‹ Le christianisme primitifChapitre 71 sur 77 · L EGLISE ET L EMPIRE · texte numérisé non relu

L EGLISE ET L EMPIRE

« connaître la religion des chrétiens », ou lorsqu'Aristide s'adresse à l'empereur Antonin pour lui montrer que les chrétiens seuls possèdent la vraie idée de Dieu, altérée par les Barbares, les Juifs ou les Grecs ; lorsque saint Justin veut convaincre Antonin et Marc-Aurèle que les chrétiens ne sont ni athées, ni impudiques, ni cannibales, le vague et l'imprécision de leur exposé, comme aussi l'étrangeté des accusations quils repoussent, attestent quelles légendes courent sur lÉglise et combien le monde ignore ce qui fait sa vie. Maintenant, au contraire, on voit que les esprits pénétrants s'inquiètent : Lucien raille l'humanité et la fraternité chrétiennes dans ses dialogues, et son ami Celse entreprend une réfutation en règle delà doctrine qu'ont développée les Apologistes^ Tertullien et Clément d'Alexandrie achèvent de fixer l'attention publique. « L'Apologétique de Tertullien, écrite d'un style incisif et amer, secoue l'in-

' On ne sait rien de sa vie. Son livre. le Discours véritable, a été reconstitué grâce à la réfutation qu'en a faite Origène. par Keim, 1873, Zurich [voir Aube : Le Discours véritable de Celse. Paris, 1878]. Voici ses critiques. L'idée d'un Dieu fait homme est inintelligible : « il la combat, historiquement et logiquement, parla discussion des témoignages qu'elle invoque et par celle des idées qu'elle implique. Puis, au delà du récit évangéhque, il découvre dans le christianisme une conception du gouvernement du monde qu'il ne peut accepter : c'est celle d'un Dieu qui se conduit par des décisions changeantes et particulières... Enfin, considérant l'intérêt public, il s'inquiète, en politique réfléchi, de cette religion qui n'a point de patrie... » (Croiset, V, 693-C94j. — Celse parait se rattacher à un groupe de philosophes platoniciens contemporains de Marc-Aurèle : Albinos de Smyrne, le maître de Galien; Atticos, qui combat l'aristotélisme et évolue vers le mysticisme; Théon de Smyrne, mathématicien néo-pythagoricien.

différence des magistrats romains : saint Justin parlait aux empereurs en philosophe, au nom de la raison; Tertullien s'adresse a leurs fonctionnaires en politique et en juriste. 11 discute pied à pied, il réduit à néant les accusations dont on charge ses frères; il critique et convainc d'injustice la procédure quon se prépare à leur appliquer. » En même temps qu'il plaide leur cause, il accable leurs adversaires de railleries et d'invectives. (( La vérité ne demande pas grâce; elle ne « s'étonne même pas de se voir traitée comme elle (( l'est. Plus vous nous massacrez, plus s'accroît notre (( nombre ; c'est une semence que le sang des chrétiens, « semen est sanguis chrislianorum. » Pour le grand public distrait, VApologétique éclata comme un coup de tonnerre^; son succès fut immense : on la traduisit en grec.

La pensée réfléchie des philosophes était, au même moment, silencieusement mais efficacement atteinte par un philosophe chrétien dEgypte, Clément d'Alexandrie. Clément reprend le point de vue de saint Justin : la scien,ce et la foi se concilient parce qu'il y a une part de vérité dans la philosophie et une autre dans la révélation ; la science du chrétien puisée à ces deux sources est un élément de perfection ; le croyant philosophe est le vrai chrétien. La synthèse qu'il organise ainsi, par ses lacunes mômes et ses erreurs, est merveilleusement propre à émou-

' Vers 1D7.

Page 1