DIEU
« Verbe glorifiait le Père et que le Père glorifiait le (( Verbe )>; « Dieu est tout intelligence, il est tout « Verbe ; ce qu il pense, il le parle, et ce qu'il parle, « il le pense. Sa pensée est le Verbe, et lintelligence « qui embrasse tout, c'est le Père lui-même. )> 11 n'y a aucune séparation entre le Verbe et Dieu : ils sont consubstanliels aussi bien que coéternels l'un à l'autre. Le Verbe de Dieu, ajoute énergiquement Irénée, est comme une des deux « mains » dont il se sert pour faire ses créatures ; l'autre est sa Sagesse, son saint Esprit. « Ce ne sont pas les Anges qui nous ont faits ou qui « nous ont pétris ; les Anges ne peuvent faire une « image de Dieu. Ce n'est aucune vertu distincte du « Père de l'univers, Ce n'est aucun autre que le Verbe (( du Seigneur. Dieu n'avait pas besoin de tels secours c( pour faire ce qu'il avait prédéfini en lui-même de (( créer, comme s il n'avait pas ses inains. Car tou- (c jours il a présents le Verbe et la Sagesse, le Fils et (( l'Esprit ^ par lesquels et dans lesquels il a fait toutes « choses, librement et spontanément, et auxquels il (( parlait lorsqu'il a dit : Faciomus hominem ad ima-
* Irénée parle à plusieurs reprises des trois personnes, mais sans employer, croit-on, le terme de trias ou de trinitas, créé par Tertullien. Ses idées, comme la tradition chrétienne, sont naturellement moins riches lorsqu'il s'agit de l'Esprit que lorsqu'il s'agit du Verbe. L'Esprit-Saint diffère de Dieu puisque Dieu s'adresse à lui ; mais il est de Dieu, il participe à Dieu comme le Verbe lui-même, son action dans l'homme s'associe à l'action du Verbe. D'une façon générale, du reste, en raison des nécessités de la lutte contre les Gnostiques. Irénée insiste sur l'unité divine — beaucoup plus que sur la distinction des hypostases.
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« ginem et similitudinem nostram. » El voilà comment Irénée dépasse et corrige la pensée des Apologistes qu'il continue.
Il continue aussi, mais sans avoir besoin de la corriger, la foi des Eglises. Jésus est le Verbe incarné, répètent-elles chaque jour dans leurs symboles ; Tincarnalion de Dieu, voilà la préoccupation dominante d'Irénée. L'homme historique que fut Jésus de Nazareth est bien réellement, dit-il, la Parole de Dieu ; il est bien réellement Dieu par nature, et ce Verbe incarné quil fut était bien une indissoluble unité. C'est pourquoi Jésus est vraiment Fils de Dieu: c'est sa nature divine qui le fait tel, et non je ne sais quelle adoption mystique. Mais Jésus est encore le Fils de Dieu parce que le Verbe est réellement devenu homme, parce quil a réellement revêtu notre chair dans le sein de la Vierge Marie. « Comme Eve, ayant un mari, mais étant « encore vierge, fut, par sa désobéissance, cause de « mort pour elle-même et pour l'humanité entière, « ainsi Marie, ayant, elle aussi, un époux prédestiné et « étant cependant vierge, elle aussi, devint, par son « obéissance, pour elle et pour toute l'humanité, cause (( de salut. Comme Eve se laissa séduire par le discours « d'un ange et abandonna Dieu en transgressant sa « parole, ainsi Marie reçut de la bouche d'un ange le « joyeux message qu'elle porterait Dieu en obéissant à « sa parole. Si la première fut désobéissante à Dieu, « la seconde se laissa persuader de lui obéir afin que «. la vierge Marie fut l'avocate de la vierge Eve. Et
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« comme le genre humain fut entraîné à la mort par « une vierge, c'est par une vierge aussi quil est sauvé; « Le Verbe incarné, tils de la Vierge Marie, est une indissoluble unité, une seule et inséparable personne. Cette unité est si parfaite aux yeux d'Irénée ^ qu'il refuse de distinguer ce qu'a fait l'homme et ce qua fait le Verbe. c( Car si l'ennemi du genre humain neùt pas été vaincu (c par un homme, la victoire ne serait pas légitime, et, « si, d'un autre côté, le salut ne nous eût pas été (( apporté par Dieu, nous ne le posséderions pas avec « sûreté. » Le Verbe de Dieu sest fait homme afin que l'homme, accueillant le Verbe et recevant l'adoption, devînt le fils de Dieu. En devenant ce que nous sommes, Jésus a accompli, comme Dieu-homme, ce que nous aurions dû faire. Jésus-Christ n'est pas seulement salut et sauveur ; sa vie tout entière est œuvre du salut ; tout y est mystérieusement efficace, depuis sa conception jusqu'à son ascension ; les faits qui en composent la trame sont tous des anneaux de la chaîne qui rattache à nouveau 1 homme à Dieu ; ils servent tous à nous remettre en communion avec Dieu, à restaurer notre liberté, à nous délivrer de la mort, à nous donner la vie. C'est par la vie de l'Homme-Dieu que l'homme accède désormais à la vie de Dieu. La mort de Jésus a supprimé la conséquence du péché ; par sa désobéissance à l'endroit du bois {Varbre défendit), Adam était devenu le débiteur de Dieu, mais par son obéissance
* Adunitio Verbi Dei ad plasma, communio et commixtio Dei et hominis.
