LA PAPAUTE
d'une famille païenne. Son père lui fait donner une éducation brillante : il écrit couramment le grec et le latin, il s'adonne spécialement à l'étude du droit, et de fait, dans ses polémiques, esprit et langage, tout dénote un avocat consommé. Mais voici que le calme héroïsme des martyrs le jette aux pieds du Christ : il défend sa foi avec une inlassable vigueur; bientôt, il accuse les chefs d'Eglises, il rompt avec eux, il fonde une secte. Uhistoire de ses dernières années est très obscure, mais il ne semble pas que, comme Hippolyte, il se soit réconcilié avec ses anciens amis.
A la même époque, lEglise de Rome n'exerce pas sur le Christianisme une influence moins personnelle. Les évèques qui se succèdent àsa tète, saint Eleuthère, saint Victor, saint Zéphyrin, saint Calliste, ne nous sont pas, en somme, beaucoup mieux connus qu'Hippolyte; il est permis d'affirmer néanmoins que ce sont plutôt des hommes de gouvernement, énergiques comme Victor, ou avisés comme Calliste, que des savants occupés de définitions et de distinctions. Tous les chefs de toutes les écoles accourent avidement à Rome, ils tentent tous, avec un acharnement notoire, dy faire accepter leurs théories. Les chefs de l'EgHse romaine gardent leur sang-froid au milieu de cette effervescence: ils ont hérité de la foi de saint Irénée,
Guignebert : Tertullien... (et) Tempire, Paris, 1901 ; Nœldechen ; TerlulUan, 1890...; Schelowsky : Der Apologet T., 1901; Stier : Die Gottes und Logoslehre TertuUians, ISj9 ; Winkler : Der Traditionsbegrifl... bis Tertullian, 1897.
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de sa méfiance à lendroit de la spéculation, de son esprit positif et traditionnel. Leur sagesse prudente a contirme » opportunément la foi des chrétiens et guide heureusement vers la haute mer la barque de Pierre. La Papauté fait avec eux son entrée dans l'histoire ^
Homme-Dieu, défini comme tel dans sa double nature par saint Irénée et par saint Jean, Jésus-Christ peut être méconnu de deux diverses manières. Les uns nieront qu'il est Dieu, les autres nieront qu'il est homme, et les croyants réfuteront Terreur de ceux-ci et Terreur de ceux-là en affirmant à Tencontre la foi traditionnelle.
Un riche marchand qui avait reçu une brillante éducation philosophique, Théodote le corroyeiir, faiblit dans une persécution et renia Jésus. Chassé de Byzance, il vient à Rome ; mais on finit par y connaître son crime ; on va l'exclure ici, comme on Ta exclu là-
' Eleuthère [175-180], Victor [189-199], Zéphyrin [199-217], Calliste [217-222]. Calliste était un ancien esclave : au nom de son maître Carpophore, de la maison de César, il avait ouvert une banque à la Piscina publica. Ses mauvaises affaires lobligèrent à fuir : repris, il est finalement envoyé aux mines, en Sardaigne [vers 180-189]. Délivré avec les autres chrétiens, grâce à Marcia, la maîtresse de Commode — laquelle est chrétienne, — il vit retiré à Anzio. Zéphyrin le connaissait et l'appréciait : l'élection de Zéphyrin — qui ne pouvait se passer de lui — fit sa fortune. Peut-être mourut-il martyr. — Voir Duchesne, I, 292 et Harnack : D. G., I ; Dœllinger : Hippolytus und Kallisfiis, 1853.
A partir de ce moment, saint Pierre éclipse, dans les souvenirs romains et la tradition pontificale, saint Paul : c'est à Pierre seul qu'est rattachée la fondation de l"Eglise romaine [Turmel : Histoire du dogme de la papauté. 44-45, Paris 1908].
LA CONTROVERSE MONARCHIENNE 211
bas. Cest alors qu'il cherche à excuser sa conduite en déclarant que, Jésus n'étant qu'un homme, en le reniant, on ne renie pas Dieu. Grand émoi dans l'Eglise : le pape Victor le sépare de la communion des fidèles. Mais l'autre relève la tète, s'obstine, fonde une secte et organise une petite communauté. — Un second Théodote, banquier de son état, se joint à lui : non seulement, dit-il, Jésus n'est pas Dieu ; il faut reconnaître encore quil est inférieur à Melchisédech dont on ne peut indiquer le père, ni la mère, ni la généalogie ; cest un homme qu'a éclairé un éon divin, le Christ (ou l'Esprit). Et Asclépiade, et Hermophile et d'autres accommodent à cette doctrine les textes de l'Ecriture. Mais voici qu'un incident étrange, survenu au temps de Zéphyrin, arrête le cours de leurs progrès : leur évêque Natalis, qui, avant d'adopter leurs erreurs, avait courageusement confessé la foi, est effrayé par les visions célestes qui le visitent ; au cours de l'une d'elles, il reçoit une correction assez douloureuse, et il va se jeter aux pieds du pape, demandant pardon aux clercs et aux fidèles du scandale qu'il a causé. L'affaire fit grand bruit. Le théodotianisme, négateur de la divinité du Christ, survécut comme école; — grec par ses origines, il s'adaptait naturellement aux tendances profondes de l'esprit grec ; — mais, en tant qu'Eglise, il était tué.
Le pape Victor avait vengé, par l'excommunication de Théodote, la divinité de Jésus ; son successeur Zéphyrin vengea de même l'humanité et la person-
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nalité du Christ. Un grec de Smyrne, Noetos, enseignait^ que le Christ est le Père lui-même. Si le Christ n'est pas le Père, il ncst pas Dieu; la distinction entre le Père et le Fils est purement nominale ; au fond, c'est le même être qui s'est manifesté successivement comme Père dans l'Ancien Testament, comme Fils en Jésus-Christ, comme Esprit-Saint dans l'effusion merveilleuse de l'alliance nouvelle. L'homme Jésus n'est qu'une manifestation accidentelle de Dieu : c'est Dieu même ayant temporairement revêtu la chair humaine. — Ces idées, bien que rejetées par l'église smyrniotc, firent leur chemin dans les Eglises ; Praxeas et Cléomène les apportèrent et les développèrent à Rome. Les rapports étaient assez tendus, alors, entre Rome et l'Asie ; Praxeas était un confesseur, il avait été mis en prison pour sa foi ; enfin il rendit divers services au pape qui ne put manquer de lui en marquer sa reconnaissance. Son éloquence contribuait encore à son succès : de toutes parts, on venait l'entendre, artisans et paysans, aussi bien que rhéteurs et sophistes. C'est l'unité divine, la « monarchie », qu'il prétend venger du polythéisme immanent au Plerôme de Basilide et même aux hypostases de saint Justin. Le Verbe de Justin et de Jean est-il autre chose, au fond, qu'une condensation de l'Heptade- gnostique? Entre le Dieu transcendant et le monde matériel, c'est l'intermédiaire
1 Vers 180.
^ Sur les sept Eons gnostiques, voir supva p. 134.