CHAPITRE II
Rousseau et Bayle. — Spinosa. — Traité théoîogico-politiquc . — Le - détermiDisme de Lessing. — Son panUiéisme. — Leibnitz et les
monades. — Dans quelle mesure Lessing appartient* il au xviu* siècle?
— Ses rapports avec le parti des lumières. — Joseph U.
Lessing est né dans une famille où le ministère évangélique était héréditaire depuis plusieurs générations, et il fut élevé, par son père et sa mère, dans le respect de la
doctrine traditionnelle. Cependant, malgré la sévère orthodoxie qui régnait dans la maison, les principes de tolérance formaient une partie du patrimoine de cette respectable famille. Un aïeul de Lessing avait soutenu à Leipsig, en 1670, une thèse latine qui portait ce titre : De la tolérance des religions; et ce n'était pas seulementaux trois religions de l'Empire, maisà toutes les religions en général, que le jeune docteur recommandait le support mutuel*
De bonne heure Lessing fut témoin des fureurs de Tintolérance dogmatique. Il avait à peine quatorze ans qu'il vit flétrir, par le conseil municipal et par son père du haut de la chaire, le recteur du collège de sa ville natale, pour une thèse mal sonnante sur le théâtre considéré comme une école de mœurs. Un jeune étudiant, qui voulut prendre la défense du malheureux recteur et lança une satire contre les bourgeois et les autorités constituées, fut condamné à la prison et contraint à faire amende honorable pour cette insolence. On ne peut douter que ces événements laissèrent une trace profonde dans l'âme du jeune écolier.
A quel moment s'accomplit la crise ordinaire qui marque, chez tous les hommes de valeur, le passage de la foi d'autorité, de la naïveté de l'enfant qui reçoit avec les caresses de sa mère ses sentiments religieux, à la foi virile et réfléchie, c'est ce que nous ne pouvons fixer. Une lettre, adressée à son père en 1749, nous autorise à penser que, dès cette époque, vers sa vingtième année, il avait rompu avec l'orthodoxie et s'était attaché à relever le côté pratique, vivant, du christianisme, comme l'élément essentiel. On sent l'indignation d'un esprit sincère, ardent et qui déchire tous les voiles de l'hypocrisie ou du formalisme : c Le temps prouvera quel est le meilleur chrétien, celui )) qui sait par cœur les principes de la doctrine chrétienne
» et les a toujours à la bouche, souvent sans les compren- D dre^ qui vaà l'église et accomplit tous les rites parce que ï> c'est l'usage^ ou celui qui a douté une fois et qui, par )) l'examen, est arrivé à une conviction ou du moins essaye » d'y arriver. La religion chrétienne n'est pas une chose » qu'on doive accepter sur la foi de ses parents. La plupart 9 la reçoivent de leurs pères comme leur patrimoine, mais )) ils montrent à l'usage quels bons chrétiens ils sont. Tant » que je ne vois pas qu'on observe, mieux un des commau- » déments les plus essentiels du christianisme, l'amour » des ennemis, je doute si ceux qui se donnent pour Tt chrétiens le sont bien véritablement. »
Cette même année, il compose sa comédie du Libre Penseur {Freigeist) pour prouver à son père qu'un auteur comique peut être un bon chrétien, puisqu'il présente les vices sous leur côté ridicule et amuse le public aux dépens du méchant. Cette satire des espriis forts montre qu'il ne s'était pas laissé emporter par l'effervescence de la jeunesse et qu'il n'avait pas répudié^ avec les doctrines de l'orthodoxie, la foi chrétienne.
Dans ses Pensées sur les Moraves (1750), il loue Zinzen* dorf d'avoir distingué la religion des subtilités dogma* tiques et d'avoir proclamé le christianisme simple^ le christianisme pratique^ celui du cœur y du sacrifice.
Même à l'âge où l'on pardonne à la jeunesse quelques excès, il reste maître de lui, et^ tout en réagissant contre les préjugés de son temps, il ne dépasse jamais les limites qu'il s^était posées. En littérature comme en théologie, ii échappe à toutes les coteries et ne se laisse enfermer dans aucun cénacle. Dans la querelle passionnée des Suisses et de Gottsched, alors que s'agitaient les destins de la poésie allemande, il sait se garder de tout parti
pris et il se constitue le défenseur vaillant de la clarté, de la raison et de la liberté, comme nous le verrons en théologie aussi sévère pour les amis des lumières que pour l'orthodoxie rigide. Jaloux de conserver dans sa main ce fil mystérieux qui rqjie entre elles les diverses périodes de rhistoire humaine, il a su allier au respect de la tradition et de l'œuvre des ancêtres Télan et Tardeur du pionnier. Ce n'est pas un esprit médiocre qui manque de souffle et qui se traîne dans les ornières du juste milieu : dès la première heure, il a marqué sa place et révélé sa lignée ; il plane au-dessus des partis et ne se laisse asservir par aucun. C'est un génie ordonné qui aime la mesure, la justesse, la vérité par-dessus tout.
Bayle et Rousseau, parmi les nôtres, ont exercé une grande influence sur son développement. Il aime Rousseau et il s'écrie : a Que la France serait heureuse, si elle avait beaucoup de prédicateurs de cette force ! » Ce n'est pas qu'il méconnaisse ses défauts : il lui reproche de manquer de sens historique, et il trouve dans cette lacune l'explication des théories hasardées et violentes de Tau* teur du Contrat social. Il termine la réfutation du paradoxe célèbre sur les lettres et les arts, par ces mots pleins de sens : <( Les arts sont ce que nous voulons les faire. Il » dépend de nous qu'ils ne soient pas nuisibles, n Citons enfin le jugement qu'il porte sur l'œuvre totale de Rousseau : (( Rousseau est le sage hardi qui ne tient compte » d'aucun préjugé et qui va droit à la vérité, sans s'inj) quiéter des semblants de vérité qu'il doit sacrifier à » chaque pas. Son cœur ne reste pas étranger à ses idées » spéculatives et il parle avec un tout autre accent que le » sophiste vénal que l'intérêt et la vanité ont transformé » en un professeur de sagesse, d '
L'érudition immense de Bayle lui avait acquis un grand crédit auprès des savants allemands. Le théologien Semler le cite souvent et recommande ses ouvrages comme un arsenal commode, où Ton rencontre toutes sortes d'informations et de renseignements précieux. La lecture du Dictionnaire histofique et critique éveilla le génie critique chez Lessing et décida la direction de ses travaux. Le commerce avec ce libre esprit, qui excelle à démolir le dogmatisme outrecuidant, plaisait à notre jeune écrivain; il aimait à suivre ses manœuvres savantes qui déroutent l'adversaire et l'écrasent sous les conséquences de son propre principe.
Ennemi des fausses conciliations et des compromis, il applaudissait à la dialectique implacable du sceptique, qui, sous le nom de triomphe de la foi, établissait l'in* compatibilité radicale de la doctrine orthodoxe, de la révélation et de la raison, et ruinait d'avance tout essai de théologie spéculative. Il ne fut pas dupe des humilités que Bayle affectait au nom de la raison, il n'y vit qu'un procédé de polémique, et rapporta de ces études une confiance plus virile en la raison.
Mais les deux maîtres dont il relève, dans la fréquen* tation desquels il s'est formé, ce sont Spinosa et Leibnitz*
Pendant son séjour à Breslau, au milieu de la dissipa» tion de la vie de garnison (il était secrétaire d'un général) il s'adonna à l'étude des PèreSy et, sur le conseil de son amiMendelssohn, il lut Spinosa. On serait curieux de connaître ses premières émotions, à la lecture de ce terrible penseur. Les uns veulent qu'il en ait été saisi, subjugué dès la première heure, et ils rapportent à cette forte discipline la conscience qu'il a gagnée a d'entrer dans l'époque sérieuse de sa vie et d'être devenu un homme o ; d'autres
24 LE CHRISTIANISME MODËUXE„
souliennent que celte première rencontre éveilla clans son esprit plus de répulsion que de sympathie^ et ils croienten trouver lapreuve dans les reproches qu'il adresse h Mendelssobn et dans le nom de petit sophiste qu'il semble lui infliger pour le punir de son admiratioji pour Spinosa. Quoi qu'il en soit, un esprit sincère, qui cherchait à voir de ses propres yeux ^t/ie/ liquidum sit in causa christ ianorum, ne pouvait lire impunément le Traité théologico-politique. Spinosa est le premier qui ait pratiqué sur les livres sacrés ces essais de paléontologie littéraire qui ont amené des révélations inattendues et décisives. Affranchi du prestige de la tradition, il avait sollicité, par une observation patiente et minutieuse^ le témoignage des livres euxjnémes, et il n'avait pas tardé à relever une foule d'indices, qui trahissaient une origine et une composition bien plus récentes que ne l'enseignait l'Église ou la Synagogue. C'est lui qui, le premier, a révélé les impossibilités radicales qui s'opposent à l'authenticité du Pentateuque et forcent à chercher un autre rédacteur que Moïse. Dans un siècle qui considérait la Bible comme tombée du ciel {epistola e cœlo missa) il sut poser les principes d'une saine exégèse et replacer les livres au milieu des circonstances historiques qui avaient présidé à leur formation. Sans doute il n'appliqua pas sa méthode avec une rigueur inattaquable, il ne fit pas toujours preuve d'un grand tact historique^ défaut qu'il partage avec son siècle, mais il eut l'honneur de frayer une voie nouvelle aux études bibliques et de les affranchir de ce joug écrasant d'un canon divin et infaillible. Il dévoila l'illusion de cette prétention et rappela que la collection des livres avait été formée par les soins d'individus ou d'assemblées qu'on ne connaissait pas^ et qui n'avaient point été protégés ou dirigés par une inspiration spéciale.
