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recommander de travailler. Au reste, le Cid ne manquait de rien. Il vendait à Murviédro le butin qu’il faisait, et les vivres lui arrivaient en abondance.
De son côté, Ibn-Djahhâf, qui avait réorganisé la cavalerie de Valence et reçu des renforts d’Ibn- Ayicha, pouvait disposer de trois cents cavaliers, qu’il nourrissait du blé de Rodrigue et qu’il payait aux dépens du trésor et des rentes provenant des biens particuliers du roi assassiné. Mais il ne faisait aucun cas du capitaine almoravide Abou-Nâcir ; jamais il ne le consultait. Abou-Nâcir en conçut du dépit et il entra en relations avec les Bcni-Tâhir '. Le vieux chef de cette puissante famille, Abou-Abdérame , l’ex-roi de Murcie, avait déjà donné un libre cours à son indignation quand Ibn-Djahhàf eut fait assassiner Câdir î . Plus tard , cependant , il avait pris à tâcbe de dissimuler la haine qu’il portail au cadi; mais celui-ci , qui savait très-bien qu’Ibn-Tâhir le détestait et qui le considérait d’ailleurs comme un rival redoutable, avait rompu ouvertement avec lui 3 . Abou- Nâcir n’eut donc pas de peine à attirer les Beni-Tâhir dans ses intérêts, et alors ils se mirent à comploter si ouvertement, qu’Ibn-Djahhâf ne put douter qu’ils n’eussent juré sa perte. Aussi s’inquiétait-il fort de cette conspiration, lorsqu’il recul un message du Cid.
1) Voyez cette note dans l’Appendice, n® XX.
2 ) Voyez les vers d’Ibn-Tâhir que j’ai traduits plus haut, p. 20.
0) Voyez plus haxit , p. 9 , 10.
Ce dernier, qui faisait faire maintenant trois razzias par jour, le malin, à midi et le soir, ne désirait rien tant que d’éloigner les Almoravides , et sachant qu’Ibn- Djalihûf s’était brouillé avec eux, il lui fit dire que, s’il voulait les éconduire d’une manière ou d’une autre, il lui prêterait appui et le protégerait comme il avait protégé Càdir. Celte offre plut à Ibn-Djahhâf. 11 consulta Ilm-al-Faradj , le lieutenant du Cid qu’il avait fait jeter en prison, et quand celui-ci l’eut assuré qu’il pouvait compter sur la loyauté du Cid, il fit dire au Castillan qu’il acceptait sa proposition. En même temps il diminua la solde de ses cavaliers almoravides, sous le prétexte qu’il manquait d’argenL Il espérait les forcer ainsi à quitter Valence , et dans ce cas il se serait mis sous la protection du Cid ; mais léger et inconstant, il changea d’avis alors qu’il eut reçu des lettres fort pressantes d’Ibn-Ayicha , qui lui conseillait d’envoyer au sultan Yousof ibn-Téchoufîn quelques-uns des trésors de Càdir, en ajoutant que, s’il le faisait, il pourrait être certain d’être secouru par une nombreuse armée africaine. Le cadi se disait probablement qu’après tout il valait mieux faire cause commune avec les musulmans qu’avec les chrétiens; car il proposa à l’assemblée des notables d’envoyer de l’argent au monarque almoravide , et la majorité ayant approuvé ce dessein , il chargea cinq personnes, parmi lesquelles se trouvait Ibn-al-Faradj , d’aller remettre à Yousof des sommes très-considéra-
Lies. Evidemment le rusé Ibn-al-Faradj avait réussi à s’insinuer dans les bonnes grâces d’Ibn-Djahhâf ; mais ce dernier s’aperçut bientôt qu’il avait agi bien étourdiment en lui accordant sa confiance, car lorsque les ambassadeurs eurent quitté la ville dans le plus grand secret afin de ne pas tomber entre les mains du Cid, celui-ci, averti par lbn-al-Faradj , les fit suivre à la piste par des cavaliers, qui les atteignirent et leur enlevèrent tout l’argent qu’ils devaient offrir à Yousof.