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sur le bois [la croix), le Christ a aboli la dette humaine. La résurrection de Jésus est le prélude et le gage de la rosurrorlion de rh'^>mme.
La doctiine iréiiéonoe du Dieu-Homme se prolonge nafurellement par ce que j'appellerais sa doctrine de l'homme-dieu. L'homme créé était imparfait, puisque créé ; seulement, Dieu l'ayant fait à son image, cette nature quasi-divine lui permettait d'atteindre à la perfection par une libre décision de sa volonté. L'homme lit malheureusement des faux pas; la chute lit perdre, à Adam et à ses enfants, la ressemblance divine qu'ils devaient à l'effusion du Saint-Esprit. Mais, par bonheur, « ce que nous avons perdu en Adam, à savoir limage (( de la ressemblance de Dieu, nous l'avons recouvré « dans le Christ-Jésus. » Irénée va môme jusqu'à identifier en quelque sorte le corps du Christ avec l'espèce humaine tout entière : il déclare que le Fils de Dieu a divinisé notre nature en s'unissant à elle. « Le Fils de « Dieu s'est fait le fils de l homme pour que Vhomme, « mêlé au Verbe de Dieu, reçût l'adoption et devînt fils « de Dieu. » Et ailleurs il montre que, par l'incarnation, l'homme a « porté, possédé et contenu le Fils de « Dieu. » Ayant enveloppé le genre humain dans le Sauveur, il devait, pour être fidèle à la loi de l'antithèse, l'envelopper également dans Adam. Il identifia, en effet, le premier homme avec sa postérité et parla du péché commis dans le paradis terrestre comme si chacun de nous lavait vraiment commis. De là, cette déclaration énergique : « Nous avons offensé Dieu dans
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c( le premier Adam en transgressant son précepte ; (c mais nous avons été réconciliés avec lui dans le (c second Adam parce que nous avons obéi jusqu'à a la mort » ; et cette autre non moins énergique : « L'homme a été condamné à mort au commence- (( ment, parce qu'il a désobéi en Adam. »
L'œuvre d'Adam est donc annulée par lœuvre du Christ et Ihomme rendu à sa destinée première. Il est libre ^ ; il atteint sa destinée lorsqu'il fait librement ce que Dieu veut, mais il n'est rien sans Dieu : « in qiian- « tum Deus nulliu^ indiget, in tantum homo indiget « Dei communione. » Et c'est le profit qu'il doit retirer de sa dramatique histoire de n'oublier jamais que la désobéissance amène la mort et quelle distance le sépare de Dieu. Car, si Irénée insiste sur la liberté et enseigne le devoir de collaborer avec Dieu, il appuie plus fortement encore sur la part prépondérante qui revient à la grâce. « C'est une pluie qui féconde un i( terrain stérile..., c'est une rosée qui rafraîchit les a plantes altérées... ; l'homme est un olivier sur lequel « doit être entée une branche, le Saint-Esprit, afin « qu'il puisse porter des fruits et mûrir pour la vie « éternelle. Nous ne pouvons être sauvés sans l'Esprit
* « Christus libertatem restauravit. » Irénée insiste très fortement, à rencontre des Gnostiques. sur la réaliié de la liberté humaine, « pouvoir d'élection » semblable à celui qu'ont reçu les Anges. Irénée prouve la liberté : !« la conscience exige que le vice soit puni : or cette attitude de la conscience implique la liberté ; 2° Dieu donne des lois, des conseils, des menaces. Cette attitude de Dieu implique la liberté.
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« de Dieu. » Aussi l'homme doit-il, afin de le garder, persévérer, suivant le conseil de lApôtre, dans la sainteté et la foi.