Sur le caractère de la langue et de la race sémitiques, il ouvrit des horizons nouveaux. C'est de lui qu'est cette remarque capitale, aujourd'hui admise comme un axiome : » les Juifs ne font jamais mention des causes moyennes )) ou particulières. Par religion, par piété, ils recourent » toujours à Dieu. Le gain qu'ils font dans leur commerce » est un présent de Dieu; s'ils éprouvent un désir, c'est » Dieu qui y dispose leur cœur; s'ils conçoivent une idée, » c'est Dieu qui leur a parlé. » « C'est une coutume anli- » que non-seulement des Juifs^ mais aussi des païens, de )) rapporter à Dieu tout ce qui donne à un objet un carac- )) tère d'excellence et de supériorité. Ainsi puisque ce )) sont les ouvrages extraordinaires de la nature qu'on » appelle ouvrages de Dieu et que les astres d'une hauteur )) prodigieuse sont nommés astres de Dieu, il ne faut point » s'étonner que dans la Genèse les hommes d'une grande » force, d'une grande stature soient appelés fils de Dieu, ;> quoique impies du reste^ ravisseurs et libertins. »
L'ancienne apologétique était démantelée par les coups qu'il lui portait dans ses réflexions sur les miracles. « Ceux qui prétendent établir l'existence de Dieu et la » religion sur les miracles prouvent une chose obscure )> par une chose plus obscure encore et qu'ils ignorent au » suprême degrés de façon qu'ils inventent une espèce )> d'argumentation jusqu'à présent inconnue, qui consiste )) à réduire son contradicteur non pas à l'impossible, » comme on dit, mais à l'ignorance. » Il propose une explication psychologique du prestige dont le miracle est entouré auprès de la foule. c( Le vulgaire est persuadé )) que la puissance et la providence divines n'éclatent )) jamais si visiblement que lorsqu'il arrive dans la nature » quelque chose d'extraordinaire et qui choque les idées
PONTÀNÈS. 2
» reçues, surtout si révénement tourne au profit et à » Tavantàge des hommes. Aussi rien ne prouve plus claij) rement aux yeux du peuple Texistence de Dieu que l'in- » terruption soudaine de la nature. Tant que la nature » suit son cours ordinaire, on s'imagine que Dieu ne fait » rien; et réciproquement, pendant que Dieu agit, la » puissance de la nature semble suspendue et ses forces )) oisives, de façon qu'on établit ainsi deux puissances dis- )) linctes Tune de l'autre, celle de Dieu et celle de la » nature. » Les lois de l'Univers étant les décrets et les volontés élernelles de Dieu, le miracle qui les suspend ne peut nous éclairer sur l'essence de Dieu, a Si l'on » appelle miracle un bouleversement de l'ordre de la » nature ou une interruption de son cours, ou un fait qui » contrarie ses lois, il faut dire alors, non plus seulement » qu'un miracle ne pouvait donner aucune connaissance )) de Dieu, mais qu'il irait jusqu'à détruire celle que nous » avons naturellement, et à nous faire douter de Dieu et )y de toutes choses. »
Mais ce hardi novateur n'a pas encore secoué l'idée de l'autorité en matière de foi. Il n'ose pas en appeler ouvertement de la Bible à la vérité, et après avoir démoli la notion commune du miracle, il éprouve quelque embarras à confesser que c'est le point de vue des écrivains sacrés. Cette contradiction lui est fâcheuse et il essaye de la voiler. Par une série de petites manœuvres, qui l'exposent aux représailles des défenseurs de l'orthodoxie, il s'efforce d'établir qu'une foule de récits bibliques ne paraissent miraculeux que par l'omission d'une circonstance importante. Par ce côté, Spinosa est le père de l'exégèse rationaliste. Étranger à l'idée du mythe, il n'admet d'autre dégénérescence dans le récit que celle de la fraude ou de
rinexpérience des écrivains; et il prouve, une fois de plus, qu'un respect obstiné de la lettre conduit à des interprétations qui tourmentent le texte et ne sauvegardent pas la pensée, Tintention de l'écrivain, comme une exégèse plus désintéressée, qui n*a pas asservi d^avance la conscience à ses résultats.
Il est curieux d'observer avec quelle lenteur et à travers quels détours l'esprit humain rentre en possession de son autonomie. Même lorsqu'il a vu la vérité et qu'il l'a embrassée, il n'affirme pas fièrement son indépendance, il cherche à se prévaloir de l'autorité établie et à couvrir de son manteau le fruit de ses découvertes.
Ainsi Spinosa qui vient d'arriver à cette conviction, que les théologiens de son temps mêlent trop les disputes de l'école à la religion et qu'il faut distinguer la foi de la métaphysique, ne se résigne pas à laisser cette grande vérité s'imposer par sa propre évidence, il s'efforce de lui concilier la sanction de l'Écriture et il s'évertue à établir que la Bible n'enseigne rien en dehors de la piété proprement dite.
C'est ici, où Spinosa a vraiment été un réformateur et a répandu des torrents de lumière sur un sujet que les gens d'église avaient couvert d'épaisses ténèbres. Chose étrange ! c'est cet impie, ce chef des athées, qui a marqué le vrai caractère de la religion et dégagé le principe chrétien de tous les décombres sous lesquels il était ense-
veli. Preuve indirecte et bien frappante que le christianisme n'est pas une série de propositions dogmatiques et qu'on ne doit pas Taborder avec l'intelligence pure. Spinosa renverse le substratum métaphysique sur lequel repose l'édifice chrétien, mais c'est une volonté pure^ il a mené la vie d'un saint et il saisira mieux l'essence du
cliristianisme qu*uQ philosophe spirilualiste ou qu'un théologien orthodoxe ; on va en juger :
« Plus d'une fois, dit-il dans la préface du Traité théolo^ )) gico'politique^ je me suis étonné de voir des hommes » qui se vantent de professer la religion chrétienne , )) c'est-à-dire la charilé, la joie, la paix, la continence, la j) confiance, se combattre les uns les autres avec telle )) violence et se poursuivre d'une haine si farouche que )) c'est bien plutôt par ces traits qu'on distingue leur reli- )) gion que par les caractères que je disais tout à l'heure. » Car les choses en sont venues au point que personne ne )) peut guère plus distinguer un chrétien d'un turc, d'un » juif, d'un païen, que par la forme extérieure et le vôte- » ment, ou bien en sachant quelle église il fréquente, ou » enfin qu'il est attaché à tel ou tel sentiment, et jure sur » la parole de tel ou tel maître.... le Verbe de Dieu n'a )) pas révélé un certain nombre de livres, mais seulement )) cette idée si simple où se résolvent toutes les inspira- )) tiens divines des prophètes, qu'il faut obéir à Dieu » d'un cœur pur, c'est-à-dire en pratiquant la justice et la )) charité... La révélation divine n'a d'autre objet que » l'obéissance, elle est, par conséquent, distincte de la )) connaissance naturelle tant par son objet que par ses )) bases et ses moyens, ainsi donc elles n'ont rien de » commun et chacune d'elles peut reconnaître les droits » de l'autre, sans qu'il y ait ni maîtresse ni servante. »
Et dans sa correspondance (1) : « Oui, je le répète avec )) Jean, c'est la justice et la charité qui sont le signe le » plus certain, le signe unique de la vraie foi catholique, }) la justice et la charité voilà les véritables fruits du Saint-
(1) Lettre 38, à M. A. Burgh.
