‹ Le christianisme primitifChapitre 14 sur 77 · L ASSEMBLEE DE JERUSALEM · texte numérisé non relu

L ASSEMBLEE DE JERUSALEM

qui leur parut un manque de zèle. Ils se rendirent à Antioche sous quelque prétexte, peut-être avec des lettres de recommandation, mais à coup sûr sans mission officielle. Ils engagèrent contre Paul et Barnabe une campagne violente, comme jadis contre Philippe et Pierre, si bien que les deux Apôtres décidèrent de parlir pour Jérusalem et de porter l'affaire devant les Douze ^

' D'après Duchesne : Origines chrétiennes, p. 27-29. — Le décret des Apôtres [Actes, 15, 28-29; provoque deux difficultés :

CD Quelle en est ^a /br;/2e/)?'«mj7!fe.'^ La recension orientale porte : « Je suis d'avis qu'on n'inquiète pas ceux des païens qui se convertissent à Dieu, mais qu'on leur écrive de s'abstenir des souillures des idoles, de l'impureté, des animaux étouffés et du sang. » La recension occidentale porte : « ... qu'on leur écrive de s'abstenir des souillures des idoles, de l'impureté et du sang, et de ne pas faire aux autres ce qu'ils ne veulent pas qu'on leur fasse w; c'est-à-dire quelle remplace la prescription relative aux animaux étouffés par la « règle d'or » de la charité sous une forme négative. [J'écarte, comme évidemment secondaires, des leçons où sont plus ou moins adroitement combinées les deux recensions précédentes.] — Il nous parait probable que la recension occidentale est postérieure à la recension orientale ; elle est un résumé systématique de la morale chrétienne, fait sans doute avant Calliste, alors que l'apostasie, l'adultère et l'homicide entraînent pour le coupable la pénitence perpétuelle. La recension orientale est primitive ; elle édicté certaines prescriptions dont l'origine mosaïque est évidente et qui doivent donner une consolation, une compensation au parti vieux-juif : la Loi et la circoncision ne valent pas pour les chrétiens d'origine païenne, c'est entendu ; en revanche, ces chrétiens devront, par charité pour les Judéo-chrétiens et pour ne pas les scandaliser, s'abstenir du sang des animaux étouffés Lév., 17...], des viandes immolées aux idoles, de la fornication [ou de certains mariages entre parents, Lév., 18; pour Prat : Théologie de saint Paul, I (I908i. 76, c'est cette prohibition de certains mariages qui est signifiée par la prohibition du sang].

b) Etant donné que la recension orientale semble primitive, le

L'assemblée, qui porte ordinairement le nom de .Concile de Jérusalem, était perplexe ; mais les divi-

décret est-il authentique ? Car : oc. saint Paul enseigne l'indifférence absolue des aliments, l Cor., 8. S : 10 23, 25-27; Rom., 14, 14, 17, 20 ; Tiéb: 13, 9 ; 6. saint Paul considère comme diaboliques les prohibitions alimentaires. Col., 2, 21; Héb., 9, 10 ; I, Tim.,4, 3 ; y. Tépitre aux Galates, 2. raconte la réunion de Jérusalem sans dire un mot des quatre prohibitions ; o, l'épître aux Galates exclut les quatre prohibitions lorsqu'elle porte, 2 6-10: ceux qui étaient considérés n'imposèrent rien de plus.... seulement de nous souvenir des pau\rcs; s saint Ignace [acZ Philad., 6, 1 ; ad Magnes. 8, 1 ; 10. 3 : — Funk *, p. 2tiS. 236. 238] et Tépltre de Barnabe [3, 6 ; 10, 9] paraissent ignorer le décret, ou lui être hostiles; ^. l'épître à Diognète ridicuUse toutes les prescriptions alimentaires judaïsantes sans aucune exception A, 1-6): r,. la Didaché proscrit les idolothyles sans se référer au décret des apôtres, et ignore les trois autres prohibitions i6, 3) ; et de même Justin iContra Tnjph., 33), Aristide 'Apol. 15), Athénagore {Légal. 26-27) ; 6. à la fin du second siècle, les chrétiens s'abstiennent du sang et de certains aliments [Lucien : de morte Pereg. ; Eusèbe : V, 1, 26; Tertullien : de monog., 5: Apol., 9 ; Minucius Félix : Ocfav., 30; Clément : Paed, II, 7. — Clément est le premier qui mentionne le décret, Slrom., IV, 5]. — Ces ditficultés disparaissent si Ton admet que le décret apostolique n'eut, dès l'origine, au moins en fait, qu'une valeur limitée aux églises où les judéo-chrétiens étaient en très grand nombre : par charité pour eux. on ne voulait pas les scandaliser: dans les autres églises, on n'en tint naturellement aucun compte, ou peu de compte. De môme, lorsque le Christianisme fut devenu un phénomène plus hellénique que juif. Il faut ajouter que certains passages de Paul (cités ,3) visent des Gnostiques : que « saint Paul relate ces événements pour montrer aux Galates que son autorité d'Apôtre n'a pas été diminuée par ce voyage à Jérusalein et que les « colonnes » de la mère-Eglise, Pierre, Jean, Jacques, sont tombés d'accord avec lui sans rien ajouter à sa doctrine. Son accent est très vif ici, comme dans toute l'épître aux Galates, écrite dans un moment de sainte indignation. Saint Luc, au contraire, écrit à tête reposée, bien longtemps après les événements, dans le dessein manifeste d'atténuer les torts et de voiler le plus possible les controverses du passé. De plus, il doit raconter l'ensemble et l'issue du débat et non pas seule-