En juillet 1093, lorsque Cebolla se fut enfin rendue, le Cid marcha contre Valence avec toute son armée , afin de serrer cette ville de plus près. Il faisait brûler les villages des environs, les moulins, les barques qui se trouvaient dans le Guadalaviar , et particulièrement tout ce qui appartenait à Ibn-Djahhâf et à sa famille , lorsqu’un vizir du roi de Saragosse , accompagné de soixante cavaliers, arriva dans son camp en disant qu’il était chargé par Mostaîn , qui voulait faire une bonne œuvre, de racheter les prisonniers musulmans. C’était un faux prétexte , rien de plus , et le but réel de sa mission était tout autre. Croyant ses propres États menacés par le voisinage des Almoravides , Mostaîn avait vu avec plaisir marcher le Cid contre eux, et il lui avait même fourni de l’argent et des troupes 1 ; mais d’un autre côté , il ne voulait pas lui
1) rbn-Baesflm , plus haut, p. 18. Cf. Gesta: « nisi vero tam cito
abandonner Valence, qu’il convoitait lui-même. Il avait donc ordonné à son vizir d’entamer secrètement des négociations avec les Valenciens. Le vizir devait les engager à éloigner les Almoravides et à reconnaître la suzeraineté de Mostaîn, qui, dans ce cas, leur prêterait appui contre le Cid et contre tous ceux qui seraient tentés de les attaquer. Conformément à ces ordres , le vizir communiqua sous main au cadi les propositions de son maître; mais elles furent repoussées, et l’infortuné diplomate ne semblait être venu dans le camp que pour être témoin des triomphes du Cid.
Ces triomphes furent rapides. Le deuxième jour après l’arrivée du vizir, le Cid prit le faubourg dit Villeneuve. Peu de temps après, il attaqua le faubourg al-Coudia. Pendant le combat , son destrier broncha et le démonta ; mais s’étant bientôt remis en selle, il fondit sur les Maures, et blessa et tua plusieurs d’entre eux. Il avait posté une partie de son armée à la porte d’Alcantara (la porte du pont) 1 , pour occuper les Jlaures de ce côté-là et les empêcher de venir au secours du faubourg. Ces troupes réussi-
venisset (Rodericus) , illæ barbaræ gentes Hispaniam totam usque ad Cæsaraugustam et Leridam iam præoccupassent atque omnino obtinuissent. »
1) L’auteur du Kitâb al-ictifâ parle quelque part (dans l’Appendice, p. xxvn) de la » tour du pont. • Il n’y avait à Valence que quatre grandes portes ( bâb ); les petites , telles que celle d’Alcantara , portaient le nom de bordj.
vent à escalader le mur, et elles croyaient déjà entrer dans la ville, lorsque les Maures, assistés d’un grand nombre de femmes, les arrêtèrent en lançant sur eux une grêle de pierres. Quand la masse des soldats musulmans qui défendaient al-Coudia, eurent reçu avis que la ville était en danger du côté du pont, ils y accoururent et y engagèrent un combat qui se prolongea jusqu’à midi , heure à laquelle le Cid se retira dans son camp. Mais dans l’après-midi, il renouvela l’attaque contre al-Coudia. Elle fut si impétueuse que les Maures demandèrent à grands cris l’amân '. Le Cid le leur accorda, et alors les habitants les plus considérés vinrent conclure la paix avec lui. Pendant la nuit , il fit son entrée dans le faubourg , y posta ses soldats et leur défendit , sous peine de mort , de faire du mal aux habitants. % Le jour suivant, il promit solennellement aux Maures réunis de respecter leurs propriétés et de ne prendre d’eux que la dîme ; puis il chargea son almoxarife 3 , le Maure Ibn-Abdous 3 , de percevoir les contributions auxquelles il avait droit. Les habitants d’al-Coudia lui apportèrent alors beau-
1) -Començaron â llamar paz paz ; » puis il est dit du Cid segurdles , traduction littérale de
2) Ce mot signifie inspecteur, surintendant , en arabe \p --,1 1 ; cf.
Quatremfcrc, Jlist. des sultans mamloulcs, t. I, part. 1, p. 10, et Weijers dans les Orientalia, t. I , p. 417.
3) Voyez cette note dans l’Appendice , n° XXI.
coup de vivres , de sorte que sou armée fut bien approvisionnée *.