)) Esprit. Partout où elles se rencontrent, là est le Christ; )) et le Christ ne peut pas être là où elles* ne sont plus, » car Tesprit du Christ peut seul nous donner Tamour de » la justice et de la charité... Pour ce qui est des Turcs et » des autres peuples étrangers au christianisme, je suis » convaincu que s'ils adorent Dieu par la pratique de la » justice et Tanaour du prochain, l'esprit du Christ est en » eux et leur salut est assuré, quelque croyance qu'ils » professent, d'ailleurs, suy Mahomet et ses oracles. » Sur raniour du Christ : « Le Christ n'est point venu (1) insti- » tuer des lois à titre de législateur, mais donner un en- /) seignenicnt moral à titre de docteur, et ce qu*il voulait » réformer ce n'était point les actions extérieures, mais le » fond des cœurs... Il n'est pas absolument nécessaire (2), » pour le salut, de connaître le Christ selon la chair; » mais il en est tout autrement si l'on parle de ce Fils de » Dieu, c'est-à-dire de cette éternelle sagesse de Dieu qui » s'est manifestée en toutes choses et principalement dans » l'âme humaine et plus encore que partout ailleurs dans » Jésus-Christ... Ceux là sont réellement (3) desantéchrists » qui poursuivent les honnêtes gens, amis de la justice, » parce qu'ils sont en dissentiment avec eux et ne défcn- » dent pas les mêmes dogmes. Car nous ne connaissons I) les fidèles qu'à cette marque, qu'ils aiment la justice et » la charité, et cehii qui persécute les fidèles est un anté- » christ. Il s'ensuit que la foi ne requiert pas tant la » vérité dans les doctrines que la piété, c'est-à-dire ce qui » porte l'esprit à l'obéissance... Il ne faut comprendre » dans la foi catholique que les points strictement néces-
(i) Traité tkéologico-^litique, édition Saisset, ch. vu, p. 134« (2^ Lettre à Oldenburg, 1. 111, p. 367.
(3) Traité théoiogico-politiquCf p. 233.
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)) sairos pour produire l'obéiss-ince à Dieu, ceux, par cou- » séqnonl , dont l'ignorance conduit nécessairement à » l'esprit de rébellion; pour les autres, chacun se connais- » sant soi-même mieux que personne, en pensera ce qu'il » lui semblera convenable, selon qu'il les jugera plus ou » moins propres à le fortifier dans l'amour de la justice... )) Maintenant je ne crains plus d'énumérer les dogmes de » la foi universelle ou les dogmes fondamentaux de l'Écri- » ture, lesquels doivent tous tendre à cet unique point, » savoir : qu'il existe un Être suprême qui aime la justice )) et la charité, à qui tout le monde doit obéir pour être » sauvé, et qu'il faut adorer par la pratique de la justice » et la charité envers le prochain. »
Ces fortes pensées déposèrent leur ferment dans l'âme de Lessing, et lui servirent de boussole à travers tous les incidents de sa polémique contre l'orthodoxie. On ne peut le contester, sa conception du christianisme procède de Spinosa : c'est le Traité théologico-politique qui a fixé ses sentiments sur ce sujet. En conclurons-nous que Lessing est un spinosiste de la stricte observance? C'est un travers de l'esprit français, plus jaloux de généraliser que de suivre une analyse patiente, de se hâter d'imposer aux hommes et aux choses une étiquette, de les ranger dans une classification, et de se persuader qu'il les connaît parce qu'il a su découvrir quelques ressemblances avec des objets déterminés. Les ressemblances ne sont utiles à constater, elles ne favorisent le travail de la science et ce mouvement de systématisation que nous impose le besoin d'unité, que lorsqu'elles succèdent à une observation exacte de toutes les différences qui séparent et caractérisent les objets. L'ignorant proclame des ressemblances là où le savant découvre des différences essen-
tielles. Contemplés de loin, en gros, tous leà objets se ressemblent et se confondent; ils ne révèlent leurs différences et ne livrent leurs secrets qu'aux esprits délicats, qu'à ceux qui savent s'approcher d'eux, les considérer de près et se laisser instruire par eux au lieu de les plonger dans le chaos de quelque dénomination bien vague. Pour un inquisiteur qui cherche une affirmation malsonnante pour justifier ses anathèmes, Lessing offrira plus d'une parole qui permettra de le marquer au front du nom réprobateur de spinosiste. Mais celui qui veut simplement connaître la pensée de Lessing sur les problèmes philosophiques est averti déjà de retenir son jugement en surséance par le nombre de jugements contradictoires qu'on a avancés sur cette question. Pour les uns c'est un disciple de Leibnitz, pour d'autres, un idéaliste et un prédécesseur de Fichte; pour ceux-ci, un partisan de l'idéalisme absolu et un avant-coureur de Hegel, pour ceux-là, un panthéiste et un disciple de Leibnitz tout ensemble, pour le docteur Schwarz un théiste spéculatif.
Les amis et les ennemis qui le déclarent disciple de Spinosa s'appuient sur une conversation que son interlocuteur, Jacobi, a publiée après sa mort. L'entretien s'ouvre par un échange d'observations sur le Prométhée de Gœlhe.
« Lessing. — Les idées orthodoxes sur Dieu n'ont plus » de valeur à mes yeux, je ne puis m'en arranger. Ev %an » icav, je ne connais que ça.
» Jacobt. —Vous vous entendriez bien avec Spinosa.
» Lessing. — Si je dois m'enrôler sous la bannière de » quelqu'un, je ne veux point d'autre chef. »
Et il ajoute : « En connaissez-vous un meilleur? »>
Le lendemain ils reprennent la conversation. Lessing tléclare qu'il vient s'expliquer sur son Ev x«( irov, qui
a effrayé Jacobi, et après avoir demandé h son inlcrlocuteur : <( S'il connait bien Spinosa «^ il déclare a qu'il n'^ » a pas d'autre philosophie que celle de Spinosa n. Puis à Texclamation de Jacobi que son credo ne se trouve pas dans Spinosa, Lessing réplique : a J'espère bien qu'il n'est » contenu dans aucun livre. »
Nous ne pouvons nous empêcher de subodorer, dans cette conversation, je ne sais quoi d^ironique, de narquois, qui ne permet pas d'en accepter tous les termes comme l'expression définitive de la pensée de Lessing. Il me semble retrouver là ces allures ~du dialecticien, qui veut plutôt acculer son partenaire qu'exposer sa propre pensée. Et quand on entend Mendelssohn nous raconter : « qu'il aimait à jeter dans la conversation les idées les plus opposées pour voir quel produit elles enfantaient » , on est bien justifié à se demander s'il a pris ici la position d'un docteur ou d'un lutteur, s'il a parlé ^oyp9crcx»ç ou 7»upa<7T(xei>ç, pour employer ses propres expressions. Plus qu'avec tout autre, Lessing devait être tenté, en causant avec Jacobi^ de céder à cette pente de son esprit, car l'honnête philosophe flairait le spinosisme partout, et il était possédé d'une manie d'exorcisme qui ne pouvait trouver grâce devant Lessing. Aussi, quand nous entendons Lessing soutenir la thèse favorite de Jacobi^ que la philosophie de Spinosa est la vraie philosophie, et que le système de Leibnitz est, au fond^ le système de Spinosa, nous sommes fort disposé à soupçonner que dans cet entretien Lessing n'a pas livré le secret de sa pensée, mais qu'il a voulu mettre sur la sellette le grand questionneur et l'embarrasser; car dans sa correspondance avec Mendelssohn, il avait démontré que si le mot d'harmonie préétablie se rencontre chez Spinosa et a pu influer sur la
pensée de Leibnitz, il a reçu de ce dernier philosophe une signification et une portée bien autres. Au fond, Lessing n'est pas disposé à sacrifier Toriginalité et Tindépendance de sa pensée, il ne veut pas s'enrôler sous la bannière d'un chef d'école; mais si on le presse, si on le serre dans un dilemme, si on lui pose l'alternative ceci ou cela, si l'on veut l'intimider, le rejeter dans les bras de l'Église par un coup de désespoir, il n'hésitera pas, d'autant moins que le nom de Spinosa est plus décrié, et qu'on en parle comme «d'un chien mort ». D'ailleurs, il a plus d'un point commun avec ce maudit, et à quelle autre école peut-on se rattacher, puisque, de l'aveu de Jacobi, c'est la seule philosophie? N'y aurait-il pas là une leçon cachée pour le véhément Jacobi, une incitation à modérer son zèle inquiet et à ne pas faire cause commune avec les énergumènes de l'Église ?
