POLEMIQUE^ TOUCHANT JE<L
des autres répugnent également à voir en lui un Dieu. Dans ce prédicateur galiléen qui ne vient à Jérusalem que pour y Unir misérablement, comment reconnaître le Christ annoncé par les Prophètes ? N'aurait-il pas dû plutôt s'adresser aux chefs religieux de la nation, se montrer dans la capitale, y faire ses miracles et y donner son enseignement ? C'est un grand docteur, sans doute ; c'est peut-être un de ces êtres célestes qui doivent sauver Dieu du contact immédiat du monde ; ce n'est pas le Fils de Dieu que disent les Douze, ce n'est pas le Messie promis aux hommes.
Voilà l'objection qui prétend barrer la route aux disciples de Jésus-Christ. Saint Paul a employé à la combattre les dernières années de sa vie ; il a prouvé la Messianité de son maître par sa résurrection, il l'a séparé du monde et constitué Dieu en Dieu, inhniment au-dessus de tous les êtres intermédiaires. Mais il est mort trop tôt pour achever son œuvre : 1' « hérésie » qu'il combat lui survit, se développe et se nuance.
Beaucoup de Juifs, qui n'ont pas cru en Jésus, continuent de croire avec ardeur au Dieu de leurs pères : chassés de Jérusalem en ruine, ils interrogent, dans leurs exils lointains, les secrets de la justice divine et calculent le temps de la revanche. L'auteur de l'apocalypse d'Esdras^ imagine un dialogue entre Esdras et l'ange Uriel : celui-ci apprend à son interlocuteur que, si Dieu diffère encore d'intervenir, les pécheurs seuls
* Voir tome II, p. 91, n. Elle date des environs de 96.
en souffriront ; les justes n'y perdront rien, car leurs épreuves sont méritoires. Du reste, la lin est proche. Le Messie, Fils de Dieu, va venir triompher de ses ennemis et inaugurer avec les justes un règne de quatre cents ans : après quoi, tous mourront, et le Messie lui-même ; puis, au bout de sept jours, aura lieu la résurrection générale et le jugement du Très Haut. — Beaucoup même, qui croient à la venue prochaine du Christ, saluent dans Jean-Baptiste le grand prophète du royaume qui vient. Jésus de Nazareth nest à leurs yeux qu'un docteur; Jean-Baptiste leur apparaît au contraire comme le vrai Précurseur du Messie à venir : ils se proclament hautement les disciples de celui-ci, ils déclinent nettement l'autorité de celui-là.
Mais beaucoup de Juifs aussi, surtout depuis la ruinede Jérusalem et linfluence grandissante d'Alexandrie, se laissent dominer par le syncrétisme gnostique plutôt que par la foi en lalivé : leur grand docteur est le Juif égyptien Cérinthe^ Le monde na pas été créé, la Loi n'a pas été donnée par le vrai Dieu, le Dieu suprême : un pareil contact leùt souillé ; il est tellement élevé au-dessus du monde que nul des Anges ne le peut connaître. Les Anges sont les vrais auteurs de toutes les œuvres quon lui attribue : lahvé nest autre que l'Ange Législateur ; au moment du baptême de Jésus, une Vertu descendit sur lui du Dieu suprême,
* Voir Ilarnack : Chron, l, 533: Kunze : De Instoriae Gnosticismi fontibus, 4894, Leipzig. Sur les origines du Gnosticisme juif, voir tome II, p. 123.