ŒUVRES THÉ0L06TQUES DE LESSING
s'il eût tenté quelque coup d'audace, qui pouvait réveiller la généreuse ardeur du templier, et préparer un dénoûment plus naturel.
Le dénoûment que Lessing a imaginé ne peut se défendre qu'au point de vue du symbolisme; ce qui revient à avouer que l'idée ici est tout et que l'action lui est sacrifiée. Dans les trois personnages qui finissent par découvrir qu'ils sont unis par les liens du sang, Lessing a voulu représenter les trois religions, qui, malgré leurs discordes, sont toutes trois sorties du vieux tronc sémitique, et prophétiser la réunion future de tous les membres épars de la famille humaine, sur les sommets sereins de la vie morale. Ces pensées nous charment, nous enthousiasment ; mais nous ne pouvons nous refuser à reconnaître que les diverses péripéties de la pièce sont des épisodes rattachés par un fil bien léger et qui n'est, au fond, que l'intention du poète : elles ne s'engendrent pas l'une l'autre; ce n'est pas la nécessité inexorable qui relie ces anneaux entre eux, facilement ils pourraient se rompre et se disperser. Le drame entier repose sur la ressemblance du templier avec son- père : changez un trait à celte physionomie, Saladin ne pourra plus être ému par le souvenir de son frère, il laissera tuer le templier, Recha sera laproie des flammes et la pièce sera brusquement arrêtée.
De même si Nathan, je ne sais pas par quelle divination, n'eût pas reconnu le templier, le frère allait bravement épouser sa sœur. On ne peut, en vérité, imaginer des motifs dramatiques plus superficiels et plus secondaires. C'est sans doute dans le sentiment de ces imperfections que Lessing refusait pour sa pièce le titre de drame et l'appelait ein dramatiches Gedicht (un poème dramatique); peut-être Texpression exacte serait-elle un drame did
Quant au côté polémique de la pièce, Lessing Ta exprimé très-nettement dans cette lettre à son frère, où il prend son parti de ne voir jamais représenter son œuvre. (( Il me suffit que parmi mille lecteurs, il y en ait un qui » apprenne à douter deTévidence et de Tuniversalité de » sa religion. »
Pour mettre fin à Tère des persécutions et des anathèmes, il veut persuader aux hommes que leur religion n'est pas évidente et qu'elle ne convient pas également à tous les niveaux de culture; sans cela ils n'hésitent pas, dans votre intérêt, à vous imposer leur foi et à vous punir comme un méchant, si vous avez la sincérité de leur résister. Cette pensée, que Lessing a développée dans Nathan, est le corollaire de la grande thèse à laquelle il a consacré son livre sur V Éducation du genre humain : la révélation n'est jamais finie, close, elle se déroule et se continue selon les temps et les aptitudes de l'humanité.
Un an après Nathan le Sage (1780), Lessing publiait V Éducation du genre humain^ dont la paternité lui a été quelquefois contestée, parce que, à cause de la rigueur des temps, il n'avait pas revendiqué le titre d'auteur et qu'il s'était contenté du rôle plus modeste et moins périlleux d'éditeur. Il écrivait à Reimarus fils : « C'est l'œuvre t> d'un bon ami qui fait toutes sortes d'hypothèses et de » systèmes pour se donner le plaisir de les détruire. » Cet ouvrage, qui ne contient que quelques pages, est plein de pensées hardies, nouvelles ; et l'on peut dire avec le docteur Schwarz, qu'il renferme en germe toute une philosophie des religions. Signalé à l'attention de la France par quelques lignes de madame de Staôl, il était resté ignoré du grand public jusqu'au jour où les saint-simo* nie^s le tirèrent de l'obscurité et en donnèrent une tra-