Si les écoles de philosophie se distinguent bien plus par la méthode que par leurs résultats, on ne peut ranger Spinosa et Lessing dans la même catégorie. Tandis que le premier, fidèle à l'abstraction et à la sécheresse du monothéisme sémitique, fait tout disparaître devant la substanceune et procède par voie de déduction géométrique, descendant des sommets désolés de l'abstraction jusqu'à la réalité, qu'il essaye d'embrasser, mais qui reste glacée et inerte sous le souffle de sa métaphysique, tandis qu*il prétend considérer les actions humaines comme des surfaces et des lignes, ce qui donne à sa morale je ne sais quoi de rigide, de figé, contraire à la spontanéité de la vie; Lessing s'élève aux sublimités de la pensée, en partant des faits concrets; il remarque, à propos de Justin martyr, que l'homme ne peut connaître Dieu que par l'étude de ses œuvres, et ne peut affirmer son existence et ses
attribuls qu*après avoir observé les œuvres qui le révèlent ; c'est l'analyse qui est son guide, il ne redescend pas des hauteurs de Tempyrée sur les pas de la déduction ; du monde et de la riche multiplicité des phénomènes, il monte à Tunité, à Dieu. Tandis que Spinosa proclame que les êtres contingents et individuels, que tout changement, tout développement, sont une illusion de notre imagination, Lessing est tellement frappé de la diversité des phénomènes et de la réalité de leur existence, qu'il transporte en Dieu cette multiplicité et qu'il statue « une unité qui n* exclut pas une sorte de multiplicité » (1). Sa théorie de la Trinité n'a pas d'autre but que d'échapper à' l'unité abstraite où tout se résout et disparaît.
S'il est vrai que la pensée, môme la plus désintéressée, subit l'influence du caractère et du genre de vie, s'il faut ajouter foi à ce mot de Fichte : a Qui es-tu? je te dirai quelle Bst la philosophie que tu choisiras », on peut conclure hardiment de la destinée si contraire de ces deux hommes de génie, qu'ils ne professèrent pas la même philosophie. Spinosa est un ascète, un contemplatif retiré des choses tl'ici-bas ; c'est un fils de l'Orient égaré sous les brumes de la Hollande ; il a fait le vide autour de lui et il peut suivre le vol audacieux de sa pensée, sans être distrait par les bruits de ce monde; tout ce qui est contingent, accidentel, individuel, vient se dissoudre et se volatiliser dans cette méditation ivre de la substance infinie. Tout autre est Lessing : âme ardente, ouverte à toutes les joies, à toutes les souffrances, à tous les intérêts de ce monde, promené par l'inconstance du destin à travers toutes sortes d'aventures, du tumulte des camps aux intrigues du théâ-
(1) Éducation du genre humain, 73.
Ire, il a bien réalisé sa déiiuition de l'homme : « L'homme est créé pour agir et non pour disputaillery), sa vie a été un combat, une course incessante. Aussi ne lui demandez pas une doctrine achevée : il n'a ni le goût, ni le loisir de tisser patiemment un système qui embrasse Tunivers ; il restera ce que nous appellerions aujourd'hui un essayste, il n'élèvera pas un monument ; dans sa course rapide, il sèmera quelques germes féconds, il fera jaillir quelques étincelles qui illumineront et purifieront l'atmosphère. La phi-» losophie pour lui sera moins un ensemble de vérités démontrées et bien organisées que la recherche constante de la vérité; il ne sera pas toujours bien respectueux pour dame Métaphysique, et il se permettra à son endroit plus d'une malice. « Place, s'écrie-t-il, une paire de métaphysicien )) viennent rompre une lance avec mon héros I — - Voyons » crie l'un, vous croyez bien aux monades? — Oui. — ^ )) Vous rejetez bien les monades? s'écrie l'autre. — Oui. » — Quoi donc? Vous croyez et vous ne croyez pas? — » Parfaitement. » — Sommé par un pédant de s'expliquer sur les redoutables problèmes, il imiterait volontiers ce jeune paysan auquel son pasteur demandait : « Sais-tu quel est le septième commandement? » Au lieu de répondre^ le jeune gars prit son chapeau, le mit au bout de son doigt et, s'arausantà le faire pirouetter avec beaucoup d'adresse, il demanda au pasteur d'un ton moitié naïf, moitié narquois : « En feriez-vous autant?»
Ceux qui soutiennent que Lessing est un spinosiste, croient pouvoir le démontrer par les propositions qu'il a avancées sur Dieu et sur la liberté. Mais nous ne nous lasse/ons pas de répéter que Lessing n'est pas un penseur solitaire, un philosophe systématique qui déroule devant le lecteur Tenchaînementde ses déductions; il atoujours un
adversaire en face de lui, et, pour ne pas lui prêter des sentiments qu'il eût désavoués, il faut rapprocher ses thèses de celles qu'il combat. D'ordinaire, il ne nous offre que l'antithèse à Terreur qu'il poursuit, et il nous laisse le soin de faire sortir de cette contradiction la synthèse, qu'il a entrevue et qui seule pouvait satisfaire son esprit. Dans la question de la liberté, cela est manifeste.
Traqué parles théologiens comme un blasphémateur qui a renié lafoide ses pères, il se plaîtà leur répliquer : «Je suis » meilleurluthérienquevous;je reste fidèle à cette propo- )) sition, que la diète d'Augsbourg a qualifiée de blasphéma- » toire, bestiale {pecuina):la volonté humaine n est pas libre,» Le souffie amollissant du rationalisme pénétrait jusque dans le sanctuaire, et les docteurs de l'Église croyaient se réconcilier avec la philosophie en effaçant les angles du dogme orthodoxe et en se ralliant au pélagianisme de l'Église catholique. Ce point de vue étroit de l'entendement qui maintient isolés les divers actes de l'homme et n'aperçoit pas l'effrayant enchaînement qui s'établit entre eux (1), semblait à Lessing moins rationnel que le dogme déterministe du xvi® siècle, et il n'épargnait pas ses sarcasmes à cette liberté d'indifférence qui est une inconnue dans le monde réel. La haute philosophie s'accorde sur ce terrain avec la religion ; elles ne peuvent consentir à livrer le drame humain au caprice des individus, et chacune, selon sa langue, affirme une nécessité, une loi, une volonté qui préside aux évolutions de l'histoire et la conduit à un but. Il faut être bien aveuglé par la sottise pour rêver une indépendance qui nous priverait à tout jamais de tout progrès, de toute élévation spirituelle, et Lessing
(1) « Il n'y a pas d'ilcs dans ce monde, il n'y a pas d'actes sans conséquences éternelles. »
avait raison d'invoquer, contre ces défenseurs maladroits de la dignité humaine, la sainte obligation du devoir, de ridéal. <( Contrainte, nécessité d'après lesquelles agit » ridée du mieux^ comme vous m'êtes bien plus les bien- )> venues, que ce frivole pouvoir d'agir dans les mêmes cir- » constances, tantôt d'une façon et tantôt d'une autre. Je )) remercie le Créateur de ce que je suis forcé, forcé de faire )) ce qui est le mieux. Si dans ces limites je fais encore tant )) de faux pas, qu'arriverait-il si j'étais abandonné à moi » seul ? Je serais abandonné à une force aveugle qui ne )> connaît pas de lois et qui ne me soumet pas moins au » hasard^ parce que le hasard a son jeu en moi-même. » Cette contrainte, cette nécessité {Mûssen) ne peuvent faire illusion sous la plume de Lessing : ce sont des ex* pressions excessives, destinées à ouvrir les yeux au public qui n'a pas toujours le sentiment des nuances ; mais on ne pourra pas nous persuader que ce déterminisme ne fit aucune distinction entre la plante et l'homme, et, comme Luther^ réduisit l'individu à l'état d'une pierre. C'est la protestation irritée d'un penseur qui contemple au-dessus du conflit des passions de Thomme la beauté de l'ordrCj de l'harmonie, et qui sait que l'homme n'est pas dans le combat de la vie un tirailleur abandonné à sa fantaisie. Mais il n'ignore pas les conditions de la lutte morale^ et s'il rend grâces à Dieu d'être forcé au bien {dass ich mmsy dos Besle muss)^ il définit cependant a les êtres moraux » des êtres qui ont conscience de leurs perfections et ont le » pouvoir d'agir conformément à ces perfections» . Il ne nie donc pas la faculté que possède l'homme d'opter entre des actes opposés; mais il a jugé opportun, en présence du relâchement moral^ qui prétend dériver l'obligation d'une législation toute subjective, d'insister sur cette né^
cessité supérieure, sur cette puissance de la loi morale qui, soutenue par Tbabitude, devient en nous une seconde nature et détermine nos actes malgré les sollicitations des instincts inférieurs. « La loi à laquelle ils peu« » vent obéir est tirée de leur propre nature et ne peut être » autre que celle-ci ; agir conformément à ses perfec- )) tions individuelles. » L'opposition qu'il maintient contre ridée du rétablissement final et l'affirmation que les peines peuvent être éternelles, sont la preuve de son respect pour la liberté bumaine ; et s'il est sympathique au dogme du purgatoire, dégagé de tous ses éléments grossiers^ s'il ne veut pas admettre que le sort de l'homme puisse être, au moment de la mort, arrêté, fixé pour toujours, c'est encore une démonstration qu'il n'a pas refusé toute initiative à l'individu et qu'il lui reconnaît, avec Kant, le pouvoir d'ouvrir une série nouvelle. Un déterminisme conséquent, comme celui de Spinosa^ supprime l'histoire et le progrès, et ce n'est pas sous son inspiration qu'on eût pu écrire V Education du genre humain.
