montre qu'on avait bien pu rencontrer chez un sultan cette raison élevée. » Le docteur Strauss fait remarquer que les Sarrasins et les Croisés, comme les héros grecs et troyens dans Homère, tout en se portant des coups vigoureux, rivalisaient de courtoisie et de bons procédés. Ces rapports n'étaient pas sans influence sur les sentiments religieux des deux partis, et ce n'était pas un fait inouï de voir des hommes haut placés passer librement dans la religion et le parti contraires. Un templier d'Angleterre, Robert de Saint-Alban, se rangea sous l'étendard de Saladin, épousa une de ses parentes, et porta bientôt les armes contre les chrétiens. Le projet de mariage entre Melek^ le frère de Saladin, et la sœur de Richard Cœur-de-Lion, dont il est question dans la première scène du deuxième acte, est un fait historique, bien qu'il n'ait eu aucune suite.
Le dépit seul de l'orthodoxie peut s'y tromper ; la pièce est bien écrite pour glorifier le christianisme. Hendelssohn
ŒUVRES THÉOLOGIQUES DE LESSING. il
n*a pas hésité à le proclamer, et il ajoute expressément a qu'un pareil personnage — celui de Nathan — n'est possible que dans un milieu chrétien »• Peut-être, en prenant le juif pour son héros, Tauteur a-t-il voulu faire saillir sa thèse par le contraste. La tolérance du juif est inattendue, comme la fleur sur des ruines ; le milieu dans lequel il s'est développé n'est pas favorable à Téclosion de cet amour. Le peuple de Dieuy on ne peut le contester, est le plus étroit, le plus fanatique^ le moins humain, et la tolérance de Nathan, ce respect si délicat des consciences, n'est pas un héritage de sa nation. C'est une conquête de son esprit.
Du reste, le scandale qu'a causé la distribution des caractères dans cette pièce disparaît si l'on accepte l'interprétation nouvelle que M. Kuno Fischer a proposée dans un charmant opuscule. Le célèbre historien de la philosophie estime que Lessing n'a jamais eu l'intention de mettre sur la scène une comparaison des trois religions, et encore moins est-il coupable du projet absurde de décerner la couronne à l'islamisme. En effet, les personnages ne sont pas l'incarnation fidèle de la religion dont ils portent le nom ou la livrée. Al-Hafi, avec ses sympathies pour les Perses, avec son désir de visiter les docteurs du Gange^ n'est pas un type bien pur de l'Islam. Nathan, d'autre part, n'est pas un juif fort orthodoxe, et je doute que la synagogue l'eût jamais avoué, si elle ne l'avait pas excommunié. Nathan est resté juif,, mais il n'est pas le type du juif. Comme chez Shylock le juif a tué l'homme, ici l'homme a tué le juif.
On n'a pas été mieux inspiré quand on a soutenu que Nathan était l'expression idéale du déisme , et que la pièce entière était une^ nouvelle édition, appropriée
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à la scène, de l'ouvrage de Reimarus. L'observateur impartial ne manquera pas de reconnaître qu'il n'a pas sous les yeux un tournoi théologique, un assaut de dogmatiques opposés. L'auteur nous élève au-dessus de ces misérables disputes^ et il met dans la bouche de Recha ces paroles qui coupent court à toute récrimination théologique et nous livrent le secret de sa pensée : a la confiance en Dieu, la soumission à sa volonté, ne dépendent pas de notre manière de concevoir Dieu ». Non, le noble amant de la vérité n'a pas mis son génie au service de la thèse vulgaire de la religion de l'honnête homme. Résumer ce chef-d'œuvre dans ces paroles : a Que tu sois juif, turc, païen ou chrétien, peu importe, si tu es honnête homme », c'est le calomnier en lui prêtant une thèse sceptique contre laquelle tout son caractère proteste.
Quand on ne perd pas de vue le milieu dans lequel est né Nathan, et qu'on se rappelle les propos de Lessing que nous avons cités^ on ne peut hésiter longtemps sur l'intention de cet ouvrage.
