‹ Le christianisme primitifChapitre 43 sur 77 · ET PHILON · texte numérisé non relu

ET PHILON

c'est l'Esprit lui-momc qui rend témoignage par celui qui a vu, et en même temps c'est l'Esprit qui donne efficacité aux sacrements figurés par l'eau et le sang. Les trois témoins réels sont l'Esprit-Saint, l'eau du Baptême, le sang de l'Eucharistie : l'unité du témoignage résulte de ce que c'est le même Esprit qui agit dans les deux sacrements. Si l'évangéliste vise à la fois le baptême de Jésus, marque de la première action souveraine de l'Esprit dans l'eau, et sa mort qui inaugure par le moyen de l'EucharisUe l'action de l'Esprit dans le sang, l'unité s'établit dans sa pensée par l'accord permanent de ces termes Esprit et eau, Esprit et sang, eau et sang relativement au Christ et à ses élus. »

Voilà dans sa mystérieuse richesse la pensée de saint Jean ; voici quels courants divers l'alimentent. Le plus apparent coule de Grèce, d'Alexandrie et d'Egypte où depuis trois siècles, on l'a vu, Mosaïsme et Paganisme ont mêlé leurs apports et combiné leurs doctrines. La spéculation païenne et la spéculation gnostique ont fourni à saint Jean le terme de Logos et lui ont en quelque sorte préparé des lecteurs pour l'entendre; mais l'idée que représente ce terme est à demi juive par son contenu, et la forme qu'elle prend dans l'Évangile est spécifiquement chrétienne^. L'idée du Verbe, Logos, est

* Voir tome II, p. 1:28. Saint Jean ne se sert pas une fois, dans son Evangile, du mot sagesse, sophia : les Gnostiqiies. sans doute, l'avaient déjà accaparé et chargé d'une doctrine précise. — M. Jean Réville a beaucoup insisté, à lexcés semble-t-il. sur rinfluence que Philon aurait exercée sur saint Jean. L'idée centrale de saint Jean, l'incarnation du Verbe est anti-

le point où renseignement apostolique rejoint la philosophie du temps ; mais cest pour substituer à une notion très indécise une notion très nette qui introduit dans la donnée philosophique la consistance qui lui manquait. L'application de cette idée à l'histoire évangélique devient comme la définition scientifique du Christ Sauveur. Elle oiïre à l'àme grecque et à l'âme gnostique un moyen de recevoir la bonne nouvelle ; mais elle ne substitue pas l'esprit gnoslique ou l'esprit grec à la foi apostolique dans le développement de l'Kvangile. Ce n'est pas la conception stoïcienne, ou platonicienne, ou gnostique, du Verbe qui se déroule dans saint Jean ; on n'y entend que le Dieu fait homme afin délever l'homme à Dieu, on n'y voit que le Messie, Lumière et Vie.

La pensée de saint Paul a exercé sur saint Jean une influence beaucoup plus étendue et beaucoup plus profonde ^.Les conceptions fondamentales de celui-ci viennent en droite ligne de celui-là. La notion juive de 1 absolue maîtrise de Dieu sur le monde créé se retrouve chez l'un et l'autre sous la même forme : absolue gratuité du don divin. Saint Paul et saint Jean pensent de

philonienne. expressément; le style de Jean n'a aucun rapport avec le style de Philon; lidée du Logos est un lieu commun de la philosophie de ce temps : [Voir Drummond, passim ; Ilarnack. D. G., ï\ 93; B. Weiss, cité par Loisy : p. 97, n. 3 et \20]. On a vu du reste que cette idée est très vague : elle est utilisée par deux philosophics tout opposées, le transcendantalisme platonicien et limmanentisme stoïcien. — On ne sait pourquoi saint Jean a négligé l'idée de Sagesse, par laquelle saint Paul établissait la préexistence et prouvait la divinité de Jésus.

* Voir pourtant la fin de la note précédente.

la même manière que l'Esprit souflle où il veut, sans qu'on sache d'où il vient ni oi^i il va, et que le Potier divin peut briser à son gré les vases quil a pétris un jour. Chez l'un et l'autre, même idée du chrétien déterminée de la même manière par leur théorie de Jésus : le chrétien, c'est un autre Christ ; chacun de nous, dit Paul, doit ressusciter en soi le Christ Jésus ; chacun de nous, dit Jean, sacré comme Jésus par l'Esprit, doit vivre en l'Esprit comme Jésus. Pour tous deux, la Foi, c'est la Vie ; pour tous deux, l'homme doit tuer en lui le vieil homme, et souffrir une seconde naissance ; pour tous deux, l'homme doit communier avec Jésus dans la souffrance pour communier avec lui dans la gloire du Père. Les idées génératrices de Jean semblent bien prolonger celles de Paul; il est même des idées accessoires de l'un qui se retrouvent chez l'autre. Les hommes, dit saint Jean, ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Quiconque fait le mal déteste la lumière qui lui révèle la honte de ses actes et qui la manifeste aux autres hommes. Celui, au contraire, «qui accomplit la vérité, (( vient à la lumière de façon que ses œuvres appa- « raissent faites en Dieu ». Puisque la « lumière » est la révélation chrétienne, il faut que la « vérité », connue et pratiquée avant la venue de la lumière, soit distincte de celle-ci et qu'elle soit déjà révélée en quelque manière dans la conscience des hommes. Saint Paul admet de même que la raison humaine, indépendamment de toute révélation particulière de Dieu, est capa-

ble de faire connaître Texistence du Père loul-puissanl et la loi morale que doit observer la créature. Par contre, il est des aspects obscurs de la pensée de saint Paul qui ne s'éclairent pas encore chez saint Jean : la conception qu'ils se. forment tous deux de la vie surnaturelle dans le croyant ne permet pas d'expliquer facilement comment le péché peut l'atteindre pour lalanguir ou la tuer. Ils l'envisagent d'ordinaire parfaitement achevée ou absolument inexistante, plutôt qu'ils ne s'arrêtent à expliquer la réalité psychologique du croyant imparfait i; leur notion de la Vie semble ne pas comporter les degrés que l'on constate en effet. Il y a un parallèle frappant entre la doctrine de saint Paul et la spéculation de saint Jean: celle-ci repose directement sur celle-là. L'opposition du monde à Dieu n'est peut-être aussi que la traduction dans l'histoire de l'opposition psychologique que Paul voyait dans l'homme entre la chair et l'esprit ; mais peut-être est-ce aussi, peut-être est-ce surtout un emprunt à la tradition apocalyptique juive. Depuis le jour où Israël écrasé par les conquérants de l'est a perdu son indépendance, et que, la vie nationale étouffée dans son sein, la vie religieuse a seule exprimé son àme, ses espérances de résurrection et sa haine de l'oppresseur victorieux se sont toujours fait jour dans des écrits particuliers. Ce sont, on l'a vu, des Apocalypses, où l'avenir se peint tel que le croyant se le figure : les ennemis de lahvé sont écrasés, ses amis

' Voir Heb. 6. 4-6 et 10. 26-31.

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