UNITÉ DE SA DOCTRINE
que cette conscience se sait soutenir avec Dieu : Jésus se dit Fils de Dieu, et ce n'est pas par métaphore quil prie son Père^ C'est ce quelque chose de singulier, c'est ce mystère que saint Paul a essayé de traduire et que saint Jean formule. Ici encore, sa pensée s'appuie sur la pensée des premiers rédacteurs de l'Evangile ; elle sort de ses propres souvenirs fécondés par l'action de l'Esprit.
Si complexe qu'elle semble, la doctrine de saint Jean est pourtant essentiellement une : et c'est l'unité supérieure oii se fondent et s'harmonisent tant de courants divers qui exprime ce qui constitue son originalité intime. Il achève les idées qu'il emprunte ; il transforme les souvenirs qu'il garde, parce qu'il perçoit les uns et les autres dans les cadres de sa doctrine mystique. Le rapport qu'il établit entre Jésus et Dieu est beaucoup plus clair et distinct que celui qu'a posé saint Paul. Saint Paul n'hésite pas à constituer Jésus en Dieu, mais il ne définit pas explicitement leurs mutuels rapports : il s'occupe surtout de le séparer du monde. Saint Jean combine hardiment les données les plus récentes de la Bible avec les plus anciennes, il défmit nettement le rapport du Christ avec Dieu : Jésus-Christ est le Verbe éternel de Dieu, antérieur au monde, créateur du monde, incarné dans le seia de Marie pour sauver le monde ; toutes ses paroles et tous ses actes débordent de plénitude divine. L'histoire évangélique
' Voir tome II. p. 174 175. note
se transfigure, ainsi illuminée par l'éblouissante lumière qui resplendit dans la conscience de Jean. Son Christ est le Maître éternel qui a parlé en Judée, qui parle encore par sa bouche, qui envoie son Esprit pour que sa parole demeure éternellement. Plus précisément Dieu que le Christ de saint Paul, le Christ de saint Jean offre à son Père, si jose ainsi dire, un sacrifice plus divin encore. Le Christ de saint Paul expie le péché de riiomme; lAg-neau divin de saint Jean emporte les iniquités du monde sans paraître les prendre sur soi. Saint Jean jamais ne montre le péché pesant sur Jésus, mais toujours le péché refoulé par Jésus ; il n'identifie jamais le Christ au pécheur par Tespèce de fiction légale où se complaît saint Paul. LWgneau expie le péché sans que le péché le touche seulement de son ombre. Et comme Jésus rachète sans expier, de même il rachète sans juger : il donne comme il lui a été donné. Il n'est pas venu pour juger le monde, il est venu pour le sauver; il a été envoyé sur terre pour accompHrun dessein damour plutôt qu'une œuvre de justice. Est sauvé, dit saint Jean, quiconque croit au Fils de Dieu' ; Saint Paul dirait : quiconque est justifié dans le Christ et par lui. Ici s'accuse avec force le contraste qui oppose à lApôtre des Gentils lEvangéliste de l'Esprit.
' Pour saint Jean, le jugement se fait de lui-même, sans que le Fils ait à s'en occuper autrement, par la distinction radicale qu'établissent entre les hommes l'acceptation ou le refus de la foi en Celui que Dieu a envoyé. Qui fait bien et « pratique la vérité » va à la lumière et trouve la vie.
La pensée de Paul, armée de pied en cap. a du bouclier « de la foi, du casque de l'espérance, de lépée de « Tamour ■), soutient de rudes et difficiles combats pour venger 1 honneur de son Maître atteint par des adversaires qui semblent aussi fortement armés qu'elle. Saint Jean domine les siens de toute la hauteur de l'infini : avec lui, il semble que la pensée chrétienne, abandonnant la défensive, envahisse impétueusement toutes les régions de l'àme. C'est un torrent d'eau vive qui jaillit d'une source éternelle et qui recouvre tout ce qu'il atteint et qui pénètre tout ce qu'il recouvre. Saint Paul méditait la mort de Jésus, et de ses méditations acharnées est sortie sa doctrine. C'est la vie de son Maître tout entière que Jean contemplait dans les ravissements de l'Esprit Saint.