Pour saisir la vraie pensée de Lessing sur Dieu^ on est réduit à ces intuitions^ à ces inductions géniales par lesquelles on a tenté, sur les débris isolés d'un organisme ou d'un monument, de reconstituer le tout dans son bar^ monie et sa beauté. Nous ne possédons pas une page qui traite directement cette question, et toutes les opinions les plus contraires se sont produites, chacun essayant de couvrir son système du grand nom de Lessing. Le docteur Strauss, qui reporte sur ses thèses panthéistes le même parti pris dont il accuse les théologiens, affirme que Lessing ne pouvait pas accepter Tidée d'un être personnel infini, immuable dans sa souveraine perfection ; et que la seule forme sous laquelle il pût se représenter une divi-
LES MAITRES DE LESS1N6. 3d
nité personnelle, c'était celle de l'âme du monde. Il est certain que la transcendance, telle que le vulgaire la formule et qui n'est quel'écbo du dualisme, ne pouvait satisfaire ce besoin d'uuité qui est au fond de la conscience moderne et qui domine la pensée de Lessing. Un dieu hors du monde, qui n'intervient que par intervalles ou qui abandonne la machine à son propre jeu, devait paraître à Lessing un roi fainéant condamné à un incurable ennui. Mais la monotonie du panthéisme, cette succession incessante et fatale des accidents, qui apparaissent un moment à la surface pour rentrer soudain dans l'unité absorbante de la substance, n'est pas moins contraire à ce génie actif, qui se plaît au milieu de la diversité des phénomènes et de la complication des incidents, qui font l'intérêt du drame humain.
L'idée de l'unité du fini et de l'infini^ de la nature et de l'esprit^ qui de nos jours est entrée dans le domaine public, était au xviii*^ siècle une vraie révélation qui pouvait bien rattacher à Spinosa un esprit aussi indépendant^ aussi dédaigneux des anathèmes que Lessing. Cette vue nouvelle sur les choses n'est au fond que l'affirmation sous forme métaphysique de la grande révolution accomplie par le christianisme dans les rapports de la créature et du créateur. L'homme et Dieu sont rapprochés, sont réconciliés, sont unis : c'est la fin de ce dualisme qui pèse si tristement sur le monde païen et le retient dans l'angoisse, parce qu'il creuse un abîme entre le fini et l'infini* Les doctrines du Dieu^Homme^ de la Trinité, peuvent être condamnées comme des formules maladroites ou con« tradictoires, mais elles n'en sont pas moins le témoignage authentique de l'inspiration chrétienne. On peut les abandonner ou les réformer^ mais l'idée qu'elles dégagent^ en
hd LE CHRISTIANISME MODERNE.
tombant sous les coups de la critique, est inattaquable. C'est dans ce sentiment que Lessing a proposé une théorie de la Trinité, fort différente de la doctrine ecclésiastique, mais dont le but était toujours de marquer la supériorité de ridée chrétienne sur l'idée juive ou païenne, et de ne pas séparer le monde de Dieu. A ce point de vue, la thèse de Spinosa^ c( tout ce qui est^ est en Dieu, et aucune chose » ne peut être conçue hors de Dieu », ne lui semblait pas menacer la réalité des êtres, et il ne craignait pas ces ex* pressions dont une logique étroite peut être embarrassée. Un monde hors de Dieu serait un monde opposé à Dieu, qui, par conséquent, le limiterait et, en rabaissant la divinité^ se constituerait par ce fait à Tétat de divinité. Ce serait revenir au dualisme antique : la matière et Dieu. La doctrine même de la création n'est pas contraire à cette affirmation. Si Dieu a créé le monde, c'est qu'il Ta pensé, et si le monde est une pensée de Dieu, comment serait-il hors de Dieu ? Dieu est présent dans sa pensée, il la constitue, il la conserve ; si elle était hors de lui, elle cesserait d'être. Cette doctrine d'ailleurs ne doit être ni étrange, ni nouvelle pour un chrétien qui a entendu saint Paul dire : « Nous avons en lui la vie^ le mouvement et fêtre. » Ce qui s'opposera toujours à ces tentatives d'enfermer la pensée ondoyante et diverse de Lessing dans le moule du panthéisme, c'est sa notion de l'être individuel. Il ne réduit pas les choses et les êtres de ce monde à n'être que les modes de la substance divine comme Spinosa ; et, si les esprits finis ne sont pas hors de Dieu^ ils ne constituent pas cependant dans leur ensemble l'intellect divin, ils sont toujours Tobjet de la conscience divine. Quoique Dieu soit immanent en eux, comme dans toutes les choses de ce monde, il n'a pas abdiqué ou dispersé en eux sa dignité
de sujet ; il conserve toujours le pouvoir de se penser, il est donc une personne dans le sens éminent de ce mot. Un Dieu auquel on arracherait la représentation de soi )) ne serait plus un Dieu...Ii appartient aux perfections de » Dieu qu'il ait conscience de soi et qu'il puisse agir con- » formément à ses perfections. » Ces déclarations ne semblent pas laisser de doute sur le fond de la pensée de Lessing^ et si nous rencontrons quelques expressions un peu excessives, qui sont une protestation, plus ardente que mesurée, contre l'anthropomorphisme insolent des dissertations vulgaires, nous devons nous rappeler que Lessing « s'est souvent plaint de la pauvreté de ]a langue», et qu'il n'est pas toujours aisé de concilier dans nos formules les exigences de l'infini avec cette idée de personne, que nous apprenons à connaître dans son application à des sujets finis.
Mais si l'ardeur que l'on apporte à revendiquer celte détermination pour la divinité est provoquée par ce besoin suprême de la conscience d'avoir un Dieu vivant, un Dieu esprit^ et de ne pas laisser l'absolu retomber à l'état de matière inerte ou de nécessité aveugle, on peut compter Lessing parmi ceux qui n'ont pas sacrifié la personnalité de Dieu^ car il conserve à son Dieu la conscience de soi^ l'action consciente, et il a proposé une vue de l'histoire humaine et des religions^ qui suppose^ à l'origine et dans tout ]e cours du développement, un esprit maître de lui, qui a tout organisé en vue du but. Voilà bien l'idée essentielle qui sépare Lessing de Spinosa. Le solitaire d'Amsterdam n'a cherché dans l'étude de l'univers que la manière dont s'engendrent les rapports, dont s'organise l'enchaînement des choses : tout son système est consacré à la seule catégorie de la cause ;
il ne connaît rien au delà, et le monde tel qu'il le conçoit est un vaste mécanisme, où une pièce en pousse une autre. Mais si puissante que soit cette concaténation des choses, si ingénieuse et solide que soit cette analyse des causes et des eflPets, il y a dans ce système un manque de perspective qui nous attriste; nous venons nous heurter contre un mur d'airain, nous roulons toujours dans le même cercle ; et quand, lassés de cette monotonie, nous nous écrions : a Et après ? » quand nous demandons : « Cui bono? Où est le but?» Spinosa nous répond : ce souhait, ce besoin est une faiblesse, une duperie de Timagination, il faut bannir du domaine de la raison les causes finales ; et il déverse le sarcasme sur cette proposition : et Deum omnia sub ratione boni agere ». Tel n'est pas le sentiment de Lessing : sa pensée n'est pas absorbée et satisfaite par ridée de cause, il s'élève plus haut, il soumet le jeu des causes à des fins rationnelles, morales, et le but est pour lui la catégorie suprême, ^observation de la nature, comme de l'histoire, le confirme dans cette vue de son esprit que toutes choses concourent par leur harmonie et par leur développement à la réalisation de fins supérieures. Son livre sur VÉducationdu genre humain est inspiré par cette pensée, et il proclame l'existence d'un Dieu qui n'est ni oisif, ni puissance aveugle, mais qui prépare la réalisation du bien pour le bonheur de l'humanité.
Nous sommes amenés à conclure que, pour Lessing, Dieu est l'être parfait qui est la cause inconditionnelle de tout être; et peut-être faut-il ne voir dans son exclamation, Ev Tract nav, que cette affirmation de l'unité de cause, de principe que tous les penseurs doivent confesser sous peine de renoncer à saisir Tunité des choses et de retomber dans cette multiplicité des causes sans hiérarchie et sans
lien organique, qui fait du monde un chaos d'accidents.
