L EPITRE AUX HEBREU-Y
infiniment plus salutaire que l'ancienne. Jésus est supérieur aux Anges comme à Moïse ; et c'est Ihumanité
tienne : pour Clément d'Alexandrie et pour Origène, il faut distinguer les idées qui viennent de Paul, et la langue et le style du texte qui ne sont pas de Paul : et tel était également le jugement de l'église romaine [Jérôme : de viris, 59], qui l'utilisait dès le temps de saint Clément, à la fin du i" siècle ! De même, le canon de Muratori, le catalogue du Claromontanus, Irénée, Tertullien. A la longue seulement, parce que toujours elle avait été regardée comme canonique et apparentée par la doctrine aux épltres authentiques de Paul, et donc, placée dans les recueils officiels à la suite de celles-ci, elle passa pour avoir été écrite par Paul [chez les Alexandrins, les Antiochiens, et les Occidentaux à partir d'Hilaire, d'Ambroise et de Rufin, trois élèves des Orientaux].
Les historiens d'aujourd'hui et l'Église primitive s'accordent aussi bien quant à la nature de la doctrine que quant à la couleur du style et de la langue. L'auteur inconnu est un disciple de saint Paul : comparer : 2, 10 et Rom.. 11, 36 ; 3. 6 — Rom., 5, \2 : 6. 12 — iî.,4, 13.20:10, 38 — .^.,1, 17: 13, 1 —/î., 12, 10: 13, 2—R..12: 13 :2. 4 — 1 Cor.. 12, 4, 7-11 :2,8 — ICo/-., 15, 27 : etc.. [Holtzmann : Einl. in das S. T., 18S6, 332] ; le fond de la doctrine estpaulinien. — Mais il y a des nuances assez nombreuses entre Heb. et Paul : l'auteur de Heb. est un alexandrin, grand lecteur de Philon : « lorsqu'il explique la valeur de l'ancienne Loi et le sacerdoce, il le fait en des termes qui l'attestent. Mais on dirait qu'en un point il évite de lui ressembler : il n'emploie jamais au sens d'hypostase le mot aôyo; ; il dit nettement que le Christ est Fils de Dieu, égal à Dieu: il ne lui donne jamais le titre de Verbe » [J. Martin : Philon.. 282; voir aussi 280-281, note; Jacquier, I, 479-480]. — Pour notre auteur, Jésus est vraiment homme [2, 14; 7, 14^, 26] et vraiment Dieu [1, 1-12; 3. 6 ; 7, 3, 8, 16, 28] : il est le médiateur de la nouvelle alliance, éternel et unique [9, 15; 12, 24; 7, 23-28], et en même temps il est la victime qu'offre ce médiateur grand prêtre et dont le sang, en une seule fois, efface pour jamais les péchés de tous les hommes [9, 11-10, 14, 22 ; 12, 24 ; 13, 12]. C'est pourquoi il faut avoir en lui foi et confiance [11] : malheur à qui le trahit '10, 27-39]. En deux endroits [6, 4-6 et 10, 26-31] l'auteur semble considérer comme impossible qu'un baptisé coupable « soit renouvelé une seconde fois pour la pénitence ». Sans doute jugeait-il que la foi
tout entière qua rachetée son sacrifice ! L'Ancien Testament, dit à son tour saint Ignace, était la préface de l'Évangile : il est maintenant aboli. Jésus-Christ est vraiment homme et vraiment Dieu : « Notre Dieu, « Jésus-Christ, a été conçu dans le sein de Marie, (( suivant la dispensation divine, de la race de David « et de l'Esprit-Saint. » La personne du Christ, comme son œuvre, n'est comparable à nulle autre : « Il n'y a « qu'un médecin, en chair et en esprit, né et pas né, « Dieu dans la chair, vie véritable dans la mort, issu « de Marie et de Dieu. Il est en dehors du temps, il « est avant tous les siècles ; il manifeste Dieu, il est « son Fils, il est son Verbe, qui a plu en tout à Celui « qui l'a envoyé. » C'est cette même foi, ce sont presque les mêmes idées qui reparaissent et sépa-
de ceux auquel» il s'adressait était extrêmement menacée; aussi leur répèle-t-il : « à laposfal, point de secours». [Contra : R. B., 1906, 332.]