L'Évangile « mystique » est tout ensemble une œuvre collective et l'œuvre dune personnalité déterminée. Les besoins auxquels il répondait n'étaient pas particuliers à une église; ils se faisaient également sentir dans beaucoup d'autres. De fait, la lettre de saint Clément se rapproche quelquefois du quatrième Evangile ; la Doctrine des Douze Apôtres emploie en grand nombre les expressions qu'on y trouve, saint Ignace professe la même doctrine touchant le Verbe incarné : il n'est pas sur pourtant qu'il y ait emprunt direct à notre livre. — Mais si la doctrine qu'il renferme n'est pas entièrement propre à son auteur, elle ne laisse pas de révéler une personnalité puissante. C'est le vieil apôtre Jean, le fils de Zébédée, le disciple bien-aimé
du Sauveur qui, au témoignage de saint Irénée *» écrivit rÉvaiigile a spirituel » dans les dernières années de sa
* On a dit plus haut le caractère très complexe du quatrième Évan2:ile. Oud en est l'auteur?
A. — Dans la lettre qu'il écrit à Florinus, saint Irénée, évéque de Lyon à la fin du second siècle, affirme de façon positive qu'il a personnellement connu saint Polycarpe, évéque de Smyrne ; que Polycarpe avait personnellement connu saint Jean lapùtre et lévang:éliste: Irénée assure à Florinus et dans le corps de son livre, que saint Jean a écrit le quatrième évangile afin de combattre les Nicolaïtes et Cérinthe [P. G., 7, 1228, 1-229-1232; ConbaHaBv, 11,22,5; 111,1, 1; lïl, 11, 1 (785, 845, 8b0]. Or, Irénée est né sur la côte d'Asie vers Tan 125; il a connu saint Polycarpe et d'autres presbytres disciples des Apôtres; il s'est particulièrement attaché à un presbytre qui était, comme Papias d'IIiérapolis, le disciple indirett des Apôtres; il a beaucoup utilisé le livre de Papias. Son témoignage formel nous transmet le témoignage formel des églises d'Asie vers l'an 140- 150. Voir Labourt : he la valeur du témoignar/e de saint Irénée dans la question johannine. R. 13., 1898, 58 ; Gutjahr : Die Glauf)wurdigkeit des irenaischen Zeugnisses iiber die Abfassung des vierten kanonischen Eiangeliums, Gratz, 1904.
Des contemporains de saint Irénée, qui sont asiatiques comme lui, qui n'ont pas comme lui quitté l'Asie pour la Gaule, et dont rien n'autorise à penser qu'ils dépendent de son témoignage, utilisent comme lui le quatrième évangile, et, selon toutes vraisemblances, l'attribuent aussi à Jean l'apôtre : Polycrate d'Éphèse [Eusèbe, V, 2i], Méliton de Sardes [fr. VU; dans Anastase le Sinaïte : Dux vise, 13], Apollinaire de Hiérapolis [Chron. Pasc. Dindorf, p. 13J. [En rapprocher Théophile d'Antioche : ad. Autolyc. II, 22. Voir Ladeuze, R. B., 1907. o63J.
D'autres contemporains d'Irénée. peut-être un peu plus anciens qup lui, et qui sont à coup sur ses mortels ennemis, attribuent également le quatrième évangile à Jean l'apôtre : je vise les gnostiques Yalentin, Ptolémée et Héracléon [Irénée I, 8. 5 ; Ép., ad Florarn ; Origène : in lo., YI, 2].