EFFUUT.S DE< JLUAl-A.NTS 23

sions qui la parlagèrent ne sont pas plus certaines que l'accord final qui la réunit : elle donna raison à saint Paul.

Le parti vieux-juif ne se tint pas pour battu. Comnié Pierre s'était rendu à Antioche et n'avait pas hésité à entrer dans les vues de Paul et s'était ouvertement mêlé à la communauté mixte qui donnait de si grands soucis aux Hiérosolymites, ceux-ci, bientôt informés, intervinrent aussitôt, disant hautement leurs alarmes: leurs envoyés étaient peut-être porteurs d'une lettre de

ment mettre en relief quelques traits particuliers. Il est donc très naturel que son récit soit moins vif et plus complet que celui de Tépître aux Galates; il est encore très naturel qu'il ne mette dans la bouche de saint Pierre et de saint Jacques que des paroles favorables aux missionnaires d'Antioche et aux vues de saint Paul, en passant sous silence les précautions de langage dont ces paroles durent être entourées devant un tel auditoire » 'Duchesne, loco cifalo]. Noter du reste que -oo7av2-(6£jBa'. signifie aussi bien ajouter de nouvelles remarrjues que imposer de nouvelles oblif/ation<i.

Pour Ilarnack [Lukas der Arzf, 91], le décret est l'œuvre de l'église judéo-chrétienne de Jérusalem et est immédiatement postérieur au troisième voyage de Paul : « Jacques i Actes, 21, 2b] l'aurait annoncé à Paul comme une mesure récente que celui-ci ignorait ». Pour Weizsacker. le décret a suivi l'incident d'Antioche: pour Mac GifTert [Hisfory of Ckristmniiy in the Apostolic Age, 1897, 215], il l'a précédé et provoqué. Ilollzmann, Clemen et Schurer nient l'authenticité du décret, sans dire d'où vient notre texte [voir notamment la Theol. Littzeit.. 1906, 40G. — Hilgenfeld et Resch tiennent la recension occidentale pour primitive\ Pour plus de détails, voir M. Coppieters : Le décret des Apôtres, R. B., 190S.

Les « Canons du concile apostolique d'Antioche » découverts par Terres [Bickell : Geschichle des kirchenrechts, I. 101, 138jSont un apocryphe, sans doute fabriqué à Antioche vers 360 'Lejay : Le concile apostolique d'Antioche. — Revue du clergé français, 15 octobre 1903J.

recommandation de Jacques, le cousin de Jésus. Jacques n'était jamais sorti de son milieu juif et palestinien; aussi avait-il sur Tétat de choses dAntioclie des opinions quelque peu différentes de celles qui s imposaient, sur les lieux mêmes, à Paul et à Pierre. Le parti vieu.x-juif avait habilement tiré parti de cette situation, il tendait à se grouper autour de lui : d'autant que son grand âge, sa qualité déparent duMessie, son éclatante sainteté personnelle en faisaient le chef de l'église-mère et Tune des « Colonnes » de 1 Eglise naissante.