Un esprit pratique ne pouvait songer à détacher ses contemporains du christianisme pour les convertir à la religion de Mahomet ; mais il était permis à une conscience sincère de s'indigner des lâchetés et des turpitudes qui s'étalaient à l'ombre de la théologie orthodoxe et de rappeler, par une peinture saisissante, quel est le vrai caractère de la religion. Lessing n'a pas prétendu établir une hiérarchie entre les trois religions qui sont représentées dans son drame ; mais il a cherché à montrer les différents degrés par lesquels Thomme s'élève de l'égoïsme au vrai but de la religion, à ce complet renoncement, à ce dépouillement de soi-même qui constitue l'amour, C'est une étude de psychologie qu'il nous pro-
pose ; sous des noms et des personnages divers^ il nous dénonce cet égoîsme qui est au fond de tous les caractères et qui s'allie, pour les appauvrir et les souiller, à toutes les vertus de Thomme.
Pour le succès de ce dessein, j'allais dire de cette prédication, tant je rencontre ici la préoccupation pratique du prédicateur, il fallait montrer Tégoïsme dans la société^ dans rÉglise à laquelle appartiennent les spectateurs, et dévoiler ainsi, par des traits empruntés à la réalité, combien Tégoïsme s'attache à la religion pour la flétrir et rétoulTer. C'est dans la religion triomphante^ chez celle qui est le plus fortement organisée, qui est devenue une puissance extérieure, qui distribue à ses adhérents, à ses serviteurs^ la fortune et le pouvoir, c'est chez elle que nous rencontrerons Tégoïsme le plus impudent, comme dans la secte la plus honnie, la plus écrasée, nous verrons fleurir ces vertus des petits, des pauvres, la bonté, l'humilité, la résignation, la douceur. On comprend dès lors pourquoi le patriarche est le type de la religion basse et égoïste, et le juif, persécuté, outragé pendant des siècles, le représentant de la religion pure, idéale : les caractères commandaient ces situations. Ces situations sont imposées par lliistoire , elles ne trahissent pas les sentiments cachés du poète. Lessing n'eût pas été moins sévère pour le juif rabbinique ou le musulman rigide, et de sa verve impitoyable il leur eût tissé cette tunique de Nessus du ridicule, que le patriarche traîne après lui, s'il avait cru utile de mettre en lumière les misères de ces deux religions. Mais il se propose ici d'agir sur les chrétiens, de leur inspirer une humilité salutaire, et il a pris sur le fait les trahisons de l'idée chrétienne, pour convaincre son peuple que la doctrine, la lettre tue, et que l'esprit moral seul
ih LE CHRISTIANISME MODERNE.
vivifie. Voilà quelles étaient ses visées, mais jamais il n'a songé à rabaisser le christianisme^ jamais il n'a insinué que toutes les religions se valaient et que la religion chrétienne pouvait, moins qu'une autre, développer les énergies morales qui font l'homme. Il veut ramener l'attention absorbée par les disputes scolastiques sur la parole de Jésus : « Vous les connaîtrez à leurs fruits » , et montrer quel est le vrai critère de la bonne religion. Quant k savoir quelle est la religion qui produira les meilleurs fruits, ou bien quelle est la religion que professeront les hommes les plus moraux, c'est un problème qu'il ne soulève pas, et Ton conviendra que ce n'était pas sur la scène qu'on pouvait traiter un pareil sujet
L'auteur du Laocoon, qui recommandait aux poètes de faire agir leurs créations et de les caractériser par leur action, qui plaçait au premier rang la poésie dramatique, parce qu'elle nous fait saisir le monde intérieur dans Vaction^ n'a pas dû ignorer les critiques qu^on était en droit d'adresser à sa pièce au point de vue esthétique. « Si l'on » vient me dire qu'une pièce à tendance si accusée ne peut )) réunir tous les caractères de la beauté achevée, je » garderai le silence, mais je ne serai pas confus. J'ai con- » science d'un but qu'on peut ne pas atteindre sans en » rougir. )> S'il eût été moins jaloux d'enseigner sonpeuple, il eût donné libre carrière à son imagination, et plus désintéressé, il n'eût pas inventé des situations pour pla-* cer ses discours, ses dissertations sur les miracles et les anges, il eût laissé la logique des passions et des caractères créer les incidents et les complications et amener le dénoûment. Ainsi le patriarche qu'il nous a dépeint comme un homme d'action, que les délicatesses de conscience ne gênent guère^ eût été plus fidèle à sa nature
s*il eût tenté quelque coup d'audace, qui pouvait réveiller la généreuse ardeur du templier, et préparer un dénoùment plus naturel.