B. — Si l'on étudie les textes antérieurs à Irénée, Polycrate, Yalentin, on acquiert la certitude que le quatrième évangile a été connu de saint Justin (Lepin., 30: Loisy, p. lo. n. 1; Drum-
longue vie, vers l'an 100. Il s'était retiré à Éphèse. Le souvenir de sa mémoire s'enveloppa bientôt de pres-
mond. 129, 145, 140, etc...]. et peut-être de saint Ignace [Lepin., io; Loisy, 6; Dietze : Die Brie fe des Ignatius iind des Johannesevangelium, dans les Theol. Stud und. Krit., 190.5, 563 : Ladeuze : R. B., 1907, 561]. On doit même ajouter que la lettre de suint Clément [R. B., 1907, 562; Lepin 55: Loisy, p. 3] et la Doctrine des douze apôtres [éd. Hemmer. p. xxxvii] emploient plusieurs expressions qui sont caractéristiques du quatrième évangile. Il est donc assuré que le livre également attribué à Jean l'apôtre dans les milieux, différents ou hostiles, d'Irénée, de l'olycrate et de Valentin, était notablement antérieur, sans doute dune cinquantaine d'années, au milieu du ii^ siècle; il est assuré qu'il exprime la doctrine dune école dont on saisit l'action en Asie et. en dehors de l'Asie, à Antioche et à Rome.
11 est également assuré que l'Asie et l'apotre Jean ont été la patrie et le chef de cette école. Le quatrième évangile combat certains sectateurs de Jean-Baptiste qui l'élèvent au-dessus de Jésus [Baldensperger, 67-74; Loisy, 343J ; or les Actes signalent à Éphèse un groupe de sectateurs du Baptiste [18.24-19,6]. — Les Apôtres que l'évangile met en relief, André, Philippe, Thomas, sont ceux qua particulièrement connus l'Asie [Papias, dans Eusèbe ; III, 39; Loisy, 86. 246. 683; Weizsàcker] : Papias, qui s'intéresse à Jean, à sa première épitre, est évèque à Hiérapolis, en Asie [Eusèbe : loco cit.] : et c'est le plus ancien auteur qui atteste l'activité littéraire de l'apôtre Jean. — Le 21» chapitre de l'évangile réfute [verset 23*] un bruit selon lequel ne devait jamais mourir un des douze apôtres, compagnon de saint Pierre, que Jésus aimait beaucoup; or, tous les textes [Papias. Polycarpe, Irénée, Polycrate, Clément d'Alexandrie] racontent qu'il y avait à Éphèse, en Asie par conséquent, un vieillard très fameux, nommé Jean, et qui mourut très vieux; aucune autre tradition de ce genre n'est signalée nulle part. Il faut croire qu'il y a rapport entre la tradition éphésienue du 11° siècle et lo., 21. 23; le quatrième évangile a été publié à Éphèse (L'accord des historiens est. sur ce point, unanime).
Or. il est très vraisemblable que le vieil et fameux Jean d'Éphèse est identique à l'apôtre Jean. L'importance des églises dans l'ancien monde chrétien tenait à leur origine apostolique. Une église s'est toujours réclamée de saint Jean, et une église seule : Éphèse. Irénée, dont nous savons l'origine asiatique, déclare que
ligieuses légendes. Il devint le vieillard miséricordieux qui résumait toute la doctrine dans une parole d'a-
saint Jean a séjourné à Éphèse jusqu'au temps de Trajan. Clément d'Alexandrie et Tertullien affirment la même chose [de prsescr., 36; adv. Marc., 4, 5; Quis dites salvetur, 42]. Lorsque Polycrate, évèque d'Éphèse, refuse d'accepter l'usage pascal romain à la fin du ii» siècle, vers 190, il fait valoir que l'usage pascal asiatique remonte à Jean, « celui qui reposa sur la poitrine du Seigneur, qui fut prêtre, portant la lame d'or, martyr et docteur; lui aussi s'est endormi à Éphèse » [Eusèbe, V, 24]. Enfin Polycarpe, évèque de Smyrne, mort en 155 ou 166, racontait les rapports qu'il avait eus avec saint Jean et les enseignements qu'il en avait reçus [Eusèbe, V, 25; Irénée, III, 3, 4 : 852]; au milieu du ii« siècle, quand le pape Anicet, déjà, voulait amener saint Polycarpe à l'usage pascal romain. Anicet échoua : « il ne put amener Polycarpe à abandonner une coutume qu'î7 avait toujours observée avec Jean, le disciple de Notre-Seigneur et les autres apôtres » [Eusèbe, V, 24].