Il est extrêmement vraisemblable que le texte est adressé à un groupe judéo-chrétien que travaillent des influences gnostiques juives [voir les mystérieuses allusions à Melchisédech, et tome II, p. 1:24] : ces chrétiens ébranlés vivent sans doute à Rome. Il est très possible que fauteur du texte soit, ou Barnabe, ou plutôt Apolios. Sans doute écrivait-il vers 6S-05 [Harnack]?
Voir Schiifer : EvJdâriing des ïlebrCierbriefes. Munster, 1893; Wcstcott : The epistle to Ihe Hebrews, London. 1889; Von Soden : Der Hebrâerbrief, i8'J2: Ménégoz : La Théologie de l'épilre aux Hébreux, Paris. 1894; Weiss : Der Hebrâerbrief. Gôttingen, 1896; Milligan : The theology of the epistle to the Hebrews. Edinburgh, 1899 ; Ayles : Destination, date and authorship of the episLle to the Hebrews, London, 1899 ; Huyghe Commentarius in epistolam ad Hebraeos. 1901, Gand ; Thien : Analyse de Vépitre aux Hébreux, R. B., 1902, 74 ; Heigl : Verfasser und Adresse des Briefes an die Hebrâer, Freiburg. 1905.
LE QCATRIEME EVANGILE 113
nouissent, refoulant les mêmes erreurs, dans l'œuvre qui exprime le mieux tout le travail de la pensée chrétienne à cette époque, l'Évangile de saint Jean.
(( Jean passe rapidement sur le ministère galiléen et rappelle les nombreux séjours de Jésus dans la ville sainte avec les prodiges qu'il y a faits. Il en donne trois exemples typiques : le paralytique de Bethesda, Taveugle de Siloé, enfin le mort ressuscité, Lazare de Béthanie; mais la doctrine, dans cette apologie, tient encore plus de place que les miracles. Ou plutôt les miracles viennent à l'appui de l'enseignement que Jésus donne dans le Temple, avec une autorité toute divine, devant le peuple, les Pharisiens, les chefs des prêtres, dont il a démasqué l'endurcissement volontaire, dont il a aussi confondu la malveillance et déjoué les complots. Qu'on n'oppose pas à Jésus de Nazareth Ihumilité de son origine terrestre ; il vient d'en haut, il est la parole de Dieu, le Verbe fait chair. Qu'on ne lui oppose pas la honte de son supplice ; car il est mort librement, pour l'amour de son Père et pour le nôtre ; et en cela même il a servi les éternels desseins de la Providence, il a accompli les prophéties. Il est donc le Messie, et quel Messie î Pour ne le trouver pas assez grand, il a fallu que les Juifs le méconnussent, s'attachant à des espérances terrestres, s'en tenant à une interprétation toute matérielle de leurs propres Ecritures, fermant leurs yeux à ses miracles, leurs oreilles à sa doctrine, étalant en face de la lumière qui était dans le monde pour éclairer les hommes,
l'exemple du plus complet, du plus extraordinaire, du plus coupable aveuglement qui se put concevoir.^»
^ Loisy : Revue du Clergé français, 1" novembre 1899. C'est à ce même article que j'emprunte à peu près textuellement la plus grande partie de ce paragraphe et, réserve faite de certaines nuances, la doctrine qui y est exposée. Je me séj)are de Loisy quant à l'origine du texte. Voir infra. — La comparaison du quatrlôme ICvangile avec les Synoptiques en fait apparaître la haute originalité : c'est une relation historique toute pénétrée de théologie mystique.