Le dénoûment que Lessing a imaginé ne peut se défendre qu'au point de vue du symbolisme; ce qui revient à avouer que Tidée ici est tout et que l'action lui est sacrifiée. Dans les trois personnages qui finissent par découvrir qu'ils sont unis par les liens du sang, Lessing a voulu représenter les trois religions, qui, malgré leurs discordes, sont toutes trois sorties du vieux tronc sémi* tique, et prophétiser la réunion future de tous les membres épars de la famille humaine, sur les sommets sereins de la vie morale. Ces pensées nous charment, nous enthousiasment ; mais nous ne pouvons nous refuser à recour naître que les diverses péripéties de la pièce sont des épisodes rattachés par un fil bien léger et qui n'est, au fond, que l'intention du poète : elles ne s'engendrent pas Tune l'autre; ce n'est pas la nécessité inexorable qui relie ces anneaux entre eux, facilement ils pourraient se rompre et se disperser. Le drame entier repose sur la ressemblance du templier avec son père : changez un trait à cette physionomie, Saladin ne pourra plus être ému par le souvenir de son frère, il laissera tuer le templier, Recha sera laproie des flammes et lapièce sera brusquement arrêtée.
De même si Nathan, je ne sais pas par quelle divination, n'eût pas reconnu le templier, le frère allait bravement épouser sa sœur. On ne peut, en vérité, imaginer des motifs dramatiques plus superficiels et plus secondaires. C'est sans doute dans le sentiment de ces imperfections que Lessing refusait pour sa pièce le titre de drame et l'appelait ein dramatiches Gedicht (un poôme dramatique); peut-être l'expression exacte serait-elle un drame didactique?
Quant au côté polémique de la pièce, Lessing l'a exprimé très-nettement dans cette lettre à son frère, où il prend son parti de ne voir jamais représenter son œuvre. « Il me suffit que parmi mille lecteurs, il y en ait un qui » apprenne à douter de l'évidence et de l'universalité de » sa religion. »
Pour mettre fin à l'ère des persécutions et des anathèmes, il veut persuader aux hommes que leur religion n'est pas évidente et qu'elle ne convient pas également à tous les niveaux de culture; sans cela ils n'hésitent pas, dans votre intérêt, à vous imposer leur foi et à vous punir comme un méchant, si vous avez la sincérité de leur résister. Cette pensée, que Lessing a développée dans Nathan, est le corollaire de la grande thèse à laquelle il a consacré son livre sur V Éducation du genre humain : la révélation n'est jamais finie, close, elle se déroule et se continue selon les temps et les aptitudes de l'humanité.
Un an après Nathan le Sage (1780), Lessing publiait VÉducation du genre humain^ dont la paternité lui a été quelquefois contestée, parce que, à cause de la rigueur des temps, il n'avait pas revendiqué le titre d'auteur et qu'il s'était contenté du rôle plus modeste et moins périlleux d'éditeur. Il écrivait à Reimarus fils : « C'est l'œuvre d'un bon ami qui fait toutes sortes d'hypothèses et de )) systèmes pour se donner le plaisir de les détruire. » Cet ouvrage, qui ne contient que quelques pages, est plein de pensées hardies, nouvelles ; et l'on peut dire avec le docteur Schwarz, qu'il renferme en germe toute une philosophie des religions. Signalé à l'attention de la France par quelques lignes de. madame de Staôi, il était resté ignoré du grand public jusqu'au jour où les saint-simo^ niens le tirèrent de l'obscurité et en donnèrent une tra-
duction (1832). L'école saint-simonienne, malgré sa malveillance obstinée pour le corps de TÉglise protestante et pour le principe tutélaire de l'individualité^ a eu le mérite de remuer beaucoup d'idées et de remettre en honneur ce principe du progrès dont les peuples sont disposés parfois à secouer les mâles obligations, pour s'endormir dans la conservation des trésors accumulés. Cette troisième ère religieuse, que Lessing invoque avec enthousiasme^ semblait favoriser la thèse du maître, le Nouveau christianisme ^ et justifier le reproche que Saint-Simon adressait au protestantisme d'avoir considéré le mouvement du xvi* siècle comme la réforme définitive du christianisme.