C. — On peut confirmer et éclairer notre triple conclusion : le quatrième évangile est le manifeste d'une école dont L,phèse est le centre et l'apôtre Jean le chef. Nous avons conservé trois lettres fort curieuses. La première semble un résumé exact du quatrième évangile : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont touché concernant le Verbe de vie..., nous vous l'annonçons... Dieu est lumière...: marchons dans la lumière et ne péchons point : nous savons que nous l'avons connu si nous gardons ses commandements. Gardez-vous d'aimer le monde, la convoitise de la chair : tout cela ne vient pas du Père 1 Méfiez-vous des antéchrists : ils pullulent, ils renient lo Père et le Fils; et le monde les favorise. Vous, demeurez dans le Fils, vivez dans lamour et dans la foi au nom de Jésus-Christ; aimez-vous les uns les autres, car l'amour vient de Dieu! w— La seconde épitre et la troisième sont construites de façon très analogue; elles se donnent comme l'œuvre d'un presljytre ; la seconde résume la première [amour pour les hommes; méfiance des hérétiques 'Cérinthiens et Nicolaïtes;]; la troisième, adressée à un Gaius inconnu, le félicite de son hospitalité, ainsi que Demetrius, et reproche au contraire à Diotrephès sa façon d'agir. [Calmes : Épitres catholiques et Apocalypse, Paris, 1905; Lepin, 250-257.]
mour : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les « autres, non pas de parole et de langue, mais en
Par la langue et les idées, ces trois épitres sont étroitement apparentées au quatrième évangile; or, elles n'ont jamais été attribuées qu'à l'apôtre Jean. — D'autre part, le quatrième évangile révèle par lui-même, bien qu'il ne le dise jamais, le nom de son auteur. Le chapitre 21 est manifestement un appendice : à la fin de 20, l'auteur prend congé de ses lecteurs: le chapitre 21 a été ajouté pour faire droit aux anciennes traditions touchant la résurrection, pour exalter l'église romaine et pour réfuter la légende que le disciple bien-aimé ne devait pas mourir. C'est la preuve qu'il était mort; c'était donc un personnage réel. Et ce disciple bien-aimé était un des Douze apôtres : il a pris part à la dernière Cène ; il est familièrement associé à saint Pierre dans la scène chez le grand prêtre, « dans la course au tombeau, lors de la pèche miraculeuse et des suprêmes prédictions de Jésus >• : avant même d'avoir écrit son livre, son crédit est tel que nous saisissons son influence sur le rédacteur de la Doclrine des douze apôtres et sur saint Clément, le troisième successeur de saint Pierre! Il est remarquable que le fils de Zébédée n'est nulle part nommé dans le quatrième évangile ; que Jean-Baptiste y est toujours appelé du seul nom de Jean ; que les fils de Zébédée apparaissent, avec Pierre et André, au premier rang des Apôtres [Me, 3. 6: Mt.. 10. '2-3: Le. 6, 14: Actes. 1, 13j. « Ce sont eux qui sont spécialement choisis, avec Pierre, pour suivre Jésus à la résurrection de la fille de Jaire. à la transfiguration sur la montagne, et à l'agonie du Jardin. La demande même que ces deux disciples font au Sauveur de siéger l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, dans le royaume. « nous conduirait sûrement à penser, dit M. Jiilicher, qu'ils avaient coutume en ce monde d'occuper à ses côtés les places d'honneur." Lepin. : Op. laud., 392-393]. On compreiid bien alors les attestations solennelles qu'on lit 19, 3o et dans la première épitre ; et le caractère à demi historique du livre entier: et la précision de sa topographie : et le caractère tout judaïque de sa langue.
