‹ Le christianisme moderne: étude sur Lessing (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Rousseau et Bayle. — Spînosa. — Traité théologico-poîitique . — Le déterminisme de Lessing. — Son panthéisme. — Leibnitz et les monades, — Dans quelle mesure Lessingf appartient- il au xvni® siècle? — Ses rapports avec le parti des lumières, — Joseph IL

Lessing est né dans une famille où le ministère évangélique était héréditaire depuis plusieurs générations, et il fut élevé, par son père et sa mère, dans le respect de la

doctrine traditionnelle. Cependant, malgré la sévère orthodoxie qui régnait dans la maison, les principes de tolérance formaient une partie du patrimoine de cette respectable famille. Un aïeul de Lessing avait soutenu à Leipsig, en 1670, une thèse latine qui portait ce litre : De la tolérance des religions; et ce n'était pas seulement aux trois religions de TEmpire, maisà toutes les religions en général, que le jeune docteur recommandait le support mutuel.

De bonne heure Lessing fut témoin des fureurs de Tintolérance dogmatique. Il avait à peine quatorze ans qu'il vit flétrir, par le conseil municipal et par son père du haut de la chaire^ le recteur du collège de sa ville natale, pour une thèse mal sonnante sur le théâtre considéré comme une école de mœurs. Un jeune étudiant, qui voulut prendre la défense du malheureux recteur et lança une satire contre les bourgeois et les autorités constituées, fut condamné à la prison et contraint à faire amende honorable pour cette insolence. On ne peut douter que ces événements laissèrent une trace profonde dans Tâme du jeune écolier.

A quel moment s'accomplit la crise ordinaire qui marque, chez tous les hommes de valeur, le passage de la foi d'autorité, de la naïveté de l'enfant qui reçoit avec les caresses de sa mère ses sentiments religieux, à la foi virile et réfléchie, c'est ce que nous ne pouvons fixer. Une lettre, adressée à son père en 1749, nous autorise à penser que, dès cette époque, vers sa vingtième année, il avait rompu avec l'orthodoxie et s'était attaché à relever le^ôté pratique, vivant, du christianisme, comme l'élément essentiel. On sent l'indignation d'un esprit sincère, ardent et qui déchire tous les voiles de l'hypocrisie ou du formalisme : c Le temps prouvera quel est le meilleur chrétien, celui )) qui sait par cœur les principes de la doctrine chrétienne

» et les a toujours à la bouche, souvent sans les compren» » dre^ qui va à l'église et accomplit tous les rites parce que » c'est Tusage^ ou celui qui a douté une fois et qui, par » l'examen, est arrivé à une conviction ou du moins essaye » d'y arriver. La religion chrétienne n'est pas une chose » qu'on doive accepter sur la foi de ses parents. La plupart » la reçoivent de leurs pères comme leur patrimoine, mais » ils montrent à l'usage quels bons chrétiens ils sont. Tant )) que je ne vois pas qu'on observe mieux un des comman- » déments les plus essentiels du christianisme, l'amour )) des ennemis, je doute si ceux qui se donnent pour v chrétiens le sont bien véritablement. »

Cette même année, il compose sa comédie du Libf^e Penseur {Freigeist) pour prouver à .son père qu'un auteur comique peut être un bon chrétien, puisqu'il présente les vices sous leur côté ridicule et amuse le public aux dépens du méchant Cette satire des esprits forts montre qu'il ne s'était pas laissé emporter par l'effervescence de la jeunesse et qu'il n'avait pas répudié^ avec les doctrines de l'orthodoxie, la foi chrétienne.

Dans ses Pensées sur les Moraves (1750), il loue Zinzendorf d'avoir distingué la religion des subtilités dogmatiques et d'avoir proclamé le christianisme simple ^ le christianisme pratique^ celui du cœur y du sacrifice.