La première pensée de ce livre lui fut sans doute suggérée par le /F* Fragment de Reimarus. Dans ce fragment, l'implacable rationaliste cherche à établir que la religion de TAncien Testament n'est pas une religion révélée, parce qu'elle est muette sur le chapitre de la vie future, de l'immortalité de Tâme. Pour la pensée imprégnée de déisme, il est difficile d'admettre que Dieu sorte de son repos, rompe le cours ordinaire des choses, sans donner toute la vérité aux hommes, qui en ont besoin. Mais ce Dieu, séparé du monde, et qui n'intervient que par secousses ou qui se borne à mettre le monde en branle par l'acte de la création, n'était pas le Dieu de Lessing, et retournant contre le fragmentiste son argument, il s'ingénia à prouver que la présence du dogme de l'immortalité, au berceau delà religion hébraïque, ne permettrait pas de croire qu'elle fût le fruit d'une révélation divine. En un mot il transformait l'idée de révélation, et à la notion vulgaire d'un acte isolé, soudain de la divinité, il substituait l'activité constante qui développe et mûrit les germes déposés et éveillés par elle dans le sein de l'humanité
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la révélation n'était pas autre chose pour lui que Téducation progressive du genre humain.
Le Monde maçonnique, qui a publié dans ses volumes la traduction de Nathan le Sage, devrait accorder le même honneur aux Entretiens sur la franc-maçonnerie, que Lessing avait dédiés au duc Ferdinand de Brunswick^ grandmaître des loges allemandes. Ce serait un moyen de favoriser les aspirations des maçons qui essayent de débarrasser leur société de toutes ces friperies du moyen âge, qui la déparent et l'exposent au ridicule. Si la francmaçonnerie doit survivre à ce morcellement, à cette dispersion qui caractérise notre état social, si elle est appelée à devenir un centre et à donner à notre époque celte cohésion, ce ciment qui lui manquent, qu'elle lève les yeux vers ces hauteurs idéales où Lessing la convie, et qu'elle se hàtd de constituer pour tous les esprits indépendants cette patrie spirituelle que nos contemporains cherchent en vain au-dessus des distinctions de nationalités. « Je crois être un franc-maçon » , écrit Lessing, « non » pas tant parce que j'ai été reçu offlciellement, par les » vieux maçons, membre d'une loge, mais parce que je » vois et je sais ce que c'est que la franc-maçonnerie, » quel est son but, où et quand elle a existé, comment et )) par quoi elle est favorisée ou empêchée. » Ces entretiens sur la franc-maçonnerie nous initient à la pensée de Lessing sur les questions politiques et sociales : on pourrait les appeler la politique de Lessing.
On a conservé un mot piquant de Lessing, qui laisse supposer qu'il avait eu quelque déception après son entrée dans la société. Gomme on lui demandait s'il n'était pas forcé de convenir qu'il n'y avait rien, dans la francmaçonnerie, de contraire à la religion et à l'État : « Plût
» au ciel )) , s'écria-t-il, a que j'eusse trouvé quelque chose }) de semblable t J'eusse alors trouvé quelque chose. » Le grand idéaliste n'avait pu se. plaire à tous ces jeux^ à toutes ces épreuves qui distinguent la réception d'un frère, et s'élevant au-dessus de toutes ces plaisanteries d'un goût douteux, il a tracé d'une main magistrale le tableau idéal de la franc^maçonnerie et des bienfaits qu'elle pouvait répandre dans les sociétés humaines. Les maçons, tels qu'il les avait rencontrés dans la loge où il avait été reçu, ne lui paraissaient pas plus fidèles à Tidée de leur ordre, que les chrétiens de son Église à leur vocation, et il écrivait cette parole^ qui pourrait servir d'aiguillon à la franc-maçonnerie de ce temps : « La loge ressemble à la » vraie franc-maçonnerie, comme l'orthodoxie à la foi. » Ajoutez à ces différents ouvrages, que nous venons de caractériser, quelques feuilles éparses traitant des sujets divers et vous aurez toutes les sources où nous puiserons pour saisir la pensée de Lessing sur lés grands problèmes de Tesprit humain.