LA LETTRE DE ROME A CÛRINTHE
les Apôtres à leur tour ont choisi parmi les nouveaux convertis « les évêques et les diacres des croyants à « venir » ; et de plus ils ont prescrit qu'après la mort de ces diacres et de ces évêques, des hommes éprouvés leur succéderaient dans leur charge. » — Ce n'est pas tout : diverses phrases de la lettre de Clément attestent la conscience qu'ont les Romains du pouvoir dont ils se sentent dépositaires : parmi les églises des Apôtres, l'église de Pierre se croit héritière de l'autorité qu'exerçait Pierre parmi les Douze ^ Le fait seul de son intervention est signitlcatif, surtout si, comme il est vraisemblable, Rome a agi spontanément. L'attitude de Clément est celle d'un chef: il commence par exprimer le regret de n'avoir pu s'occuper plus tôt des troubles de Corinlhe ; et, vers lafm, il déclare qu'au cas où certains Corinthiens s'obstineraient dans la révolte, il gardera. lui, la conscience d'avoir fait son devoir.
Si Clément ne s'en est pas acquitté plus tôt, c'est que la persécution a ravagé son église. Après 64, le Christianisme a d'abord été à moitié confondu avec le Judaïsme, que les empereurs tolèrent. Mais voici que Domitien est à bout de ressources : à vouloir « rivaliser avec Midas » et tout changer en or, il a mis à sec les caisses publiques. Il multiplie les contiscations, les proscriptions et les supplices ; il s'avise d'étendre la taxe exigée des Juifs depuis la ruine du Temple à tous ceux qui mènent « la vie judaïque ». Or, les chrétiens refu-
* Cf. le chapitre 21 de .S. Jean et S. Ignace : ad Romanos.
sent de payer le didraclime ; ils ne sont pas juifs. Instruite par là, la police romaine a l'œil sur eux ; ils n'exercent pas un culte reconnu, ils tombent sous l'inculpation « d'athéisme et de mœurs juives » ; on renouvelle contre eux ledit qu'a peut-être rendu Néron. Bien plus, quelque délateur découvre et dénonce les Acilii et les Flavii chrétiens. Un Regulus ou un Bebius Massa montre à Domitien, parmi les judaïsants et les athées, son cousin germain, l'époux d'une petite-nièce de Vespasien, le père des héritiers de l'Empire. Domitien fait aussitôt mettre à mort Flavius Clemens, alors consul, ainsi que Acilius Glabrio et beaucoup d'autres : il exile à l'île de Pandataria Flavie Domitille ; nous ne savons ce qu'il fait de Priscille. Mais l'attention du tyran est désormais éveillée : il mande l'apôtre Jean, le seul survivant des Douze, et lui fait subir, malgré son grand âge, l'épreuve de l'huile bouillante ; il envoie chercher au fond de la Palestine les petits-fds de saint Jude, le cousin du Christ, et les renvoie, du reste, sans leur faire de mal, sitôt qu'il voit leurs mains calleuses, sitôt qu'il entend leurs exhortations de pénitence et d'amour. Il reconnaît même qu'il s'est trompé, il fait cesser les poursuites contre les chrétiens quelques mois avant de mourir. Xerva rappelle les exilés, et Priscille et Domitille peuvent rassembler autour de Clément le troupeau du Bon Pasteur ^
'En 95. [Dion. 67. 13, 14; — Eusèbe III, 18]. Voir de Rossi : Congrès Sav.. Calh. 1888, II, 261-26S. — D'après BruUius et Eusèbe, il y aurait eu une seconde Flavie Domitille, vierge chrétienne,
L EGLISE D .SNTIOCllE 91
On se représente avec moins de précision sans doute, mais avec quelque exactitude encore, ce qu'était alors la vie chrétienne dans la primitive métropole du Christianisme. En passant de Rome à Antioche, on trouve une situation très analogue, mais non de tout point identique : les conditions qui la déterminent ici et là ne sont pas tout à fait les mêmes. Les chrétiens d'Antioche sont plus nombreux, plus connus, plus anciens dans le pays que leurs frères de Rome; ils ont vu un plus grand nombre de témoins directs de Jésus : aussi leur foi nous semble-t-elle plus vivace, sinon plus vivante, et plus enfiévrée, sinon plus ardente. Ils n'ont pas les très puissants appuis des chrétiens de Rome : aussi leur organisation ecclésiastique nous apparaît-elle comme plus autonome et mieux précisée.
L'assemblée eucharistique se passe comme à Rome : à la lecture succède l'homélie qui, suivie de prières et parfois de cantiques, précède dans tous les cas lagape sainte. La Doctrine des douze Àpôlres nous offre un tableau très précis des usages chrétiens à ce moment, dans ce pays; et, comme la lettre de saint Clément, elle nous livre le thème homilélique que développent d'ordinaire les prêtres lorsqu'ils célèbrent la u fraction du pain ».
« Entrez par la porte étroite, disait Jésus ^ parce que
qui aurait été exilée à l'ile Pontia. L'existence de cette seconde Domitille est problématique. [A Pandataria ont été exilées Julie, fille dAugusle, et Octavie, femme de Néron ; à Pontia. les filles de Caligula].
* Matth., 7, 13.
« large est la porte et spacieuse est la voie qui conduit « à la perdition... Quelle est petite la porte et quelle « est étroite la voie qui conduit à la vie! » Les disciples du Maître répètent et commentent ces paroles : (( Il y a deux chemins, Tun de la vie et lautre de la « mort ; mais il y a une p^rande diiïérence entre ces « deux chemins. — Voici donc le chemin de la vie : « premièrement, tu aimeras le Dieu qui t'a créé, et « secondement, tu aimeras ton prochain comme toi- « même; et tout ce que tu ne veux pas qu'il te soit (' fait, ne le fais pas toi-même à un autre. Et voici len- « seignement signifié par ces paroles : Bénissez ceux c( qui vous maudissent, ])riez pour vos ennemis, jeù- « nez pour ceux qui vous persécutent. Quel mérite, en « effet, si vous aimez ceux qui vous aiment? hst-ce que c( les Gentils eux-mêmes ne font pas cela? Pour vous, « aimez ceux qui vous haïssent, et vous naurez pas « d'ennemis. Abstiens-toi des convoitises charnelles et « corporelles. Si quelqu'un te donne un soufflet sur la « joue droite, présente-lui encore l'autre et tu seras « parfait. Si quelqu'un te contraint à faire un mille avec (( lui, fais-en deux; si quelqu'un t'enlève ton manteau, (( donne-lui aussi ta tunique. Si quelqu'un prend ton « bien, ne réclame pas... »
La Doctrine des douze Apôtres ajoute à ces cxhor-
* Pour plus de détails, voir Hippolyte Hemmer : la Doctrine des douze Apôtres [R. H. L. R., XII (1907), 193. — Réimprimé, comme iniroduction à Tédition et à la traduction de la Doctrine, dans le premier fascicule des Pères apostoliques par H. Hemmer,