Le prix que Lessing attache à Tindividualilé, le respect qu'il professe pour les différents états de la culture humaine, la valeur Bt la réalité qu'il attribue aux êtres contingents, la capacité de développement qu'il leur confère, tout nous ramène à Leibnitz. S'il faut donner un maître à ce penseur si primesautier, voilà le nom qu'on peut lui appliquer sans l'abaisser, ni le trahir* La théorie des monades^ qui a rendu à l'univers, à l'histoire, sa vie, son animation, a exercé sur la pensée de Lessing une profonde attraction; et s'il a été saisi par cette vue grandiose que Spinosa avait développée en ramenant toute la multiplicité des choses à l'unité, il n'a jamais sacrifié le principe de l'individualité, dont il a été un apôtre dans toutes les parties de son activité littéraire ; il n'a jamais subi la fascination effrayante de l'idée d'une substance une ; jamais il ne s'est perdu dans cet abîme. L'opinion qu'il expose sur la migration des âmes (1) ne peut être interprétée dans un sens spinosiste, comme un changement de formes qu'accomplit la substance une et identique ; elle implique la permanence de l'individualité, et nous reporte plutôt à ces petits touts indivisibles, capables de progression infi-
(i) « Est-il toat à fait absurde de croire que sur le chemin de mon » perfectionnement je dois traverser plus d'une enveloppe humaine? » — Qui empêche que chaque homme ait existé plus d'une fois dans ce » monde? Pourquoi ne reviendrais-je pas sur la terre toutes les fois que » je suis en position d'acquérir de nouvelles connaissances, de nouvelles » capacités? Est-ce que j'en emporte chaque fois une telle masse qu'il ne » vaille pas la peine de revenir? Non pas assurément. Serait-ce l'oubli » de mes existences antérieures qui m'en empêcherait? Tant mieux si je )) les ai oubliées. Le souvenir qui m'en resterait ne ferait que m'ôter la » possibilité de bien employer ma vie présente. Et, d'ailleurs, mon oubli » actuel est-ce un oubli éterneU (Éduc. du genre humain, 94, 98, 99.)
A4 LH CHKISTIANISME MODEUNK.
nie^ impénétrables à toute action étrangère et que Leibnitz appelle des monades. Pour nous résumer en un root, Lessing est un philosophe individualiste : il n'est pas panthéiste.
Si les œuvres de Lessing venaient d'être retrouvées enfouies en manuscrit dans un coin poudreux de quelque bibliothèque, sans aucune indication du siècle où elles ont été composées, nous ne pourrions pas hésiter longtemps à déterminer Tâge qui les vit nattre. Lessing est un homme du iviii** siècle, il en a le tempérament, la vaillance^ la clarté, la vigueur dialectique^ le goût du combat et l'ardeur de propagande. Le xviii* siècle est bien son milieu, il y plonge par ses racines ; mais il a déjà passé cet âge et il prophétise un monde nouveau, il y est même entré. On peut distinguer les grands hommes en deux classes : les uns résument leur époque, ils en sont l'incarnation, ils prêtent une voix éloquente à ses aspirations, à ses besoins, à ses idées^ ils sont les rois de leur temps, et d'autant plus acclamés qu'ils sont plus semblables à leurs contemporains; les autres ne s'arrêtent pas à reproduire la physionomie de leur temps, ils se précipitent vers l'avenir, ils en sont les contemporains^ et d'une main vigoureuse ils entraînent leur génération vers des idées nouvelles. Lessing appartient à ceux-là : il est de son temps, mais pour le dépasser; et ce n'est pas assez pour le caractériser de dire : c'est un homme du xviii* siècle ; il est facile de montrer combien il se sépare de ce parti des lumières {Aufklàrung) qui remplit TAUemagne de ses agitations et de ses intrigues.
Il édite, comme nous l'avons vu, l'œuvre de Rcimarus, et il professe une haute estime pour cet opiniâtre rationaliste; mais il s'en faut qu'il soit son disciple! Reimarus n est pas un esprit léger comme Mauvillon, un libertin de
mœurs ou de pensée^ c'est un homme sage, sérieux^ qui ne cherche pas à se divertir aux dépens de la religion établie; qui ne se livre pas, comme fiahrdt, à des explications de la Bible, fades et grotesques ; a toute science sans » la religion lui parait un passe- temps frivole, il cherche k » apaiser son âme, à la rassasier )> . C'est un déiste sincère, pénétré, et qui ne manque pas de dévotion. Il est distingué comme archéologue et orientaliste. Si nous osions chercher son héritier parmi nos contemporains, nous nommerions l'auteur de V Examen critique des doctrines de la religion chrétienne. Aussi Lessing ne permet pas à Gœze de salir sa mémoire. « Je ne souffrirai pas que vous traitiez » l'anonyme comme un écolier, comme un gamin; et sa » valeur est telle que sept Gœze ne seraient pas en état de » faire contrepoids à la septième partie de l'anonyme. »
Au milieu du xv!!!"" siècle, la théologie orthodoxe ne comptait plus dans ses rangs ces fiers représentants qui avaient élevée dans le siècle précédent, le château-fort de la dogmatique luthérienne. Flacius, Calow, Queenstedt, étaient de vrais savants, qui n'avaientpaseu de successeurs; et les allures hautaines de ce dogmatisme intraitable, si prompt à lancer ses anathèmes^ avaient faitjplace à des intrigues de sacristie, à des ruses de prêtres, qui trahissaient la décadence de l'orthodoxie. La science avait passé aux mains de l'incrédulité^ et ce n'était plus à armes égales que l'Église pouvait soutenir la lutte. Le mouvement piétiste, qui un moment avait rendu à la religion^ à la piété, une jeunesse et une floraison nouvelles, avait contribué aussi à discréditer et à affaiblir la culture scientifique; de sorte que les théologiens ne furent plus suffisamment préparés^ quand il fallut descendre dans Tarëne et repousser les coups d'un parti audacieux, qui rencontrait partout de
secrètes intelligences dans toutes les classes de la société.
Formé à l'école de Wolf, et armé de ce principe de contradiction qui est un réactif si terrible, Reimarus s'attaqua d'abord à cette distinction, imaginée par sou maître, de la religion naturelle, qu'on peut démontrer, et de la religion révélée, qu'on ne peut pas démontrer. Poser ainsi la question dans un siècle qui ressaisissait avec ardeur les droits inaliénables de la raison, c'était condamner d'avance le christianisme, et si Wolf, tout absorbé par le travail de classification^ de dessèchement, dirai-je, auquel il se livrait sur la doctrine de Leibnitz, ne pénétra pas jusqu'au cœur de la question et ne se prononça pas, Reimarus, poussant avec vigueur les conséquences du principe^ dut aboutir à la solution inévitable et s'appliquer à éliminer de la religion véritable^ rationnelle, tous les éléments surnaturels. Reimarus fit pour la doctrine de Wolf ce que Strauss a fait de nos jours pour la philosophie de Hegel; il dégagea les conséquences des principes et les mit en lumière. Mais l'œuvre de Lessing ne ressemble pas plus à celle de Reimarus qu'à celle de Strauss; il n'est pas un de ces messagers de l'ironie^ qui vient chiffrer une situation intellectuelle et constater la banqueroute. L'œuvre qu'il a accomplie rappelle celle que nous avons vu Baur poursuivre avec succès : il n'a pas précipité les études religieuses dans une impasse^ il a ouvert une voie nouvelle, où le respect pour la religion chrétienne peut se concilier avec toutes les exigences d'un rationalisme de plein vol. Nous n'avons à noter ici que les points graves sur lesquels il se sépare de Reimarus.
Signalons, dès l'entrée, la question critique proprement dite, l'authenticité des documents bibliques. Reimarus,
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comme son siècle, conserve la donnée traditionnelle de la composition des livres sacrés par des témoins oculaires, et dès lors il n*a d'autre moyen de rejeter tous les éléments miraculeux, dont il ne peut accepter la réalité, que l'hypothèse de la fraude, du mensonge. C'est toujours par cette échappée que l'esprit humain^ quand il reprend son indépendance, se dérobe au despotisme d'une histoire ou d'une dogmatique surnaturelle; il n'a pas toujours le loisir ni les préparations nécessaires pour étudier la question des documents, des livres, et c'est pour lui une voie plus commode et plus rapide, pour sortir d'embarras, d'imaginer une fraude. Un peu de culture scientifique suffit pour éveiller la défiance contre la lettre de la Bible, et nous mettre en insurrection contre son autorité dogmatique : pour asseoir un jugement compétent sur la composition des différents livres de l'Écriture, il faut des études patientes et qui ne s'enlèvent pas comme un raisonnement. Aussi voyons-nous cette solution rationaliste toujours choyée par ceux qui s'éveillent à la réflexion et qui s'essayent à l'indépendance de l'esprit.