Cette conclusion soulève quelques objections : 1. L'apôtre Jean ne peut pas avoir écrit le quatrième évangile parce que ce que nous savons de lui nous montre en lui un judéochrétien, alors que l'évangile trahit des influences grecques
c( action et en vérité. » Et il devint le vieillard auguste
indéniables. 2 En outre, l'apôtre Jean a été martyrisé de bonne heure, sans doute en même temps que son frère : un passage de Marc l'indique [10, 39J, deux textes de Papias et du martyrologe syriaque [Acta Sanctorum, novembre II, 1. p. [lu]: le déclarent explicitement. 3. Enfin, la tradition de Jean d'Éphèse, auteur du quatrième évangile, s'explique néanmoins fort aisément : Papias eut pour maître un certain presbytre, appelé Jean ; Jean d'Éphèse n'est autre que ce Jean le presbytre; la légende aura confondu le presbytre et l'apôtre. 4. La preuve que Jean d'Lphèse n'est pas un aussi illustre personnage que l'apôtre, c'est que, lorsqu'Ignace écrit aux Éphésiens, il ne souffle mot de lui. 5. 11 n'est pas vrai de dire, enfin, que la tradition est unanime dans l'attribution de l'évangile à l'apôtre : les Quartodécimans et les Aloges l'ont contestée.
Ces objections ne sont pas décisives.
A. On a beaucoup exagéré le caractère hellénique du quatrième évangile : Drummond n'y retrouve rien de Philon [contra : J. Réville]: et comment sérieusement soutenir que trente ou quarante ans de séjour en pays grec ne peuvent pas modifier les idées d'un judéo-chrétien i
B. Le martyre de saint Jean demeure une hypothèse en l'air [Schwartz : l'eber den Tod der Sôhne Zebedsei. Ein Beitrag zur Geschichte des Johannesevangelium. AbhanJl, d. Kônig. Gesell. der \Yiss. zu Gôttingen. ph.-hist. Klas, N. F. 1904, VII, 1]. Le texte de Papias est inconnu d'Eusèbe, qui a lu Papias, et dont l'attention est éveillée sur le rapport des deux Jean. On ne le trouve que dans deux citations récentes : l'une est un passage de l'Abrégé de l'Histoire chrétienne de Philippe de Side [v» siècle], l'Abrégé datant sans doute du vu" ou du viii« siècle, et le Codex Daroccianus, 142, où nous l'atteignons, datant seulement du xiv: l'autre est un passage de la Chronique que Georges le Pécheur écrivait au ix^ siècle, ou du moins de la première édition de cette Chronique : il le supprima dans la seconde [de Boôr : Georgii Monachi Chronicon, H, (1904), 447 : sur 27 mss.de la Ghro. nique, le Coisliyiianus le reproduit seul. Ladeuze, R. B., 1907, 5G6]. D'après Philippe de Side et d'après Georges le Pécheur, le martyre de saint Jean se combine avec le séjour à Éphèse : il n'exclut donc nullement l'attribution à Jean du livre publié à Lphèse. Le fait du martyre, du reste, est très douteux : l'antiquité chrétienne a cru unanimement que Jean était mort de vieillesse : l'erreur de Papias s'expliquerait, d'après Zahn et Funk,
et solennel qui portait au front, tel le grand prêtre de
parce qu'il aurait lu quelque part, à propos des débuts de l'iLvangile : « Jean et Jacques ont été mis à mort par les Juifs », Jean désignant Jean-Baptiste [Forscfi, VI, loO; Patr. Ap., I. 367. — Lepin., 114]. Hrigène explique les choses plus simplement encore en entendant parle « martyre <> de saint Jean, son tëmoignage et son exil à l'atmos jn Mt. 16, 6]; on pourrait penser encore à lépreus e de Thuile bouillante [Tertullien, de prsescr, 3G. Voir Hist. Jahrbuch. J9(j4. 462].
