CHAPITRE VI
La personne et l'œuvre de saint Irénée dominent les trois ou quatre générations de chrétiens qui ont vécu après saint Jean. C'est à elles qu'aboutit le développement du Christianisme au cours du second siècle, comme c'est à elles que se rattache la crise décisive oii se fixe sa constitution au début du troisième.
Le Christianisme achève de se séparer du Judaïsme au lendemain de la mort de Jean. Les communautés chrétiennes restent religieusement soumises aux Romains, lorsque, vers la fin du règne de Trajan, pendant qu'il est engagé dans une guerre contre les Parthes, un vent de fanatisme soulève les juiveries de la Cyrénaïque, de Chypre et de l'Egypte et lorsque, seize ans plus tard, appuyésur l'éloquence du rabbin Akiba, Bar Kochéba soulève la Palestine en se présentant à ses concitoyens comme le Messie qui effacera l'œuvre maudite de Titus. Les chrétiens apparais-
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sent dès lors à leurs frères aînés comme des ennemis. La communauté de Tibériade rassemble les docteurs et les casuistes d'Israël, successeurs du sacerdoce disparu; leurs commentaires commencent à faire autorité; dans la patrie de l'Evangile, voici le Talmud qui se forme. L'esprit juif, se repliant sur soi, se resserrant de plus en plus, devenait chaque jour plus inaccessible à la propagande chrétienne. Et certains souvenirs de l'insurrection creusaient encore le fossé qui séparait les frères d'autrefois : au temps de Bar Kochéba, les Juifs avaient parfois martyrisé des chrétiens. L'œuvre commencée par saint Paul et continuée par les légions romaines , était achevée désormais. Ce n'est plus le Mosaïsme qui pourra altérer l'originalité de TEvangile*.
' La rcvoHe des Juifs en 115-117 et en 132-133 tend à effacer l'œuvre de Titus [\o\r supra, p. 75-76], à relever Jérusalem, à restaurer l'autonomie d'Israël : c'est toujours la grande figure de Judas Macchabée qui domine cette histoire. Les deux révoltes furent aussi héroïques et sanglantes que la guerre de 66-70. Pourtant la révolte de 13i diffère de la révolte de 113 : elle procéda d'une terrible déception. — En 116-117. lorsque les Juifs se révoltent en Egypte, à Gyrène, en Osrhoène, ils veulent profiter des embarras de Trajan : mais ils sont battus en Egypte par Q. Marcius Turbo, en Osrhoène par Lucius Quietus. En montant sur le trône, 11 août 117, Hadrien tend à dégager Rome des aventures où l'a engagée son prédécesseur : en même temps qu'il négocie avec les Parthes, il cherche à apaiser les Juifs; il leur abandonne la tète de leur ancien gouverneur, Lucius Quietus, qu'ils détestaient; il entre en rapports, assure le Talmud, avec le rabbi Josuaben Chanania : il semble même qu'il ait donné Tordre de reconstruire le Temple et de relever Jérusalem. Une immense espérance releva l'indomptable petit peuple : comme autrefois, aux jours de Cyrus, lahvè se ressouvenait des promesses qu'il avait faites ! — Ce frémissement contagieux fut
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L'Hellénisme menace, au contraire, de dénaturer sa physionomie vraie. En s'avancant au sein de lempire
si fort qu'il ébranla les églises judéo-chrétiennes : elles avaient pourtant à leur tète des parents du Seigneur, des desposyni [Eusèbe : I, 7j, dont les noms se retrouvent sans doute dans les treize prétendus évêques de Jérusalem échelonnés par Eusèbe entre 107 [date du martyre de saint Siméon, successeur de saint Jacques à Jérusalem" et 132. C'est afin d'affermir la foi de ces âmes vacillantes qu'un inconnu leur adresse Vépîlre de Barnabe : avec plus de force encore que l'auteur de l'épitre aux Hébreux, il montre d'abord [1-17] que c'en est fait de la Loi et de l'ancienne alliance : jamais les Juifs n'ont su s'en montrer dignes ni même la comprendre : et il les exhorte ensuite [18-21] à suivre avec fidélité le chemin de la lumière et à fuir le chemin du noir. Il utilise en cette dernière partie le livre des deux Voies, où avait aussi puisé l'auteur delà Doctrine des douze apôlres ; partout on s'aperçoit que, comme l'auteur de la lettre aux Hébreux, il a subi la double influence de saint Paul et des Alexandrins [voir le texte et le commentaire de G. Oger. Paris. lyuT, dans le premier fascicule des Pères Apostoliques de Hemmer-Oger-Laurent. — Voir encore les manuels de Harnack. Kruger, Bardenhewer ; les encyclopédies : Ladeuze : l'épitre de B. dans la R. H. E., 1900 ; et l'étude de Funk : Kirc/ienr,. Ahliandl., II, 18y0, 77]. — Mais voici qu'Hadrien prend peur de cette résurrection nationale : à la ville qui se relève il veut imposer son nom, son culte. D'où la rupture, et l'abominable guerre de 132-135. Malgré leur héroïsme les Juifs lurent écrasés, leur citadelle de Béthar prise [Schurer F-\ 661-704].