Le fait est que ceux qui parlaient au nom du « frère du Seigneur » bouleversèrent Antioche : saint Pierre se prit de peur; il cessa de se mêler aux clu'étiens païens d'origine. Paul lui résista en face, parlant très haut, devant toute l'assemblée, et tenant ferme à sa pratique et à sa doctrine V Comme à Jérusalem, les judaïsants furent encore battus à Antioche : les chrétiens de la capitale syrienne continuèrent à vivre ensemble. « Mais le parti vaincu ne désarma pas : tout au contraire, il paraît s'être renforcé de plus en plus

* Ces luttes attestent les multiples rapports de Paul avec les Douze : elles rendent invraisemblable Ihypothèse de ceux pour qui Paul aurait ignoré l'œuvre du Jésus de l'histoire. Feine, op. laud. et Rose R. B.. 1903, 340, ont montré qu'elle se heurte en outre à des faits. — Mais il est exact que c'est le Christ gloriUé qui est au centre de la doctrine de Paul, qu'il insiste sur la valeur expiatoire de la Passion, supprime l'idée du royaume de Dieu et formule l'idée de la justification parla foi. l'aufa traduit pour le monde grec la doctrine du Christ : ici et là, l'idée de nouvelle alliance est fondamentale.

INTRIGUES DES JUDAISANTS 25

dans l'église de Jérusalem ; avant de créer un schisme proprement dit et de devenir la secte ébionile, il va se jeter à diverses reprises sur les pas de lApôtre des Gentils, semant la division dans ses jeunes églises et empoisonnant ses joies de missionnaire. ))

Lesjudaïsants attaquent notamment les églises qu'il a fondées à Corinthe et chez les Galates de Pisidie et de Lycaonie. Comme il évangélise Éphèse et la province d'Asie, il apprend que la communauté de Corinthe subit une crise redoutable : les nouveaux convertis sont demeurés grecs desprit et de cœur, c'està-dire vains et légers, curieux de nouveautés et épris de plaisirs, prompts aux brigues et aux factions. Les assemblées eucharistiques sont le théâtre de scènes scandaleuses; les mauvaises mœurs reprennent leur empire; l'arrivée d'un chrétien d'Alexandrie, Apollos, très savant dans les Ecritures et fort habile à manier l'exégèse allégorique, provoque un enthousiasme dont pàtit un peu le prestige de Paul. Les judaïsants l'attaquent à ce moment, décrient sa personne et son œuvre; le départ d'Apollos, qui ne veut pas se prêter aux intrigues et revient trouver Paul à Kphèse, leur laisse le champ libre. Les seuls vrais Apôtres, à les entendre, ce sont les Douze : Jésus les a constitués les témoins de sa vie et de sa parole ; Paul n'en est pas ; il n'a ni vu, ni entendu le Seigneur ; quant à ses visions, nul imposteur qui n en allègue. Vainement s'en vante-t-il à tout propos : paroles et menaces ne sont chez lui

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que jactance vaine; il nose venir à l'effet et commander hardiment comme Pierre ^

Lorsque Paul se défend, envoie Tite aux Corinthiens, leur écrit et les ramène, lorsqu'il est reçu par eux en triomphe, ses ennemis tenaces l'attaquent ailleurs. Leurs émissaires parviennent à Antioche de Pisidie, à Iconium, à Lystres, à Derbé et autres cités lycaoniennes qui font alors partie de la province romaine de Galatie. « Leur tactique est insidieuse. Sans méconnaître les décisions de l'assemblée de Jérusalem, depuis longtemps reçues dans ces chrétientés, ils les représentent comme une pure concession au parti novateur de Paul, mais qui n'ôte rien à la Loi de son autorité. A les entendre, si la foi en Jésus suffit au salut, la circoncision et les pratiques mosaïques donnent aux fidèles qui s'y soumettent une perfection supérieure ; l'Évangile de Paul n"a apporté aux Galates qu un Christianisme découronné de ce qui en fait le prix et la gloire. Et comment s'en étonner ? D'ennemi du Messie devenu brusquement croyant, Paul porte dans la voie nouvelle qu'il suit rorgueilleuse présomption du persécuteur. Il n'a jamais vu Jésus, ni entendu sa parole; il sarroge pourtant le droit de façonner l'Evangile à sa guise. Que valent ses imaginations comparées à l'enseignement de Pierre, de Jacques et de Jean, les grands Apôtres, les « Colonnes de l'Église ?- » Et les judaïsants

Pour plus de d^Mails, voir sitpra tome TI, p. 233 n. Gai., 2, 9. D'après Fouard, I, 3ôi.

L EPITRK AUX GALATES 27

vont plus loin : ils sèment adroitement le mensonge et la calomnie. Paul est versatile et fourbe ; ici, vivant à la juive, gardant la Loi et imposant la circoncision ; ailleurs, les rejetant ; le tout, au caprice de ses intérêts.