Sainl Jean ajoute aux Synoptiques tous les discours qu'il met dans la bouche de Jésus. « sauf un petit nombre de sentences, qui sont dispersées dans tout le livre ». 11 ajoute cinq miracles (guérison du fils de l'officier de Capharnaum. 4, 47-53; l'eau changée en vin à Cana, 2. 1-10, guérisons du paralytique et de l'aveugle-né, 5, 2-9; 9, 1-7; résurrection de Lazare, 11. li : il ajoute ftuit épisodes : le second témoignage du Baptiste, l'histoire de la Samaritaine, le lavement des pieds. « les conversations du Sauveur avec Pilate, la présence de sa mère et du disciple bienaimé au pied de la croix, l'apparition du Christ pour vaincre l'incrédulité de Thomas, sans oublier l'histoire de la femme adultère et le chapitre 21 qui doivent être examinés à part » ; sans parler du prologue et de plusieurs détails [Béthanie est la bourgade de Marthe et de Marie...]
Saint Jean supprime tous les miracles des Synoptiques [sauf deux : la mulliplicalion des pains et la marche sur les eaux] : il supprime tous les discours qu'ils mettent dans la bouche de Jésus; il supprime huit épisodes : la généalogie, la conception virginale, le baptême, la tentation, la transtiguration, l'institution de Teucharistie, l'agonie de Gethsemani, l'ascension.
Saint Jean conserve huit paroles que les Synoptiques mettent dans la bouche de Jésus [2. 19 : Me, 14. oS'; Mt.. 26, 01 : — 4, 44 : Me, 6, 4: Mt., 13, 57: Le, 4, 24 ; — 5, 8 : Me. 2, 11 ; Mt., 9, G ; Le, 5, 24; — 12, 25 : Mt., 10, 39 : Le, 17, 33 ; — 13, 16 et 15, 20 : Alt., 10, 24, 40 : - 14. 31 : Me. 14, 42: Mt., 26, 4G ; — 16. 32 : Me, 14, 27 ; Mt., 26, 31 ; — 18. 11. 37. 39]. Il conserve huit épisodes : témoignage du Baptiste [1. 19 ; Me, 1, H], expulsion des vendeurs du Temple [2, 13, 22; Me, 11, 15], multiplication des pains [6, 1-15: Me, 6, 30...]. Jésus marchant sur les eaux [6. 16-21; Me, 6, 45-52]. onction de Béthanie [12, 1-8 ; Me'., 14, 3-9], entrée à Jérusalem [12, 12-16: Me, 11, MO],
CARACTERES DE SON LIVRE Uo
Voilà le dessein g-énéral de l'évangéliste. Son idée maîtresse est définie dans le prologue et développée
passion et résurrection [18-20]. [Peut-être faut-il identifier la guérison du fils de l'officier de Capliamaum, 4. 46-54, avec celle du serviteur du centurion de Caph. : Mt.. 8. 5-13].
Samt Jean corrige les Synoptiques : quant au théâtre principal de l'activité de Jésus 'Galilée chez les Syn. ; Jérusalem chez Jeau) ; quant à sa durée (quelques mois chez les Syn.; trois ou quatre ans chez Jeani ; quant à son âge au moment de la passion (environ trente ans, Le. 3. 23; environ cinquante ans, Jean, 8, 57; 2, 20: saint Irénée, II, 22, 5) ; quant au jour de sa mort (15 nisan chez les Syn.; 14 nisan chez Jeam ; quant au développement de son œuvre itrès bien marqué chez les Syn.: à peine apparent chez saint Jean) : quant au caractère de sa personne (plus humaine chez les Syn. : plus divine chez saint Jean» ; quant au thème central de sa prédication de règne de Dieu chez les Syn. ; l'union au Verbe de Dieu incarné en Jésusi ; quant à la forme de sa prédication (sentences, comparaisons et paraboles chez les Syn.; discours mystiques chez saint JeaU'.
Ces faits posent de nombreux et difficiles problèmes. Ils suggèrent deux conclusions.