Mais Lessing a trop observé la formation des légendes, et le travail lent par lequel les récits «e transforment, se revôtent,entre les mains de la tradition, de toutes sortes d'ornements, pour s'arrêter à cette solution grossière. Il étudie les livres eux-mêmes, les Évangiles, il découvre, à de certaines marques irrécusables qu'ils n'out pas aujourd'hui la forme et l'étendue de la première heure, et il oppose à l'hypothèse de la fraude celle du mythe et de la composition plus récente des Évangiles. De ce principe découlera tout un système d'interprétation de l'Écriture et de philosophie de l'histoire, qui rend impossible toute assimilation de Tœuvre de Lessing à cellede Heimarus.
De la hauteur sereine où il a placé les études critiques, Lessing dédaignera tous ces essais mesquins de voiler les contradictions qui éclatent entre les récits^ toutes les tentatives forcées et maladroites d'établir une harmonie qui ne peut pas exister^ et il préfère, dit-il en un beau lan-
gage, laisser aux Evangiles leur pourpre^ déchirée il est vraif mais toujours vinérahUy que de coudre entre eux des lambeaux qui ne s* accordent pas. De cette façon il n'est pas ^orcé, comme le Fragmentiste, d'accepter comme historique le fait que le cadavre du crucifié n'a pas été retrouvé dans le sépulcre où il avait été déposé, et d'en conclure que les disciples Tont volé pour pouvoir proclamer que Jésus était ressuscité. Fourberie qui, pour n'ôtre pas jugée au point de vue moral, n'en reste pas moins justiciable du principe logique de contradiction, et qui soulève des difficultés plus grandes que le miracle lui-même ; car il y a incompatibilité entre la perpétration de cette fourberie et l'enthousiasme des apôtres à proclamer dans le monde la réalité de la résurrection.
Fidèle à Tapologétique du xvii* siècle, qui démontre la vérité du christianisme par les miracles, les prophéties, la résurrection, Heimarus est amené à conclure que le christianisme est le fruit d'une imposture, dès qu'il a constaté que les preuves, dont l'étayent ses défenseurs, ne supportent pas l'examen. La conséquence est forcée pour un homme du xviii® siècle; mais c'est encore là un de ces points sur lesquels Lessing se sépare de son temps , il ne s'enferme pas avec l'orthodoxie dans cette citadelle minée, pour se voir enseveli, avec le christianisme, sous les ruines de ces arguments surannés; il fonde la démonstration du christianisme sur ce témoignage intérieur, qui n'est pas un fait de l'histoire ancienne, mais qui se repro-
duit lous les jours dans l'âme de celui auquel la religion cbrétieilne est annoncée ; et il crée ainsi une apologétique nouvelle, dont Pascal avait déjà esquissé les grandes lignes. Le Fragmenfiste tait tomber sous les coups de sa critique le christianisme, avec les preuves traditionnelles. Lessing a toujours revendiqué Thonneur de compter parmi les défenseurs du christianisme; il n'a sacrifié les avant-postes que pour sauver la forteresse.
L'esprit de camaraderie, de coterie du parti des lumières, ne fut pas plus puissant sur Lessing que le prestige de ses illustres devanciers : il conserva toujours l'indépendance de ses allures et de ses jugements vis-à-vis d'un parti avec lequel il avait plusieurs intérêts en commun et qui eût été jaloux de l'absorber. Il connaissait leurs étroitesses et ne les ménageait pas. Son frère, qui était engagé dans ce mouvement^ lui avait communiqué quelques observations sur la piété à!Emilia GaloUi, Écho complaisant des critiques qu'il avait entendu se produire^ Lessing n'eût pas laissé échapper cette occasion de mettre sur la scène, dans la bouche de cette intéressante jeune fille, quelquesunes des tirades à la mode contre les préjugés religieux; faire prêcher sur le théâtre la religion naturelle par une femme, quelle heureuse inspiration I Mais le grand critique avait trop de respect pour l'art^ il avait un senti- * ment trop délicat de la pudeur qui convient à la vierge pour courir après un succès de circonstance, a Les philo- » sophes en jupons ne sont pas de mon goût^ je ne con- » nais pas pour une jeune fille de plus grandes vertus que » la piété et l'obéissance >> ; et il déclare très-haut que a la » participation à un acte de culte n'est pas la preuve d'un )) esprit faible ou superstitieux » . Yoilà comment les amis des lumières entendaient la liberté : au préjugé orthodoxe
}\s substituaient le préjugé philosophique ; le fanatisme changeait de nom, mais l'état de Tàme restait le roéme^ il n'y avait pas purification, élévation, progrès, d'un esclavage on passait à un autre. « Ne me parlez pas de votre » liberté deBerlin^ écrit Lessing à Nicolaï, elle se réduit » purement et simplement à mettre en circulation autant » de sottises qu'on veut sur la religion. L'honnête homme )) rougira bientôt d'user de cette liberté. »
Être éclairé, posséder la lumière et la répandre, c'est une belle et sainte chose ! mais il ne faut pas se croire libre pour avoir changé de chaînes. Le templier (1) a dit vrai : a La pire des superstitions est de croire la sienne plus tolérable que les autres, de vouloir soumettre l'huma- » nité à cette superstition, jusqu'à ce qu'elle soit mûre » pour une plus brillante vérité. » Quel que soit notre credoy celui d'Athanase ou de Reimarus, qu'il se réduise à la trinité du xviir siècle, Dieu^ liberté, immortalité, ou qu'il contienne tous les articles du fameux symbole Quicumque; si nous l'acceptons comme un héritage, par respect filial ou par servilité à la mode, si nous ne le faisons pas ntdre par la réflexion^ si nous ne nous l'assimilons pas, nous ne sommes pas des hommes libres, des intelligences émancipées. C'est en vain que nous promenons la bannière du progrès, que nous nous appelons le a parti des lumières », nous ne sommes pas vraiment des hommes éclairés, nous avons aussi les préjugés, la superstition d'un dogme, nous ne sommes pas affranchis de la foi d'autorité. Nous avons beau crier contre l'obscurantisme, déclamer contre l'Église et la théologie chrétienne^ railler ceux qui se cramponnent à la foi de leurs pères^
(1) Nat?ian le Sage, acte IV, scène 4.
nous ne nous sommes pas élevés au-dessus de la foule, nous n'avons pas ouvert les yeux à une lumière plus intense et plus pure, nous ne sommes pas des penseurs libres, quoique nous portions le titre de libres penseurs. Les partis sont trop disposés^ en religion comme en politique, à confisquer pour leur credo ce beau nom de la liberté. Ce n'est pas la nature du credo qui fait Thomme libre, c'est la méthode. On n'est libre dans aucun domaine de l'activité humaine sans effort personnel ; c'est une couronne qu'on ne vous pose pas sur la tête, mais que chacun saisit de ses propres mains comme un conquérant. C'est dans le sentiment de cette différence radicale que Herder disait de Lessing: a Ce n'était pas un libre esprit, c'était un esprit » juste (1) ».
Le parti des lumières et de la liberté était soupçonneux, comme tous les partis, dont le lien le plus puissant est le mot d'ordre, et qui ne sont pas rassurés contre les défaillances des individus par une culture commune. a Tu penses que j'ai voulu faire la cour aux orthodoxes, » dans mes réflexions sur les peines éternelles I Qu'ai-je à faire des orthodoxes? Je les méprise aussi bien que u toi : seulement, je méprise encore plus nos ecclésias- 1» tiques à la nouvelle mode, qui sont trop peu théologiens et pas du tout philosophes. J'ai la conviction que si on » laisse s'établir ces fades docteurs^ ils finiront par tyran- » niser plus que les orthodoxes ne l'ont jamais fait. » La perspicacité du critique avait percé toutes ces belles déclamations sur la liberté et saisi le vice originel de tout ce mouvement. C'était un parti organisé pour la guerre, ce n'était pas une école où les caractères et les esprits se
(i) « £r war kein Freidenker, sondera ein Rechtdenker. p
trempent, se développent. On était plus occupé de bien conduire une manœuvre que de chercher la vérité avec ce désintéressement qui seul garantit le succès et affranchit rame. Avant tout il fallait discréditer, écraser, ridiculiser le parti opposé^ et cette préoccupation menait à des intrigues plutôt qu'à des recherches sérieuses. Tout homme d'action qu'il fût, Lessing n'était pas jaloux de ces succès éphémères, qui peuvent être suivis d'une réaction plus puissante, il préférait ces évolutions lentes et progressives qui élèvent toute une génération à un niveau intellectuel e t moral au-dessous duquel on ne pourra plus retomber. A propos d'un écrit de Basedow^ le pédagogue du parti, il signale à son frère tous les dangers de l'esprit sectaire, qui n'est pas seulement endémique à l'Église, et qui s^est retrouvé plus d'une fois tout aussi petit, sot, dans le monde philosophique. « Je hais, de toute mon âme, x> tous ces gens qui veulent fonder des sectes. Car ce n'est » pas l'erreur, mais l'erreur sectaire et la vérité sec- » taire, qui font le malheur des hommes ou qui le feraient, » si la vérité voulait fonder une secte, d On reconnaît à ces accents l'apôtre de l'idée d'humanité, qui ne veut pas voir relever par une coterie philosophique les vaines distinctions qui ont été si funestes àTharmonie des peuples et à la paix des sociétés. L'esprit sectaire est funeste à la libre recherche, comme à la haute culture morale, et Lessing a sauvé son siècle du marasme où l'aurait plongé le parti des lumières^ en brisant toutes les barrières pour conserver h son peuple ces grands horizons et ces grands courants d'opinion, qui défient toutes les tentatives d'accaparer l'esprit humain dans une secte ou une clique littéraire, et entretiennent le goût de Vuniversel et la haine des vues étroites et particulières.