Sous le règne d'Antonin le Pieux, les édits d'Hadrien qui proscrivaient le Judaïsme, furent abrogés, et le Judaïsme se reconstitua : sa métropole est Tibériade. Son chef est un patriarche ou naci fprince). toujours choisi dans la famille davidique de Hillel: après lui, viennent deux vice-présidents. \'abbeth-din et le hak- /ia?/2 ; enfin le Sanhédrin est restauré, ses membres se recrutaient parmi les Anciens [zekenim] : ce sont des docteurs auxquels le patriarche a imposé les mains (sernikha^. Le patriarche règle le calendrier et les fêtes lévitiques : il promulgue les décisions du Sanhédrin et maintient, par l'excommunication [niddouy- ou herem), l'unité de foi : parfois, c'est encore un chef d'école, rosch-ieschiba. Gamaliel II au temps d'Hadrien et son petit-fils Juda le Saint sont les plus fameux patriarches de la nou-
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romain, rKvangile pénètre dans ce monde d'esprits inquiets et troublés, en quête de lumière et de paix, qui accueille le Néo-Pythagorisme et les cultes orientaux; il prend définitivement contact avec ce syncrétisme judéo-païen contre lequel saint Paul et saint Jean ont déjà dû lutter et dont Alexandrie apparaît toujours comme la capitale. Les Gnostiques consentent à reconnaître dansTl^^vangile — comme Philon dans la Bible — la religion universelle que cherche l'humanité; ils entendent seulement, comme Philon toujours, recou-
velle Eglise dlsiaël. Les querelles des Ilillélites cl des Sclianimaites j)rennent fin : on fixe le texte de la prit^re fameuse des dixhuit bénédictions: on compile la Mischna [voir t. I, du présent ouvrage, p. 182 183, notes : pour plus de détails, voir Derenbourg : article Talmud, dans Lichtenberger. — Théodore Reinach : Histoire des Israélites..., Paris, l'JOI, 2" éd., 8-11].
Entre l'Eglise d'Israël qui renaît et l'Eglise du Christ qui prospère aux pays chrétiens, les églises judéo-chrétiennes subsistent, mais leur prestige baisse rapidement. Elles ont un évangile (l'évangile selon les Hébreux, xaO' 'E}poc:o-j^) qu'il ne faut pas confondre, semble-t-il, avec le prototype araméen de notre premier évangile, et qui aurait été rédigé à Pella [Ilarnack : C/ironoL, l, 631; Handmann [dans les Tejcte undUnt.]: Hebràerevangelium, 1888, Leipzig; Preuschen : Antilegomena [p. 3 et p. 108]; Giessen, l'JOl, a reproduit et traduit ce qui nous en reste]. — Elles polémiquent avec les Juifs : Ariston de Pella, l'auteur de YAltercalio Jasonis et Papisci [Harnack : I, 92; Bardenhewer. I, 186; Zahn : Forscli., IV, 308] saint Justin : Dialogue avec Tryphon et TertuUien prouvent contre ceux-ci que Jésus est le Messie annoncé par les Prophètes. — Elles essaiment peut-être en Arabie du sud [Eusèbe, V, 10]. — Mais elles se séparent peu à peu de la grande Eglise : elles sont hostiles à saint Paul, elles pratiquent les rites juifs (circoncision, sabbati : leurs fidèles reçoivent un nom spécial, les Ebionites (pauvres. Voir Le.. 6, 20 ; Mt.. 5, 3) ou les Nazaréens [voir Actes, 24, 5 ; et saint Epiphane] ; ils polémiquent avec la grande Eglise. « Vers la fin du u^ siècle, un