Il est clair, d'abord, que l'évanfjile de saint Jean n'est pas une histoire de Jésus comparable à celle qu'on lit dans les Synoptiques : c'est un livre tout pénétré de symbolisme mystique. « L'unité du symbolisme, dans les récits et dans les discours, est on ne peut plus facile à vérifier. Lorsque Jean-Baptiste montre Jésus à son entourage comme le vrai Christ, il dit : « Voici l'agneau de Dieu » ; et tout le récit de la passion, y compris la date assignée à la mort du Sauveur, correspond au type prophétique de l'agneau pascal. La différence de la Loi et de l'Évangile, figurée dans l'eau et le vin de Cana, se trouve indiquée, de façon analogue, dans le discours sur le pain de vie, par la comparaison de la manne avec le Christ vivifiant. La multiplication des pains signifie la même chose que le discours sur le pain de vie. La résurrection de Lazare montre que le Christ donne aux siens la vie éternelle, ainsi que Jésus le proclame dans le récit du miracle, et qu'il l'a enseigné d'abord dans le discours à Nicodème. La nouvelle naissance par l'eau et l'esprit, l'alimentation du fidèle par la nourriture spirituelle et le sang du Christ sont figurés par les circonstances de la mort de Jésus, l'esprit qu'il rend, l'eau et le sang qui jaillissent de son côté. Le fils de loffi-
dans les récits et les discours. Jean écrit sous forme d'histoire un traité de la connaissance de Jésus : il va
eier de Capharnaiim, le paralytique de Bélhesda, la foule qui se nourrit des pains multipliés par le Sauveur, laveugle-né, Lazare dans sa tombe représentent le genre humain à sauver et signifient la même chose que l'allégorie de la vigne : l'impuissance naturelle des hommes à l'égard du salut et la communication de vie éternelle qui leur est faite par le Christ... La conversion des Samaritains, lintervention des Grecs signifient la propagation universelle de l'Évangile, annoncée dans la définition du culte en esprit... Le lavement des pieds introduit la recommandation de la charité... On peut donc dire qu'une même pensée, une méthode unique dominent le quatrième Évangile dans son ensemble et dans ses détails » (Loisy : Le Quatrième Êvanrjile, 1U03, p. 78-79). — Et cette conclusion n'a rien qui doive surprendre. Depuis Clément dAle.xandrie et Origène, la tradition chrétienne est unanime pour distinguer l'œuvre de saint Jean de l'œuvre de ses devanciers et pour scruter les mystérieux symboles de lévangile « spirituel », c'est-à-dire « doctrinal, théologique et même métaphysique ». D'autre part, les Synoptiques eux-mêmes avaient montré la voie à saint Jean : nous le voyons mieux chaque jour. Jamais les Synoptiques n'ont entendu faire, strictement et purement, œuvre d'histoire; ils ont tendu à interpréter l'histoire afin de faire œuvre didactique et apologétique : le Christ de Matthieu fait toutes choses afin d'accomplir les prophéties, comme le Christ de Jean fait toutes choses afin de montrer qu'il est l'incarnation du Verbe, la Lumière et la Vie. On voit mal, du reste, comment un historien pourrait s'abstenir d'interpréter l'histoire : son interprétalion est plus ou moins apparente, mais jamais elle n'est absente. Saint Paul avait poussé plus loin dans le même sens que les Synoptiques. « Apôtre des Gentils et de la Diaspora, il (devait) accommoder (la première catéchèse) aux Juifs hellénistes et aux Grecs, et donc en effacer ou en atténuer les traits qui la leur' rendraient inintelligible. (Saint Jean ne fait que continuer hardiment dans la même voie.) Au moment où il écrit, l'Lglise a débordé au large des contrées qui l'ont vue naître, et de nouveaux modes de concevoir et de parler s'imposent à elle, si elle veut être comprise et acceptée. Quelques arrangements de détail ne suffiraient pas : c'est toute une traduction et une interprétation des données doctrinales synoptiques qui s'imposent » [fixeront : Histoire des dogmes. I (1905), lloj.