Même à l'âge où l'on pardonne à la jeunesse quelques excès, il reste maître de lui, et^ tout en réagissant contre les préjugés de son temps, il ne dépasse jamais les limites qu'il s'était posées. En littérature comme en théologie, il échappe à toutes les coteries et ne se laisse enfermer dans aucun cénacle. Dans la querelle passionnée des Suisses et de Gottsched, alors que s'agitaient les destins dtf la poésie allemande, il sait se garder de tout parti

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pris et il se constitue le défenseur vaillant de la clarté, de la raison et de la liberté, comme nous le verrons en théologie aussi sévère pour les amis des lumières que pour l'orthodoxie rigide. Jaloux de conserver dans sa main ce fil mystérieux qui relie entre elles les diverses périodes de rhistoire humaine, il a su allier au respect de la tradition et de Tœuvre des ancêtres Télan et Tardeur du pionnier. Ce n*est pas un esprit médiocre qui manque de souffle et qui se traîne dans les ornières du juste nnilieu : dès la première heure, il a marqué sa place et révélé sa lignée ; il plane au-dessus des partis et ne se laisse asservir par aucun. C'est un génie ordonné qui aime la mesure, la justesse, la vérité par-dessus tout.

Bayle et Rousseau, parmi les nôtres, ont exercé une grande influence sur son développement. Il aime Rousseau et il s'écrie : « Que la France serait heureuse, si elle avait beaucoup de prédicateurs de cette force ! » Ce n'est pas qu'il méconnaisse ses défauts :.il lui reproche de manquer de sens historique, et il trouve dans cette lacune l'explication des théories hasardées et violentes de Fauteur du Contrat social II termine la réfutation du paradoxe célèbre sur les lettres et les arts, par 6es mots pleins de sens : « Les arts sont ce que nous voulons les faire. Il » dépend de nous qu'ils ne soient pas nuisibles, d Citons enfin le jugement qu'il porte sur l'œuvre totale de Rousseau : « Rousseau est le sage hardi qui ne tient compte » d'aucun préjugé et qui va droit à la vérité, sans s'in- » quiéler des semblants de vérité qu'il doit sacrifier à » chaque pas. Son cœur ne reste pas étranger à ses idées » spéculatives et il parle avec un tout autre accent que le » sophiste vénal que Tintérôt et la vanité ont transformé x> en un professeur de sagesse* n

L'érudition immense de Bayle lui avait acquis un grand crédit auprès des savants allemands. Le théologien Semler le cite souvent et recommande ses ouvrages comme un arsenal commode, où Ton rencontre toutes sortes d'informations et de renseignements précieux. La lecture du Dictionnaire historique et critique éveilla le génie critique chez Lessing et décida la direction de ses travaux. Le commerce avec ce libre esprit, qui excelle à démolir le dogmatisme outrecuidant, plaisait à notre jeune écrivain; il aimait à suivre ses manœuvres savantes qui déroutent l'adversaire et l'écrasent sous les conséquences de son propre principe.

Ennemi des fausses conciliations et des compromis, il applaudissait à la dialectique implacable du sceptique, qui, sous le nom de triomphe de la foiy établissait l'incompatibilité radicale de la doctrine orthodoxe, de la révélation et de la raison, et ruinait d'avance tout essai de théologie spéculative. Il ne fut pas dupe des humilités que Bayle affectait au nom de la raison^ il n'y vit qu'un procédé de polémique, et rapporta de ces études une confiance plus virile en la raison.

Mais les deux maîtres dont il relève, dans la fréquentation desquels il s'est formé, ce sont Spinosa et Leibnitz.

