SA VIE
d" « explorateur très curieux de toutes les doctrines. » Irénée approchait de la trentième année lorsque Polycarpe entreprit le voyage de Rome afin de discuter avec le pape Anicet la question de Pâques : beaucoup de fidèles reofrettaient que la Résurrection du Christ ne fût pas fêtée partout le même jour'. Il est vraisemblable qu'Irénée saisit loccasion qui se présentait de visiter l'église de saint Pierre et de saint Paul : une pieuse troupe accompagnait le vieil évêque ; et, de fait, on voit que saint Irénée connaît bien la tradition romaine. Plus tard, Irénée passa dans les Gaules et se fixa à Lyon, leur métropole. Le clergé de cette église, emprisonné au temps de Marc-Aurèle, l'envoya à Rome avec une
mais la chute d'Eve et d'Adam introduit le mal et provoque l'œuvre révélatrice et rédemptrice dont Abraham, Moïse, les Prophètes, Jésus marquent le début, les progrès et le terme : l'humanité recouvre l'union avec Dieu et lincorruptibilité. — Jésus est le second Adam, fils d'une Vierge... : ses disciples ont converti les Gentils pour qu'ils conservent leurs corps purs, leurs âmes sans tache ; ainsi doivent faire aussi les fidèles. Jésus est le Verbe préexistant, dont les Prophètes, à l'avance, ont décrit la vie et par là prouvé la divinité [voir saint Justin]. Par le nom de Jésus tous les hommes seront sauvés. Et Irénée finit comme il a commencé, en recommandant de tenir ferme « aux trois points de notre sceau » (règle de foi de la profession baptismale), parce que, en ces trois points, l'hérésie s'éloigne de la vérité.
Voir Harnack, II, 1, 320; Bardenhewer, I. 499: Zahn : Forschiin. IV, 1891 et VI, 1900; Hirschfeld : Zur Geschichte des Christenthums in Liigdunum vor Constantin [Sitz. k. preuss. Akad. der Wiss. zu Berlin, phil.-hist. Kl., 1895. 381]; Mercati : d'Alcuni nuovi sussidi per la critica del teslo di santo Cypriano, Roma, 1899 et Note di letteratura bihlica e anstiana anlica Roma, 1901 ; A. Dufourcq : histoiie de saint Irénée, Paris, Lecoffre, 2« éd.. 1906, et traduction de saint Irénée, Paris, Bloud., 2« éd., 1906,
' Vers 154. Voir infra p. 217.
190 SAINT I RENEE
lettre adressée au pape Éleuthère ^ : les confesseurs recommandaient au pape leur envoyé comme « un « zélateur du Testament du Christ ». En 177, après le martyre de saint Pothin, Irénée lui succéda sur le siège épiscopal, 11 travailla à répandre la foi dans les pays lyonnais ; il travailla surtout à combattre les Gnostiques, dans les doctrines desquels il ne trouvait qu'un stupéfiant escamotage de IHvangile ; il s'occupa aussi de faire prévaloir l'esprit de concorde qui animait jadis Anicet dans la nouvelle controverse provoquée par la question de Pâques au temps du pape Victor-, Peu de temps après, sous Septime Sévère, il mourut, peut-être martyr de la foi.
Son o-rand ouvrasse s'intitule la Frtwssesc/e^îce démasquée et réfutée. Irénée expose et discute le Gnosticisme ; en même temps, il expose et développe la science vraie ^. On va voir quelle en est la méthode
* 189-199. Voir infra, p. 217.
' Lire le texte dans Migne, P. G. 7. et dans U. Mannucci : Irenaei lugduiiensis ep. Adversus Haereses libri Y, 2 vol. Roma 1906j907. — Le gros traité dlrénée ne devait comprendre dabord que deux livres : exposition, puis réfutation du Valentinianisme occidental de Ptolémée et de Marcus : il sest allongé peu à peu, Irénée pensant que le meilleur moyen de réfuter l'erreur était d'exposer précisément et Terreur et la vérité : au livre III il veut exposer, contre les hérétiques, l'enseignement des Ecritures, au livre IV les paroles du Seigneur, au livre V la doctrine de saint Paul. De fait, le livre III appuie la doctrine de l'unité de Dieu sur la tradition des deux églises romaine et smyrniote, et sur le témoignage des Evangiles et de Paul. Le livre IV démontre la cohésion des deux Testaments, et que c'est le même Dieu qui parle par Abraham, par Moïse, par les Prophètes, par Jésus, par les Apôtres et par l'Eglise. Le livre V enseigne que la chair n'est
ATTAQUE LE GXOSTICISME 191
positive, le fondement à la fois réel et idéal, le développement philosophique et religieux.
pas l'œuvre de Salan et qu'elle est capable de recevoir la vie éternelle. Et le livre I devient une exposition chaque jour plus complète du Gnoslicisme. La composition de chaque livre atteste de fréquents remaniements, ou additions : de là, quelque confusion. D'autant qu'lrénée ne se rend pas très bien compte de ce que la pensée gagne à être claire, dégagée, ordonnée, à se traduire dans des expressions justes et choisies. Il faut ajouter, enfin, que le texte grec est perdu ; et que nous lisons le livre dans une traduction latine, contemporaine peut-être dirénée. Le livre a été écrit entre 181 et 189.