Maître de Villeneuve et d’al-Coudia, le Cid resserra Valence de très-près. Les Valenciens ne savaient que faire, et ils se repentaient de n’avoir pas accepté les offres de Mostaîn. Dans les circonstances données, le seul parti qui leur restât à prendre , c’était de conclure à tout prix la paix avec le Cid. Ils résolurent de le faire, et ils lui firent demander ses conditions. Le Cid leur répondit qu’ils les fixeraient eux-mémes, et que, pourvu qu’ils éloignassent les Almoravides, les choses s’arrangeraient facilement. Quand les Valenciens eurent communiqué cette réponse aux Almoravides , ceuxci , fatigués de leur long séjour dans une ville où beaucoup de personnes les voyaient de mauvais œil , déclarèrent non-seulement qu^s étaient prêts à s’en aller , mais encore qu’ils regarderaient le jour de leur départ comme le plus beau de leur vie. On s’arrêta donc aux conditions suivantes: les Almoravides sortiraient de la ville vies et bagues sauves; Ibn-Djahhâf remettrait au Cid la valeur du blé dont il s’était emparé; il lui donnerait en outre le tribut mensuel de dix mille dînârs 1 2 3 , et il en payerait l’arriéré; enfin, le Cid aurait la permission d’avoir son armée à Cebolla 3 .
La paix ayant été conclue à ces conditions , le Cid
1) Croît, gêner. Les Gesta parlent aussi do la prise d’al-Coudia.
2) Voyez plus haut, p. 137, note 1.
3) Croit, gett. , fol. 326. Confirmé par le court récit des Gesta.
retourna à Cebolla , dont il avait fait en peu de temps une ville considérable , et ne laissa à al-Coudia que son almoxarife maure; car on comprend que le traité ne regardait que Valence , non les faubourgs que le Cid avait. conquis et qui demeuraient sa propriété.
Plus que personne , Ibn-Djahhâf avait contribué à la conclusion de la paix, et après les démarches décisives qu’il avait faites, il lui était dorénavant impossible de recourir de nouveau aux Almoravides. Il fut donc fort contrarié lorsqu’il apprit que ceux-ci avaient l’intention d’aller à Valence, et que, pour se mettre en marche, ils n’attendaient que l’arrivée de leur roi. Le Cid lui lit dire aloi^ qu’il lui conseillait, dans son propre intérêt, de ne pas les recevoir dans la ville; mais Ibn-Djahhâf n’avait pas besoin de conseils ; il comprenait fort bien que si les Almoravides arrivaient, il serait perdu. Il prit donc ses mesures et conclut une alliance avec les capitaines almoravides qui commandaient à Xativa et à Cullera 1 , et qui , dans l’espoir de se rendre indépendants, n’hésitèrent pas à trahir leur roi. Ensuite les alliés attaquèrent Ibn-JIaimoun , le capitaine almoravide qui commandait à Alcira , et qui , sommé de suivre l’exemple que lui avaient don-
1) Voyez cette note dans l’Appendice, n® XXII.
né ses frères d’armes, avait refusé de le faire. Le gouverneur auquel le Gid avait confié Cebolla les seconda activement; il assiégea Ibn-Maimoun dans Alcira, et fit couper et transporter à Cebolla les blés qui n’avaient pas encore été rentrés dans les magasins.
Sur ces entrefaites , un nouveau prétendant , Ibn- Razîn, aspirait à conquérir Valence. Ce prince avait acheté l’appui de Sancbo d’Aragon en lui promettant beaucoup d’argent, et comme il n’en avait pas, il lui avait donné en nantissement la forteresse de Torralba *. Ayant éventé ce complot, le Cid n’en parla à personne ; il attendit jusqu’à ce que ses soldats eussent transporté à Cebolla tous les blés d’Alcira , et , cela fait , il leur ordonna de se mettre en marche , mais sans leur dire où ils allaient.^ Les Albarracinois ne savaient donc rien des intentions du Cid, lorsque celui-ci fit pendant la nuit une soudaine irruption dans leur pays. Le succès couronna son entreprise: il fit un grand nombre de prisonniers, tua douze cavaliers de sa propre lance, et gagna un ample butin, qui consistait en vaches , en brebis et en chevaux. Il avait reçu lui-même une grave blessure à la gorge; mais du reste il n’avait perdu que deux de ses cavaliers. Dès lors Ibn-Razîn ne songea plus à s’emparer de
1) La Cron. gêner, porte Toalba; mais M. Malo de Molina pense qu’il faut lire Torralba , et qu’il s’agit de Torralba de los Sisones , près de Daroca.
Valence, et en outre il n’avait plus son château de Torralba, que Sancho n’eut garde de lui restituer *.