(^ Longtemps ces perfides attaques minent sourdement les églises ; à la fin . menées d'ensemble et obstinément, elles les ébranlent. Les avis que Paul reçoit à Corinthe lui montrent ses fidèles amis, inquiets, vacillant dans leur foi. Lesjudaïsants ne sont pas parvenus encore à les dominer, à leur imposer la circoncision ; mais les esprits sont partagés, troublés : au feu des discussions « on se pique l'un l'autre )), quelques-uns vont même « jusqu'à se mordre et se dévorer. )> Le danger pressait : sur riieure, Paul y fit face par la plus vigoureuse de ses Épitres. Entouré de ses frères qui doublaient sa force à Corinlhe, et se les associant, il dicta à l'un deux des pages frémissantes d'indignation et d'amour. Dès le début, il y prenait fièrement des mains de Jésus et de Dieu même le titre que lui contestaient ses ennemis. « Paul apôtre ^ — apôtre, non d'institution liumaine

' Traduction Fouard, I, 3.j>i. L'épitre aux Galates — dont Tau- (henticité n'a jamais été sérieusement contestée — pose deux difficiles problèmes. — 1. Quels sont les Galates auxquels s'adresse Paul ? Vers 27S-23i, une grosse bande de Gaulois s'établit au cœur de l'Asie Mineure, sur les confins de la Phrygie. de la Cappadoce et de la Paphlagonie, vers Ancyre, Pessinonte et Tavium. De leur fusion avec les indigènes naquit le royaume galate. dont le dernier roi, Amyntas, mourut en 25 avant Jf sus-Christ. Le pays fut alors réduit en province romaine ; mais cette province comprenait, outre la Galatie proprement dite, la Pisidie, la Paphlagonie, une partie du Pont, de la

« ni de main d'homme, mais par Jésus-Christ et par « Dieu le Père qui la ressuscité d'entre les morts, {( — Paul apôtre, et tous les frères qui sont avec moi,

Phrygie, de la Lycaonie et de l'Isaurie. Paul visait-il les Galates proprement dits ou Galates du nord, ou visait-il les Galates du sud des pays de Pisidie... ? Il est certain, de par les Actes, qu'il a évangélisé les Galates du sud, d'Antioche de Pisidie, d'Iconium (PhrygieK de Derbè et de Lystres (Lycaonie); mais il n'est pas impossible qu'il ait fait un voyage dans la Galatie du nord.

Aujourd'hui, la plupart des historiens admeUent [avec Ramsay : Exposifor, 18'.»4: Ilist. Commentai' on the Ep. to the Gai.. 1900: llastings, III, 86] que Paul vise les Galates du sud. 1» L'œuvre de Paul dans la Galatie du sud est solidement attestée, Actes, 13-14 : pas un le.xte ne parle sûrement de la Galatie du nord ; 2" les missionnaires judaïsaiits, que réfute l'Apôtre dans sa lettre, ne pouvaient pas ne pas l'attaquer dans ses églises de la Galatie du sud : ils le suivaient pas à pas: 3° lorsqu'il s'agit de la collecte de Jérusalem, Paul s'adresse aux plus importantes de ses églises : c'est donc des églises de la Galatie du sud qu'il est question dans I Cor., 16. 1 : 4« Paul dit, Gai., 4. 14. qu'il a été reçu comme un ange de Dieu, comme Jésus-Christ : or les Actes, 14, 1 1, disent que les gens de Lvstres voyaient en lui un dieu ; 5° les destinataires de l'épître sont très familiers avec l'Ancien Testament : or les Juifs étaient trè,s nombreux dans la Galatie du sud ; il n'est pas sûr qu'il y eût aucune juiverie dans la Galatie du nord; 6» l'épitre parle souvent de Barnabe : d'après ce que nous savons. Barnabe était très connu dans la Galatie du sud ; il était inconnu dans la Galatie du nord.

2. Quelle est la date de l'épître ? Une hypothèse récente [Weber : Die Abfassung des Galaterhtiefes vor dem Apostel- /ionzil., Ravensbg., l'JÛO : Die Adressaten des Galaterhriefes, l'JOO: der Katholik. 4U00. 4SI ; — Douglass Round : Tlie date of St. Paul's epistle to the Galatians, Cambridge, 1906, in-S»] en place la rédaction avant le concile de Jérusalem. Converti en 32, Paul se retire en Arabie, 32-34, va à Jérusalem en 35 [GaZ., 1. 18-20 ; Actes, 9, 23-29]; il prêche ensuite et réétudie les Écritures durant dix ans [3.5-4.3: — Gai., 1, 2l-2i; Actes, 9, 30; 11. 19-29] en Syrie et en Cilicie; en 4 t. il revient à Antioche avec Barnabe et il y reste : en 43. avec Barnabe et ïile, il retourne à Jérusalem, y donne les aumônes de l'église d'Antioche, réfute les prétentions des judaïsants et s'entend avec les Douze [Gai., 2. 1-10: Actes. 11,

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