G. Il est exact que Papias a écrit : « Je cherchais à comparer (syriaque) les propos des Anciens, toj; tojv rrpsT^'jTÉpwv Àôvou^, ce qu'avait dit André, ou Pierre, ou Philippe, ou Thomas, ou Jacques, ou Jean, ou Matthieu, ou quelquautre des disciples du Seigneur, et ce que disaient Aristion et Jean l'Ancien, disciples du Seigneur ». Eusèbe, qui rapporte ce passage de Papias [III, 3'J, 4. Grapin, I, '6'-A\, ajoute aussitôt : « Il est bon de remarquer que Papias mentionna deux personnages appelés Jean. 11 place le premier avec Pierre, Jacques, Matthieu et le reste des (douze) Apôtres ; c'est clairement l'évangéliste qu'il indique. Il introduit ensuite une distinction dans son énumération et range le second Jean parmi d'autres qui sont en dehors du nombre des (douze) Apôtres : il le place après Aristion et le désigne positivement sous le nom de l'Ancien, -p£7Sj-£cov. Ainsi se trouverait confirmée l'assertion de ceux qui affirment qu'il y aurait eu deux hommes de ce nom en Asie et qu'il existe aussi à Éphése deux tombeaux portant encore maintenant le nom de Jean. II est indispensable de faire attention à ceci; car, si l'on refuse de l'admettre du premier, il serait vraisemblable que ce fût le second qui ait contemplé la révélation attribuée a Jean \\' Apocalypse). Papias... reconnaît donc avoir reçu la doctrine des Apôtres par ceux qui les ont fréquentés. D'autre part, il dit avoir été l'auditeur direct d Aristion et de Jean le presbytre... » II est donc exact que Papias atteste, de façon positive, que Jésus a eu deux disciples également nommés Jean : l'un est un des douze Apôtres : l'autre n'est pas un des Douze, on l'appelait Jean lAncien (ou le presbytrej ; chacun, dit-on, a son tombeau à Éphèse [même affirmation atténuée chez Denys d'Alexandrie, 248-264 [Eusèbe, VII, 2.5;]. Eusèbe, ici comme ailleurs, veut prouver que VApocalypse n'a pas pour auteur Jean l'Apôtre, parce que l'Apocalypse est le grand arsenal des millénaristes, et que lui, Eusèbe, est l'ennemi du millénarisme. Denys est dans les sentiments d'Eusèbe. De toute la littérature que nous a^ons perdue et que lisait Eusèbe,
m. lu
Jérusalem, le petalon d'or. Comme ses jours se pro-
il est clair qu'on ne trouvait, touchant Jean l'Ancien, que le texte de Papias. C'est dire que Jean l'Ancien était un très mince personnage : son unique gloire, si c'en est une, est d'avoir formé le bon Papias. Mais, de ce que l'existence de Jean l'Ancien parait incontestable, en doit-on conclure qu'il vécut et mourut à Éphèse? Il est très bizarre que les deux textes qui parlent de son tombeau à Éphèse -soient si dubitatifs : il est pourtant des faits plus difficiles à vérifier — pour un homme dans la situation d'Eusèbe, et qui tient à la dualité des Jean — que la réalité d'un tombeau et la teneur dune inscription. Je crois qu'il n'y a jamais eu, à Kphèse, de tombeau de Jean l'Ancien: que la localisation de Jean l'Ancien h l-^phèse est de nulle valeur; que Jean lApôtre, du reste, pouvait avoir à Éphèse plus d'un monimient à lui consacré; et qu'ainsi s'expliquerait l'insinuation hésitante d'Eusèbe [Saint Jérôme : de viris. 9; Duchesne, I, 143, note 1]. De toutes manières, l'argumentation d'Eusèbe, fondée sur un seul texte d'un élève de Jean l'Ancien, atteste de façon péremptoire la médiocrité du personnage : comment donc, avant même d'avoir écrit son livre, aurait-il eu de l'action à Rome, sur saint Clément, à Antioche, sur le rédacteur de ]& doctrine des Douze"! Comment aurait-il pu faire accepter un livre qui contredit si souvent les Synoptiques? Il est certain que Jean l'Ancien existe; il est certain qu'il ne peut pas être Jean d'Éphèse.