Mais un ennemi plus dangereux s’approchait. En octobre 1095 , on apprit à Valence que le roi Yousof était malade, mais qu’il avait confié le commandement de son armée à son gendre 2 , et que cette armée était déjà arrivée à Lorca. Les ennemis d’Ibn-Djahhâf se réjouirent fort de cette nouvelle, et ils disaient qu’ils se vengeraient bientôt du cadi. Celui-ci eut peur , et fit dire au Cid , qui continuait à molester les Albarracinois , qu’il se hâtât de revenir. Le Cid retourna donc à Cebolla , où il eut une conférence avec Ibn-Djahhâf , avec le gouverneur deXativa et avec celui de Cullera. Ils renouvelèrent tous les quatre leur confédération , et firent écrire une lettre au général almoravide pour l’informer que le Cid avait conclu une alliance avec Sancho d’Aragon, de sorte que si le général osait venir à Valence, il aurait à combattre huit mille cavaliers chrétiens bardés de fer , et les meilleurs guerriers du monde.
1) L’autour des Gesta (p. xlix) parle aussi de cette incursion , mais sans en indiquer le véritable motif (» Albarracin , qui ei meutitus iuerat in suo tributo »).
2) La General ne donne pas le nom de ce gendre de Yousof, mais Ibn-al-Kliatîb (man. G., fol. 98 v. — 100 r.) a consacré un article à Abou-Becr ibn-Ibrâhim, le bcau-Jrhre cTAli ibn-Yousof ibn-Te'chou- Jin, le mari de sa sœur. C’est probablement de lui qu’il s’agit ici. Ce personnage n’avait point de nom propre; en revanche il portait deux surnoms: Abou-Becr et Abou-Yahyâ.
Diqitiz
Le Cid lit alors à Ibn-Djahhàf une demande singulière. D’une part il voulait montrer aux Almoravides que les Valenciens préféraient son alliance à la leur , et de l’autre il voulait mettre ces derniers à l’épreuve et se convaincre jusqu’à quel point irait leur soumission à ses volontés et même à ses caprices. Il demanda donc à Ibn-Djahhàf de lui céder pour quelques jours le superbe jardin d’Ibn-Abdalazîz , qui se trouvait tout près de Valence et qui passait alors pour un des plus magniiiqucs jardins de l’univers *. Ibn-Djahhàf y consentit , et afin de recevoir dignement sou hôte , il lit décorer l’entrée du jardin, couvrir le sol de tapis précieux, étendre des nattes tout autour du palais, et préparer un repas somptueux. Au jour fixé Ibn- Djahhàf attendit le Cid jusqu’au soir; — mais le Cid ne vint pas, et il faisait déjà nuit, lorsqu’il fit dire qu’une indisposition (à laquelle personne 11e croyait au reste) l’avait empêché de tenir ce à quoi il s’était engagé. Aux yeux des Valenciens , déjà indignés que leur cadi eût voulu céder au Castillan le jardin de leurs anciens rois, une telle conduite était par trop cavalière. Les Bcni-Tâhir et les basses classes étaient furieux , et au premier moment ils voulurent se révolter contre le lâche Ibn-Djahhàf qui souffrait patiemment les plus graves insultes; mais bientôt la crainte du Cid reprit le dessus ; les nobles , qui tremblaient
1) Voyez Ibn-Kh&cân , dans mes Script. Arab. loci , t. I, p. 31, note 99.
pour leurs terres el leurs villas , réussirent à calmer le peuple , et personne ne bougea.
Voyant que les Valenciens avaient pris leur parti de sa conduite, le Gid se rendit tout à coup au jardin d’Ibn-Abdalazîz et prit possession du faubourg voisin. Comme il y avait beaucoup de Maures parmi ses troupes, les habitants de ce faubourg ne se plaignirent pas trop de la présence de leurs hôtes ; mais les Valenciens virent, non sans raison, une nouvelle offense dans cet acte arbitraire. Ils apprirent donc avec joie que la grande armée almoravide , si impatiemment attendue, allait enfin arriver, puisqu’elle s’était mise en marche vers 3Iurcie K Ihn-Djahhàf, au contraire , fut consterné de cette nouvelle. Voulant justifier sa conduite aux yeux de ses concitoyens , il' leur dit d’abord que le Cid n’avait demandé le jardin d’Ibn- Abdalazîz que pour s’y délasser pendant quelques jours, et qu’il en sortirait dès que les Valenciens l’exigeraient ; puis , voyant qu’ils ne goûtaient pas ses explications, il leur annonça qu’ils auraient bientôt à se consulter et à choisir un autre président , attendu qu’il avait résolu de rentrer dans la vie privée et
1) Le texte ajoute ici: « é que non tardaran tanto fueras por la enfermedad que ovicra aquel que era cabdillo dellos: é que ya era sano ; » d’où il résulterait que le gendre de Yousof avait aussi été malade. Mais c’est, je crois , une fauto du traducteur espagnol , ou une petite addition de sa façon. Il n’y avait que Yousof qui fût malade, ainsi que l’auteur l’a dit précédemment et qu’il le répète plus lias (fol. 328 , col. 1).