Pour Irénée, l'Ecriture — il semble que la version des Evangiles dont il s'est servi soit identique, ou peut s'en faut, à celle du Codex Bezœ [Revue des Etudes anciennes, 1905. 192] — est une ample prophétie qui annonce d'avance l'œuvre du Christ : elle est encore une merveilleuse histoire où Ton voit le relèvement progressif de l'humanité arrachée par Dieu au péché et, par lui, attirée à lui. « Il n'y a qu'un salut, dit-il, comme il n'y a qu'un Dieu; mais nombreux sont les préceptes qui forment l'homme, et nombreux les degrés qui le font monter jusqu'à Dieu [lY, 9,3]... C'est que Dieu l'a fait pour le progrès, pour le développement... Si Celui qui fait est immuable, celui qui est fait a un commencement et un milieu, on le développe et on l'augmente...» [iV, li, 1-2 et 37-38]. Aussi Irénée voit-il naturellement dans l'histoire de l'Eglise le développement de l'histoire d'Israël : parce qu'il soude avec force l'Ancien Testament au Nouveau, il atteint à la racine le Gnosticisme contemporain. Aussi Irénée ne peut-il admettre que l'homme ait pu être élevé du premier coup à la vie divine : il doit mûrir lentement pour l'éternité [IV, 38]. L'idée de développement occupe une place prépondérante dans le système d'Irénée : c'est sans doute à saint Paul qu'il l'a prise. N'est-ce pas pourtant de saint Jean qu'il relève surtout ? L'identité de Jésus de Nazareth et du Verbe éternel [IV. o, 2. P. G., 7, 984-985], la déification de l'homme par l'Esprit de Jésus et du Père [III, 17, 3-4, 930-931], la stricte solidarité de l'action morale et de la foi religieuse [IV, 6-5, 989], la haute valeur du corps créé par Dieu et revêtu par le V>rbe, l'intime et essentielle bonté de Dieu qui, d'abord, donne l'être et procure, ensuite, le salut, afin de communiquer la vie : autant d'idées proprement johanniques et qui semblent propres à saint Irénée. Si son ori-
Le mystère des choses est inaccessible à lliomme en raison de sa nature. C'est tout un infini qui le sépare
gine asiatique ne nous était pas attestée par les textes, la physionomie de sa doctrine nous conduirait à la conjecturer. [Pourtant sa pensée a toujours hésité sur la question de savoir si la Rédemption dérivait de la Passion ou de Plncarnation. Je crois que son paulinisme tient à sa situation d'adversaire du gnosticisme ; il est moins profond que son johannisme].
Pour apprécier exactement l'originalité de la théologie d'Irénée. il faudrait la rapprocher, non seulement de la théologie des apologistes et de la théologie des presbytres (voir supj^a p. 180), mais encore de la théologie des évéques, ses contemporains.
Apollinaire, évéque d'Hiérapolis, vers 161-180, avait visé, semble-t-il, dans ses livres, les Montanistes, les Juifs et les Païens [Harnack, I, 243 : II, 1, 358: Bardenhewer, I, 264]. — Meliton. évêque de Sardes, vers 160-180. avait écrit un grand nombre de traités [Thomas : Melito voti Sardes, Osnabruck. 1893: Harnack, I, 246 : II, 1. 358, 517, 522: Bardenhewer, I, 547 ; Pitra a cru jusqu'au bout qu'il avait retrouvé lun deux, la Clé] : il a laissé la réputation d'un grand et savant théologien. — Denys, évêque de Corinthe, vers 165-175 [Eusébe, IV, 23, 21], avait aussi écrit plusieurs lettres importantes [Bardenhewer, 1,532; Harnack, I, 235.785:11, 1, 313]. Tout est perdu. — Théophile, évéque d'Antioche, vers 169-177, a écrit plusieurs ouvrages perdus. Un traité de la Foi, adressé à un certain Autolycus, en trois livres, et qui date de 180 environ, est peut-être de lui; mais la question est fort obscure ; du reste, l'ouvrage est de médiocre importance [Bardenhewer, I, 278 et 2S3 ; Harnack, I, 496; édition dans Migne. P. G., 6]. Sérapion. évêque d'Antioche vers 190-210, a écrit une volumineuse correspondance [Bardenhewer, I, 534 : Harnack, I, 503, 763; IT, 1. 208]. J'incline à penser que la connaissance de ces textes perdus ferait mieux apprécier l'originalité et Timportance d'Irénée : son livre semble attester un effort personnel, qui d'abord vise les adversaires qu'on frôle chaque jour, qui remonte ensuite, pourles mieux comprendre et les mieux briser, à leurs ancêtres; souvent aussi son livre laisse apercevoir la chaleur de son âme ; nulle part, avant Irénée, on ne trouve trace de l'argument de prescription [autorité doctrinale souveraine des églises apostoliques] que vulgarisera Tertullien et qui modèlera la pensée catholique. Voir pourtant Hégésippe.
Voir Harnack : DogmengescJiichte, V (1888), 464 ; Maran (en