‹ Le christianisme moderne: étude sur LessingChapitre 8 sur 56 · ŒUVRES THÉOLOGIQUES DE LESSING · texte numérisé non relu

ŒUVRES THÉOLOGIQUES DE LESSING

pose ; sous des noms et des personnages divers, il nous dénonce cet égoïsme qui est au fond de tous les caractères et qui s'allie, pour les appauvrir^ et les souiller, à toutes les vertus de rhomme.

Pour le succès de ce dessein, j'allais dire de cette prédication, tant je rencontre ici la préoccupation pratique du prédicateur, il fallait montrer Tégoïsme dans la société, dans rÉglise à laquelle appartiennent les spectateurs, et dévoiler ainsi, par des traits empruntés à la réalité, combien régoïsme s'attache à la religion pour la flétrir et rétoufiPer. C'est dans la religion triomphante, chez celle qui est le plus fortement organisée, qui est devenue une puissance extérieure, qui distribue à ses adhérents, à ses serviteurs, la fortune et le pouvoir, c'est chez elle que nous rencontrerons l'égoïsme le plus impudent, comme dans là secte la plus honnie, la plus écrasée, nous verrons fleurir ces vertus des petits, des pauvres, la bonté, l'humilité, la résignation, la douceur. On comprend dès lors pourquoi le patriarche est le type de la religion basse et égoïste, et le juif, persécuté, outragé pendant des siècles, le représentant de la religion pure, idéale : les caractères commandaient ces situations. Ces situations sont imposées par l'histoire , elles ne trahissent pas les sentiments cachés du poète. Lessing n'eût pas été moins sévère pour le juif rabbinique ou le musulman rigide, et de sa verve impitoyable il leur eût tissé cette tunique de Nessus du ridicule, que le patriarche traîne après lui, s'il avait cru utile de mettre en lumière les misères de ces deux religions. Mais il se propose ici d'agir sur les chrétiens, de leur in-* spirer une humilité salutaire, et il a pris sur le fait les tra* bisons de l'idée chrérienne, pour convaincre son peuple que la doctrine, la lettre tue, et que l'esprit moral S4»"i

vivifie. Voilà quelles étaient ses visées, mais jamais il n'a songé à rabaisser le christianisme, jamais il n'a«insinué que toutes les religions se valaient et que la religion chrétienne pouvait, moins qu'une autre, développer les énergies morales qui font l'homme. Il veut ramener l'attention absorbée par les disputes scolastiques sur la parole de Jésus : « Vous les connaîtrez à leurs fruits», et montrer quel est le vrai critère de la bonne religion. Quant à savoir quelle est la religion qui produira les meilleurs -fruits, ou bien quelle est la religion que professeront les hommes les plus moraux, c'est un problème qu'il ne soulève pas, et Ton conviendra que ce n'était pas sur la scène qu'on pouvait traiter un pareil sujet

L'auteur du Laocoon, qui recommandait aux poëtea de faire agir leurs créations et de les caractériser par leur action, qui plaçait au premier rang la poésie dramatique, parce qu'elle nous fait saisir le monde intérieur dans Vaction, n'a pas dû ignorer les critiques qu'on était en droit d'adresser à sa pièce au point de vue esthétique. « Si l'on » vient me dire qu'une pièce à tendance si accusée ne peut )) réunir tous les caractères de la beauté achevée, je » garderai le silence, maisje ne serai pas confus. J'aicon- )) science d'un but qu'on peut ne pas atteindre sans en )) rougir. » S'il eût été moins jaloux d'enseigner son peuple, il eût donné libre carrière à son imagination, et plus désintéressé, il n'eût pas inventé des situations pour placer ses discours, ses dissertations sur les miracles et les anges, il eût laissé la logique des passions et des caractères créer les incidents et les complications et amener le dénoûment. Ainsi le patriarche qu'il nous a dépeint comme un homme d'action, que les délicatesses de conscience ne gênent guère, eût été plus fidèle à sa nature

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