de ne plus se mêler de rien. Il va sans dire qu’Ibn- Djahhâf n’avait nullement cette intention ; mais il cherchait à apaiser le peuple d’une manière ou d’une autre. H n’y réussit pas, cependant. Les Valenciens , qui pénétraient fort bien sa pensée, allèrent trouver Ibn-Tâhir , le proclamèrent président de la république , et se mirent en révolte ouverte contre le Cid en fermant les portes de la ville.
Cependant l’armée almoravide avançait toujours , et quand elle fut arrivée à Xativa , le Cid quitta le jardin d’Ibn-Abdalazîz pour rejoindre ses troupes. Il fut quelque temps incertain s’il attendrait les ennemis ou s’il irait à leur rencontre; mais s’étant enfin décidé à rester où il était, il fit détruire les ponts du Guadalaviar et inonder toutes les plaines, de sorte que les Almoravides ne pouvaient l’attaquer qu’en passant par une gorge très-étroite.
A Valence l’allégresse était grande. Les Almoravides avaient déjà passé par Alcira , et une nuit qu’il faisait fort obscur et qu’il pleuvait à verse, les Valenciens purent cependant distinguer , du haut des tours, les feux de l’armée auxiliaire qui campait alors à Alcàcer >. Ils s’attendaient donc à une bataille pour le lendemain, et, ayant adressé à l’Étcrnel de ferventes prières, ils
l) Bacer dans la Cron. gen. ; mais comme un endroit de ce nom ne se trouve pas dans le voisinage de Valence , M. Malo de Molintvpense qu’il s’agit d' Alcàcer , entre Valence et Alcira.
résolurent «l’aller tenter un coup «le main sur le camp du Cid, dès que le combat se serait engagé.
L’événement trompa leurs espérances. Le lendemain malin, quand ils retournèrent aux tours pour observer les mouvements de l’armée, ils ne la virent plus. Ils restèrent dans une incertitude cruelle jusqu’à neuf heures, lorsqu’un messager vint leur dire que les Almoravides ne viendraient pas, qu’ils avaient rebroussé chemin. «Alors, dit l’auteur arabe que nous suivons ici , les Valenciens se tinrent pour morts. Us étaient comme ivres ; ils ne comprenaient plus ce qui se disait. Leurs ligures devinrent noires comme si elles eussent été couvertes de poix , et ils perdirent entièrement la mémoire comme s’ils fussent tombés dans les vagues de la mer.»
La joie était de nouveau dans le camp des chrétiens. S’étant rapprochés de la ville , ils insultaient et menaçaient ceux du dedans, en leur criant de se rendre , attendu qu’ils n’avaient plus de secours à espérer. Ensuite, se conformant aux ordres de leur chef, qui était retourné au jardin d’Ibn-Abdalazîz , ils se mirent à piller et à hrûler les faubourgs, après quoi ils cernèrent la place de toutes parts.
Les Valenciens , toutefois , ne désespéraient pas encore d’étre secourus. Ibn-Ayicha avait écrit aux Beni-Tâhir 1 que les Almoravides ne s’étaient pas re-
1) Voyez cette note dans l’Appendice , n" XXlli.