D. Le silence de saint Ignace qui, parlant aux Romains, leur rappelle le souvenir de Pierre et de Paul, rappelle aux j:>phésiens, lorsqu'il leur écrit, le souvenir de Paul, et semble ignorer saint Jean, est moins convaincant qu'il ne semble. Noter d'abord que la difficulté reste la même, que lévangile soit attribué à l'apôtre ou au presbytre : il est certain que lévangile émane d'un grand personnage fixé à Éphèse. On note, d'autre part, que, « en plein quatrième siècle, alors que le séjour en Asie de saint Jean l'apôtre était chose universellement reçue, le biographe de saint Polycarpe trouve moyen de raconter l'origine des églises de ce pays, depuis saint Paul jusqu'à saint Polycarpe... sans nommer une seule fois l'apôtre Jean. Et cela dans un livre dont le héros avait été depuis longtemps présenté par saint Irénée et par Eusèbe, comme un disciple du fils de Zébédée. N'est-ce pas un silence bien étonnant? En conclura-t-on qu'au iv* siècle les gens de Smyrne ignoraient encore que saint Jean fût venu en Asie?» [Duchesne, I, 138]. Saint Ignace, lorsqu'il écrit aux Éphésiens, songe au martyre qui l'attend; cette idée lui suggère
<A PER-ONXALITE 147
longeaient dans une indomptable vieillesse, on disait
le souvenir de saint Paul ; elle ne lui suggérait pas naturellement le souvenir de saint Jean. Enfin. « tout à côté de l'endroit où il évoque le souvenir de saint Paul,' il rappelle que les chrétiens d'Lphèse ont constamment adhéré aux apôtres dans la vertu de Jésus-Christ ». Harnack, Bousset et Drummond pensent, avec raison, semble-t-il, que saint Ignace vise ici saint Paul et saint Jean. [Lepin. 1^4; Chron., I, 679; Offenh.. 3'3, note 4: Fourth Gospel, 21o, 216^
E. Les Quartodécimans célébraient la fête de Pâques le quatorzième jour du premier mois lunaire, parce que c'est à ce jour que les Synoptiques fixent la Cène ; le quatrième évangile fixe au 14 nisan la mort de Jésus, non la veille de sa mort. Or, les Quartodécimans se réclament de saint Jean ! Ce n'est donc pas saint Jean qui a écrit le quatrième évangile. Cette objection spécieuse est sans force : la chronologie de Jean est dominée par des considérations mystiques : il est invraisemblable quelle ait pu le conduire à modifier la date traditiunnelle juive de la fête [14 nisan], d'autant qu'il maintient le rapport des deux grandes fêtes, chrétienne et juive. — Le groupe de chrétiens quEpiphane [51,3] appelle Aloges et qui, à l'entendre, attribuent en bloc tous les écrits johanniques à l'hérétique Cérinthe sont déjà connus d'irénée, 111, 11, 9; ils attaquent les croyances millénaristes; vers 215, le prêtre romain Caius renouvelle leurs attaques ; et saint Hippolyte défend contre lui l'attribution à saint Jean de l'Evangile et de l'Apocalypse [Ebed Jesu : 7; — Assemans : B. Or. 111, 1, p. 5; Lepin., 185. n. 2. — Voir aussi le canon de Muratori ; Preuschen : Analecta, 129: et Corssen : Monarch. Prolof^e, 34] Cette opposition dérive d'un parti pris théologique pour aboutir à une conclusion absurde : elle est le fait d'un petit groupe isolé qui disparait tôt. On n'en saurait faire état en présence de la convergence des trois grandes traditions rivales de la fin du second siècle : la tradition catholique, la tradition montaniste, la tradition gnostique.
Indépendamment des ouvrages cités plus haut, voir l'étude de Lepin : L'origine du quatrième évangile, 1007, Paris; Camerlynck : de quarti Evangelii auctore, I, 1899,«Louvain ; Wurm ': Die Irrlehrer ira ersten Johannesbrief, Freiburg, 1903; Grill : Untersuchungen iiher^ die Entstehung des vierfen Evangeliurn. Leipzig, 1902; R. Strachan : Personality of the forth Evangelist. Expositor, février 1908.
Noter que le succès du quatrième Évangile dans les églises
qui! ne mourrait pas, et que, dernier témoin oculaire du Verbe de vie, il attendrait, immortel, la venue triomphale de son Maître.
gnostiques semble avoir gêné les catholiques, tels que saint Justin ou saint Polycarpe.