KKS MAITRES DK LESSLN(«. 5S
Son goût pour les œuvres accusées, pour les caractères en relief, son aversion pour tout ce qui est fade, sans cou* leur, ne pouvaient le rendre sympathique à cette théologie de juste milieu qui, sans esprit critique ni grand souffle philosophique^ dissertait d'une manière insipide sur l'harmonie de la religion et de la raison^ et annonçait le règne d'un christianisme rationnel. Cette prétention de prouver, de justifier par la raison les dogmes chrétiens, d'expliquer parla psychologie les miracles de la Bible, ne pouvait mener qu'à une paix boiteuse; Lessing s'en inquiétait comme d'un retard apporté à l'émancipation des esprits. Il pensait qu'un système qui accuse dans ses conséquences les erreurs de son principe rend plus de services à la vérité que iles opinions indécises, vrais Protées^ où le faux et le vrai se coudoient et se confondent sans laisser sur l'esprit une idée nette qu'on peut s'approprier ou réfuter. « Plus l'erreur est grossière^ plus le chemin » qui mène à la vérité est court. L'erreur raffinée, au )> contraire, peut nous éloigner éternellement de la vérité, » et nous avons plus de peine à reconnaître qu'elle est )> l'erreur. » Cette théologie éclectique, sans principe supérieur, qui présidât à ses choix, amoindrissait le christianisme traditionnel, lui ôtait ce grand air qu'on ne peut refuser à une construction dogmatique aussi hardie, et d'autre part elle ne laissait pas la raison déplier en liberté toute son envergure; elle la condamnait aux fonctions ingrates de rebadigeonner le vieil édifice et de ][>roposer une exposition subtile du dogme, a Avec l'orthodoxie on » savait où l'on en était. On avait élevé une barrière entre » elle et la philosophie ; et à l'abri de cette barrière cha- )) cun allait tranquillement son chemin. Que fait- on x> aujourd'hui ? On brise la barrière, et sous prétexte de
5ft LE CHRISTIANISME MODERNE.
}) faire de nous des chrétiens raisonnables, on fait de » nous des philosophes déraisonnables... x> « Je t'en prie, )). cher frère, informe-toi bien exactement et regarde moins 9 ce que nos nouveaux théologiens rejettent que ce qu'ils » veulent mettre à la place. Nous sommes tous d'accord » que notre vieux système religieux est faux, mais je ne » pourrai pas dire que ce sont des lambeaux mal cousus )) de gâte-métiers et de demi-philosophes. Je ne connais » pas de chose au monde qui ait exigé et qui témoigne » plus de pénétration d'esprit. L'orthodoxie contredit » ouvertement la raison ; la nouvelle théologie voudrait bien la corrompre. Mieux vaut s'accorder avec un franc ï> ennemi pour pouvoir mieux se tenir sur ses gardes )> contre les ennemis cachés. » II vaut mieux, en effet, pour l'éducation des esprits, pour le triomphe durable de la raison, être aux prises avec VEncyclique et \e\Syllabus^ qui sont l'expression complète des principes du moyen âge, qu'avec les théories ondoyantes .du catholicisme libéral^ qui enguirlande l'esprit moderne et l'endort sans lui permettre ces efforts vigoureux qui assureraient son triomphe. Lessing déteste les esprits qui restent à moitié chemin : ils ne font qu'embarrasser la voie du progrès. C'est l'explication de sa sévérité contre les hétérodoxes de son temps, a D'un homme conséquent vous pouvez dire » comment il parlera, il agira dans un cas |donné, c'est » cette qualité qui fait de lui un homme^ qui lui donne la » solidité du caractère; c'est la grande vertu d'un pen- » seur. Un esprit rigoureux^ conséquent^ finit avec le » temps par corriger ses principes : car il est impossible » qu'un homme puisse appliquer longtemps ses principes p sans reconnaître qu'ils sont faux. Ce n'est donc pas l'or- » thodoxie, mais une certaine orthodoxie louche, boiteuse,
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» inégale qui me dégoûte. Oui, elle me soulève le cœur de D dégoût, elle m'irrite, c'est l'expression exacte pour mon ^ sentiment. »
La nouvelle théologie n'avait pas répudié la méthode de Torthodoxie; à son exemple, elle avait une confiance illimitée en la puissance du raisonnement et elle ne soupçonnait pas qu'un édifice, qui reposait sur un syllogisme bien clair, pût être ébranlé. Les deux partis étaient tout aussi exclusifs^ tout aussi étroits dans leur manière de juger les croyances qui ne s'accordaient pas avec la leur. On avait entendu l'orthodoxie du haut de son tribunal infaillible décréter qu'en dehors de son système tout était erreur, mensonge, impiété; le parti des lumières, qui n'était qu'une orthodoxie retournée, n'avait pas plus d'intelligence ni de respect pour tout ce qui n'était pas conforme à ses trois ou quatre thèses officielles, et^ hors de lui il ne comprenait rien, tout était superstition, fanatisme, il était tout aussi impuissant à expliquer la genèse et la source de croyances difiiérentes. Le sens historique de Lessing était froissé par ces procédés étroits et il se plaisait à relever, dans l'orthodoxie^ les pensées que la raison ou l'expérience consacrait; et môme il ne s'est pas toujours préservé de cette subtilité, de ces entorses données au texte, qu'il reprochait à d'autres, pour démontrer contre le parti des lumières que les dogmes traditionnels pouvaient encore se défendre devant la raison. On dirait parfois qu'il soutient une gageure; mais en d'autres rencontres il saisit les contradictions qui dévorent l'hérésie et les révèle sans ménagements. Ainsi il s'engage à prouver » que l'arianisme est infiniment plus absurde et plus tf blasphématoire que l'orthodoxie ». Avec cet esprit génial, qui lui permettait de comprendre et de goûter les
beautés des littératures classiques ou orientales, il avait distingué au-dessus des formules éphémères de la théologie, le sentiment religieux qui fait leur prix, et il ne voulait pas qu'en jetant le bain on jetai aussi l'enfant.
L'apologétique des uns comme les critiques des autres ne lui semblaient pas avoir pris pied sur le vrai terrain, et livré à leurs arguments contraires il eût été ballotté en sens divers sans arriver à une conviction profonde. « Il » m'a souvent paru que ces messieurs, comme dans la )) fable : « La mort et l'amour » , avaient échangé leurs » armes. Plus l'un d'eux voulait me démontrer par une argumentation serrée la vérité du christianisme, plus je » devenais sceptique. Plus un autre, d'un ton de triomfi phateur, voulait fouler aux pieds le christianisme, plus » j'avais envie de le relever dans mon cœur. Et ce n'était » pas la réaction naturelle de mon âme prompte à se pré- » cipiter avec violence d'un état dans un autre, c'était la )) conséquence de la manière dont chacun défendait sa D cause. » Dans l'effervescence de la jeunesse, il a pu partager la rage de négation qui a marqué dans ce siècle l'avènement de la libre pensée, il s'en confesse. «En » secouant le joug de certains préjugés, j'ai rejeté un peu » trop de choses, et il faudra que j'en reprenne quelques- » unes. » Mais au milieu de cette génération passionnée, armée en guerre, on ne peut rencontrer un esprit plus sincère, plus équitable, moins emporté : il se possède, il juge le mouvement auquel il appartient, il n'est pas enrégimenté, il ne relève que de sa conscience et il ne connaît pas la servitude de l'amour-propre, pire encore que celle des partis, est toujours prêt à suivre la vérité dès qu'elle se montre à lui. II porte le drapeau du xviii* siècle, mais non pas sa livrée.