La vie divine dont Dieu lui a rendu laccès par l'œuvre du Christ et le don de l'Esprit s'alimente en lui par l'Eucharistie : tandis que nous sommes sur terre, l'Eucharistie fortifie en nous la vie spirituelle ; après notre mort, elle nous ressuscite tout entiers. Irénée insiste surtout sur ce dernier point. Les Gnostiques, ses adversaires, qui voient dans la matière le principe du mal, niaient la résurrection des corps, comme ils niaient la réalité de l'incarnation. Irénée prend donc soin de rappeler que la chair ressuscite et participe à la vie éternelle. Nest-elle pas, dès ici-bas, le temple du Saint-Esprit et cette union avec le Saint-Esprit n'est-elle pas elle-même un gage de vie impérissable? L'Eucharistie à son tour « confirme (cette doctrine)...; nous confessons la résurrection de la chair, car de même que le pain matériel, quand Dieu a été invoqué sur lui, n'est plus du pain commun, mais l'Eucharistie qui se compose de deux choses, l'une terrestre, lautre céleste ; de même nos corps, en recevant l'Eucharistie, cessent d'être corruptibles, et nous avons l'espérance qu'ils ressusciteront à la vie « éternelle. » « Insensés, dit-il encore, ceux qui mépri- (( sent l'œuvre du salut établie par Dieu, qui nient la « résurrection de la chair, qui dédaignent sa résurrec- « tion en soutenant qu'elle n'est pas susceptible de « l'incorruptibilité. Si la chair n'est pas sauvée, le
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« Seigneur ne nous a pas rachetés de son sang!... Il « a déclaré que le calice qu'il a emprunté à la création « est son propre sang par lequel il pénètre le nôtre et (( que le pain emprunté à la création est son corps avec a lequel il nourrit nos corps. Or, si la parole s'unit au « calice mélangé et au pain, et si lEucharistie devient « le corps du Seigneur qui nourrit et conserve la subsc( tance de notre chair, comment peuvent-ils soutenir « que la chair qui est nourrie par le corps et le sangce du Seigneur et qui est son membre n"estpas suscep- « tible de la grâce de Dieu, qui est la Vie éternelle?... (( Le bois de la vigne déposé en terre porte des fruits « en son temps et le grain de froment qui tombe sur (( la terre et meurt se multiplie et croît par lEsprit de « Dieu qui embrasse tout ; ils servent ensuite, par la « sagesse de Dieu, à l'usage de l'homme, et, par la « parole de Dieu qui s'y ajoute, ils deviennent IKu- « charistie, c'est-à-dire le corps et le sang de Jésusce Christ. De même nos corps qui sont nourris par « eux : après avoir été mis en terre, après avoir subi (( la corruption, ils ressusciteront en leur temps, car (( le Verbe de Dieu les fera ressusciter pour la gloire « de Dieu le Père. »
Voilà les deux grandes doctrines du Dieu-Homme et de l'homme-dieu qu'Irénée arrache au mystère et détermme dans leurs traits essentiels.
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L'influence de saint Irénée sur la génération qui vit sa vieillesse et suivit sa mort fut profonde et durable. Le système épars dans son ouvrage supplanta les systèmes gnostiques, guida l'Église dans les querelles dogmatiques qui surgirent ; et il assura son évolution lors de la crise décisive doîi dépendaient ses progrès ultérieurs.
Cette influence irénéenne s'exerça par l'intermédiaire de trois personnes.
Saint Hippolyte^ est connu pour l'étendue de sa
* Le catalogue libérien (qui n'a rien à voir avec Hippolyte), atteste que, en 235, un prêtre romain, nommé Hippolyte, fut exilé en Sardaigne avec Pontien ; Eusôbe nous vante sa science [VI, 20, 22] : saint Jérôme nous apprend qu"Origène vint l'entendre, [de vh'is, 61] ; nous savons surtout qu'il rompit avec le pape Calliste [217-222] : il organisa, voie Tiburtine. un cimetière rival du cimetière catholique de Saint-Calliste, où Ton dressa sa propre statue [elle y fut retrouvée, mutilée de la tète, en 1551]. [Sur les transformations légendaires du personnage, xoit noive Etude sur les Gesla Martyrum romains, I. 1900]. — Hippolyte avait écrit vers 200 un traité du Christ et de V Antéchrist, vers 200-204 un Commentaire de Daniel, vers 200-210 un traité contre toutes les hérésies (dont nous avons un fragment, qui vise Noet). vers 210- 217 un traité contre Caius, avant 222 un traité de l'univers contre les Grecs, après 222 une réfutation de toutes les hérésies, qu'on appelle Philosophoumena; une Chronique, les Bénédictions de Jacob, les Bénédictions de Moïse, un traité sur David et Goliath, à des époques que l'on ignore. Tous ces traités nous sont connus en totalité ou en partie : les Philosophoumena ont été découverts en 1851, et leur attribution à Hippolyte n'est plus contestée aujourd'hui; de Lagarde, P. Martin, Gwynn ont publié de