Pendant son séjour à Breslau, au milieu de la dissipa* tion de la vie de garnison (il était secrétaire d'un général) il s'adonna à l'étude des Pères^ et, sur le conseil de son ami Mendelssohn, il lut Spinosa. On serait curieux de connaître ses premières émotions, à la lecture de ce terrible penseur. Les uns veulent qu'il en ait été saisi, subjugué dès la première heure, et ils rapportent à cette forte discipline la conscience qu'il a gagnée a d'entrer dans l'époque sérieuse de sa vie et d'être devenu un homme x> ; d'autres

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soutiennent que cette première rencontre éveilla dans son esprit plus de répulsion que de sympathie^ et ils croienten trouver lapreuve dans les reproches qu'il adresse àMendelssohn et dans le nom de petit sophiste q\i*\l semble lui infliger pour le punir de son admiration pour Spinosa. Quoi qu'il en soit, un esprit sincère, qui cherchait à voir de ses pro^resyenxquid liquidum sit in causa christianorum, ne pouvait lire impunément le Traité thêologico-polttique. Spinosa est le premier qui ait pratiqué sur les livres sacrés ces essais de paléontologie littéraire qui ont amené des révélations inattendues et décisives. Affranchi du prestige de la tradition, il avait sollicité, par une observation patiente et minutieuse^ le témoignage des livres euxmêmes, et il n'avait pas tardé à relever une foule d'indices, qui trahissaient une origine et une composition bien plus récentes que ne l'enseignait l'Église ou la Synagogue. C'est lui qui, le premier, a révélé les impossibilités radicales qui s'opposent à l'authenticité du Pentateuque et forcent à chercher un autre rédacteur que Moïse. Dans un siècle qui considérait la Bible comme tombée du ciel {epistola e cœlo missa) il sut poser les principes d'une saine exégèse et replacer les livres au milieu des circonstances historiques qui avaient présidé à leur formation. Sans doute il n'appliqua pas sa méthode avec une rjgueur inattaquable, il ne fit pas toujours preuve d'un grand tact historique^ défaut qu'il partage avec son siècle, mais il eut l'honneur de frayer une voie nouvelle aux études bibliques et de les affranchir de ce joug écrasant d'un canon divin et infaillible. Il dévoila l'Illusion de cette prétention et rappela que la collection des livres avait été formée par les soins d'individus ou d'assemblées qu'on ne connaissait pas^ et qui n'avaient point été protégés ou dirigés par une inspiration spéciale.

Sur le Caractère de la langne et de la race sémitiques, il ouvrit des horizons nouveaux. C'est de lui qu'est cette remarque capitale, aujourd'hui admise comme un axiome : » les Juifs ne font jamais mention des causes moyennes » ou particulières. Par religion, par piété, ils recourent » toujours à Dieu. Le gain qu'ils font dans leur commerce » est un présent de Dieu; s'ils éprouvent un désir, c'est )) Dieu qui y dispose leur cœur; s'ils conçoivent une idée, » c'est Dieu qui leur a parlé. » « C'est une coutume anti- » que non-seulement des Juifs^ mais aussi des païens, de » rapporter à Dieu tout ce qui donne à un objet un carac- )) tère d'excellence et de supériorité. Ainsi puisque ce )) sont les ouvrages extraordinaires de la nature qu'on » appelle ouvrages de Dieu et que les astres d'une hauteur ï) prodigieuse sont nommés astres de Dieu, il ne faut point » s'étonner que dans la Genèse les hommes d'une grande » force, d'une grande stature soient appelés fils de Dieu, » quoique impies du reste^ ravisseurs et libertins. »

L'ancienne apologétique était démantelée par les coups qu'il lui portait dans ses réflexions sur les miracles. (( Ceux qui prétendent établir l'existence de Dieu et la )) religion sur les miracles prouvent une chose obscure )) par une chose plus obscure encore et qu'ils ignorent au )) suprême degrés de façon qu'ils inventent une espèce )> d'argumentation jusqu'à présent inconnue, qui consiste )) à réduire son contradicteur non pas à l'impossible, » comme on dit, mais à l'ignorance. » Il propose une explication psychologique du prestige dont le miracle est entouré auprès de la foule. « Le vulgaire est persuadé » que la puissance et la providence divines n'éclatent » jamais si visiblement que lorsqu'il arrive dans la nature » quelque chose d'extraordinaire et qui choque les idées

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