LE BARON, ERASTE
Le Baron, da?is le fond du théâtre.
i-jA démarche du marquis est bien étonnante. . . me rendre maparole aussi précipitamment, dégager la sienne . . . Tâtons un peu ce gentilhomme- ci. [haut.) Eh bien ! Eraste , vous me paroissez inquiet , rêveur , toujours dans les réflexions ; vous avez l'air un peu fâché ; m'en voulez-vous?
Eraste.
Î^Ioi , non.
Le Baron.
Qu'avez-vous donc ?
Eraste.
Je vous avoue que je fais souvent des réflexions à l'infini : comme vous dites , et j'en ai fait sur un sujet. . . or , tout en le creusant , je ne saurois. me défendre d'un peu d'humeur.
Le Baron.
De rhuraeur , qui n'en, a pas?
Oa m accuse de singularité. . . d'accord; c'est qu'en effet je ne vois pas comme les autres hommes;mais j'ai des raisons déterminantes. . . Il y a tant de sujets neufs sur lesquels on peut méditer utilement ; et par exem.ple , je songeois à réducation que vous avez donnée à mademoiselle votre fille ; elle est très-bien élevée : la nature prodigue de ses dons , a fait beaucoup pour elle ; mais enfin elle n'a pas tout fait : cette éducadon doù vous avoir coûté prodigieusement , et une fille ensuite ne rend jamais à une maison les services que lui apporte un fils , par exemple.
Le B a r o -N.
Nos filles nous commandent la vigilance la plus excessive , nous causent mille embarras , nous donnent un gendre tyrannique , et voilà tout.
Eh ! n'est-il pas ridicule , extravagant , qu'un père livre ce qu'il a de plus cher au monde , sa fille, quelquefois sa fille unique, la précipite dans les bras d'autrui , et qu'il se dépouille , le même jour , de la majeure partie de son avoir? C'est wn. bien cruel usage, en vérité.
De-là naît la ruine des familles, car ce premier dommage est toujours irréparable.
A mon gré , le législateur , sur cet article-là, n a pas eu une once de sens commun. ... Si j'étois père , moi , je ne pourrois jamais chérir un gendre quim'auroit volé ma fille , et qui , non content de cela , m'auroit demandé une dot encore. . . . une dot ! Dieu ! demander une dot avec la fraîcheur , les grâces , la jeunesse , la beauté , les vertus , les talçns ! ah ! quelle cupidité vile et honteuse ! . . . comme cela profane les transports sacrés du chaste et tendre amour ! Cette passion ne devroit-clle pas être pure , désintéressée? et ne seroit-ce pas le moment , au lieu de recevoir des sacs grossiers , de faire les plus nobles , les plus héroïques sacrifices ? celui de la vie même devroit-il alors être compté pour quelque chose ?
Le Baron.
Oh ! donner sa vie , cela est trop fort. . . n'exagérons point. -. . mais je ne puis m'empêcher d'admirer , dans tout ce que vous me dites , l'élévation de votre jugement. . .
S'il faut parler vrai , c'est qu'il me paroît de la dernière brutalité dans nos mœurs et coutumes , de faire entrer dans sa couche, une fille jeune, fraîche , adorable ,
( Si ) rable, et d'emporter , ie soir même, presque toute la fortune du malheureux père , fortune qu'il a amassée dans la prudence et dans la sage économie d^une vie entière. . . . Que de réflexions tristes ce père désolé ne doit-il pas enfanter le soir en se retirant, en appercevant, autour de lui, cette soli^ lude , ce vuide immense ! . , . Il a payé la félicité de son gendre ; mais lui, qui lui payera ses larmes solitaires et muettes ?
Le Baron.
Vous me charmez de plus en plus. . . si c'est là ce qu'on appelle de la philosophie , je ne vous la reproche point , elle a du borl , en vérité. . . votre observation n'est que trop vraie , mon ami.
Mais , ne pourroit-on pas abolir cet usage insensé, vexaloire ? et un homme de bon sens perdroit-il en»tièrement sa peine à vouloir instruire les hommes là-dessus.
L E B A R O Ni
Sachez que je pense tout-à-fait comme vous î mais vous êtes le seul que j'ayc entendu parler laisoîinablement sur cet article.
On m'appelle bisarrc , cependant. . .
Oh ! vous ne Fêtes point, vous ne Tctcs point, je le certifierai à qui voudra Ten tendre.
E il A s T E.
Nest-il pas permis de penser diiféremment de ces hommes personnels ? . . . eh ! que j'aurois eu de joie à prouver ma reconnoissance au père qui m'auroit bien voulu céder ainsi sa fille.! je me se-^ rois regardé , moi , comme son débiteur. . . ah ! siècle barbare que le nôtre ! . . . pourquoi suis -je iié au milieu de tes idées fausses et malheureuses?
Je veux absolument étudier votte philosophie ; je commence à prendre beaucoup de goût pour elle. . .
Ces réflexions-là ne frappent point le gros des ïiommes; l'insensibilité , Tingratitude, Tignorance du vulgaire , à cet égard , m'étonnent toujours. Comme je vous le disois tOTU-à-Theure , Téducation de votre cl ariïiantc fille est faite; les talens agréables qu'elle possède ,' qui en profitera ? qui en jouira, si ce n'est son époux?'
11 est vrai-, lui seul.-
Et les dépenses que tous ces talens ont occasionnées ne sont -elles pas des avances considérables ?
Le Baron.
Certainement !
Pendant ce tems tout à votre famille , vous avez dédaigné la cour et ses faveurs ; les pensions, conséquemment , ne sont pas venues vous chercher.
Des gens de rien les ont obtenues à Versailles par milles bassesses, en se mettant en relation avec les valets , dont ce pays abonde.