PHILOSOPHIE ET RELIGION
On voit comment les Apologistes enrichissent la conscience chrétienne : elle s'approprie, grâce à eux, les plus solides doctrines de la spéculation grecque; et c'est là ce qui fait leur importance. Les Apologistes s'appliquent à présenter le Christianisme aux gens cultivés comme la philosophie la plus haute et la plus certaine, comme la Religion universelle et absolue ; ils utilisent la tradition, l'Ancien Testament, l'histoire de Jésus, ils les expriment en formules abstraites et rationnelles, intelligibles à tous les penseurs. Ils montrent dans le Christianisme la religion de Tesprit et de la liberté. Le contenu de cette religion ne se définit pas par l'analyse des faits historiques qui l'appuient ; ces faits peuvent seulement lui servir de preuve, la rendre claire quand elle est obscurcie et la répandre dans l'univers ; le contenu biblique de la religion chrétienne se retrouve dans la révélation divine manifestée par la raison naturelle et la liberté de l'homme : le Christianisme est à la fois philosophie et révélation. Le Christianisme n'est pas seulement une philosophie puisqu'il n"a pas été apporté par des philosophes, puisqu'il a une origine supranaturelle et divine, puisqu il réfute les erreurs du Paganisme. On a vu s'accomplir les paroles des Prophètes qui l'ont annoncé. Si les païens sont parvenus à quelques vérités, c'est qu'ils les ont empruntées aux Prophètes : Platon a puisé dans Moïse. Mais le Christianisme est aussi une philosophie, parce qu'il a un contenu rationnel, parce qu'il apporte aux problèmes spéculatifs une
184 SAINT IRENEE
solution satisfaisante, parce que, indépendamment des Prophètes et de Jésus-Christ, la philosophie est ellemême une révélation de Dieu, et, dans une certaine mesure, une émanation de la raison éternelle, du l^yoç G-toixoL-zv/A;^. Si le Verbe s'est pleinement épanoui dans le Christ, le monde ancien, de tout temps, en a possédé la semence : c'était l'aurore avant le grand jour de l'incarnation. Cette semence divine est implantée dans toutes les âmes ; le Verbe projette un rayon de lui-même dans toute intelligence, et, dans la mesure où les hommes participaient au Verbe, ils ont pu connaître la vérité. Toute vérité est chrétienne. Tous ceux qui ont vécu selon le Verbe, ol us-cà Aoyo-j ^'.ôJcîav-E:, ont été chrétiens, Socrate et Heraclite, Abraham et Elie. Tout ce qui se dit de vrai, tout ce qui se fait de bien dans l'humanité provient dune source divine et chrétienne : onx r.y.ox r.xv. xaAwç v.vf-.v.'. r^ixCy^ -wv /p'-a-r'-avcov ia-zi. Les Apologistes ont concilié avec la religion chrétienne la philosophie grecque.
Ce fut le rôle de saint Irénée, à la fois apologiste et chef d'église, de combiner avec la foi concrète vécue par les communautés, la Religion universelle prônée par les Apologistes. La philosophie de ceux-ci se jux-
' Sur le Àôvo;; i-tpixy.-.'.yA:, voir tome II, p. 44, n. 1 et p. 47.
CRlTInUE DE JL'STIX 185
taposait dans leur àme à leur foi, comme leur œuvre se juxtapose dans l'histoire à la vie chrétienne du second siècle. La foi dirénée au Christ ne sajoute pas à sa doctrine religieuse ; c'est sa doclrine qui est un produit et un prolongement de sa fui ; la foi traditionnelle et la science hellénique se pénètrent mutuellement dans sa conscience. L'incarnation de Dieu en Jésus, en d'autres termes, la divinité du Christ, qui est l'objet de la foi, devient, grâce à lui, le fondement de la science. De là son importance exceptionnelle : il a assuré l'unité du développement chrétien dans les foules et dans l'élite.
Cette œuvre était préparée par l'intensité même de la foi des communautés. Si Jésus est ressuscité, si sa résurrection atteste avec éclat la transcendance infinie de son être, les croyants ne peuvent pas borner sa mission, comme font en tîn de compte les Apologistes, k confirmer la vérité de la philosophie éternelle annoncée par les Sages d'Israël et de la Grèce ; si la personne du Christ est incomparable, ce n'est pas le Judaïsme et 1 Hellénisme qui l'expliquent ; c'est elle qui explique Hellénisme et Judaïsme. C'est pourquoi, du reste, les théories des Apologistes sont traitées avec réserve par l'autorité ecclésiastique : elle en soupçonne, elle en signale le danger; et, sans les condamner, elle montre par son attitude que l'explication de l'Evangile doit chercher une autre voie.
Le mouvement hérétique ne contribue pas moins efticacement que la foi ecclésiastique àpréparer l'œuvre
186 SAIXT IRÉNÉE
d'Irénée. Les Gnostiqucs montraient dans TEvangile la religion nouvelle; ils s'attachaient à la Rédemption comme au fait nouveau qui transfigurait le monde ; seulement, lidée fantaisiste qu'ils s'en forgeaient, les allégories capricieuses par lesquelles ils volatilisaient l'histoire, les séparaient de la foi des églises dont ils se disaient les interprètes. Irénée emploie leur méthode en combattant leurs doctrines et refait lentement le chemin qu'ils ont parcouru; c'est aussi la foi des églises qu'il interprète, mais sans la dénaturer ni l'abolir, la mettant en rapport avec la sagesse antique que les Apologistes lui transmettent et non pas avec les imaginations grandioses et baroques des Valentin ou des Basilide.
Lévolution mystérieuse, enfin, qui entraine les païens invite les évêques à dépasser la philosophie des Apologistes, à remplacer les dogmes des Gnostiques : les païens se détachent de plus en plus des religions anciennes, et les progrès accomplis parmi eux par le-s cultes orientaux attestent l'épanouissement chaque jour plus large de la Révolution Religieuse. « Ce que la conscience humaine réclame, ce n'est pas un Platonisme mis à neuf; c'est quelque chose d'absolument nouveau qui apaise ses angoisses et endorme ses frayeurs. » Pourquoi donc envelopper dans une philosophie vaine ^ le mystère du Ressuscité? La foi toute
* Ce mouvement anti-philosophique est sensible dans la Satire des philosophes profanes écrite, peut-être, vers la fin du if siècle par Ilermias. Cf., du reste, tome H, p. 45. Sextus Enipiricus est