tirés par lâcheté , niais parce qu’ils manquaient de vivres et que les grandes pluies avaient rendu les chemins impraticables; il avait ajouté qu’une nouvelle expédition se préparait , et il avait conjuré ses amis valenciens de ne pas se rendre. Ces lettres, qui s’accordaient avec d’autres qu’on reçut de Valenciens établis à Dénia, suffirent quelque temps pour soutenir le courage des assiégés et nourrir leurs espérances ; mais ces espérances étaient fausses , et l’on apprit enfin que l’armée almoravide était retournée en Afrique. Les gouverneurs des châteaux environnants vinrent alors implorer l’alliance et la protection du Cid, qui n’eut garde de les repousser et qui leur ordonna de lui envoyer des arbalétriers et des piétons. Le guerrier castillan ne manquait de rien : il faisait cultiver les champs d’alentour, et de toutes parts l’on accourait au marché qu’il avait établi à al-Coudia, A Valence , au contraire , la disette commençait déjà à se faire sentir , et comme on avait perdu tout espoir de secours , un sombre découragement s’était emparé des esprits, témoin cette élégie qu’un poète de la ville composa vers cette époque:
Valence 1 Valence ! une foide de malheurs t'ont frappée et tu es menacée d’une ruine prochaine ; si ta bonne fortune veut que tu sois sauvée, ce sera une grande merveille pour tous ceux qui te voient.
Si Dieu veut montrer sa grâce quelque part, qu’il daigne la montrer à toi ; car tu fus nommée joie et plaisir; dans toi, tous les Maures se réjouissaient , se récréaient , se divertissaient.
Mais si Dieu veut que cette fois tu périsses , ce sera à cause de tes grands péchés et de la grande audace que tu as montrée dans ton orgueil.
Les quatre pierres angulaires sur lesquelles tu fus bâtie veulent se réunir pour te pleurer , mais elles ne le peuvent pas.
Tou noble mur, élevé sur ces quatre pierres , tremble d’un bout à l’autre et menace ruine, car il a perdu la force qu’il avait autrefois.
Tes hautes et belles tours qui se montraient au loin et qui réjouissaient le cœur des hommes, tombent peu à peu.
Tes blancs créneaux qui étincelaient autrefois aux rayons du soleil , ont perdu leur beauté.
Ton noble fleuve , ainsi que toutes les autres eaux dont tu te servais si bien , est sorti de son lit et va là où il ne devrait pas aller.
Tes clairs canaux qui t’étaient si utiles , sont devenus bourbeux; faute de soins, ils sont entièrement remplis de fange.
Les nobles et somptueux vergers qui t’entourent , le loup enragé , à force de fouir , a arraché les racines de leurs arbres, et ils ne produisent plus rien.
Tes promenades pleines de belles fleurs, où ton peuple se divertissait , sont toutes desséchées.
Ton noble port, dont tu étais fière, se trouve dépouillé des richesses qu’il te procurait.
Le grand territoire dont tu t’appelais la maîtresse, le feu l’a brûlé, et la grande fumée en arrive jusqu’à toi.
A ta grande maladie on ne peut trouver un remède , et les médecins désespèrent de pouvoir jamais te guérir *.
Ces vers étaient la fidèle expression de l’opinion publique. Tous les courages étaient abattus , on était
1) Comparez dans l’Appendice , n° XXIV.
las de la guerre , on prévoyait que la ruine de la ville en serait la conséquence inévitable. Ibn-Tâhir, le président de la république, avait perdu presque toute sa popularité. Ibn-Djahhâf au contraire, qui se réjouissait intérieurement des désastres qui frappaient les Valenciens , parce qu’il y voyait le moyen de rentrer au pouvoir et de renverser un rival qu’il détestait, regagnait peu à peu la confiance et l’estime du peuple. Chaque jour il disait à qui voulait l’entendre , que les Beni-Tâhir étaient des hommes sans talents, sans capacité, sans expérience, et qu’ils étaient les véritables auteurs de toutes les calamités publiques. Cette manière de voir trouva de plus en plus des approbateurs dans toutes les classes de la société , et à la fin elle devint si générale, que les mêmes gens qui, pleins d’une légitime indignation, avaient naguère ravalé et déposé Ibn-Djahhâf, accoururent auprès de lui pour implorer son pardon et le supplier de sauver la ville. Ibn-Djahhâf leur répondit d’abord, avec une froideur calculée, qu’il n’avait rien à faire avec eux; qu’il était rentré dans la vie privée; que, s’ils souffraient, il souffrait également; qu’il avait à craindre les mêmes maux qu’eux; qu’il ne pouvait donner des avis à des hommes déchirés par l’esprit de parti. Puis, prenant peu à peu un ton plus doux, il ajouta que, s’ils voulaient laisser là leurs discordes et leurs haines; s’ils voulaient se détourner des Beni-Tâhir, et faire en sorte que ceux-ci ne le contrariassent
plus par leurs mauvais conseils: qu’alors il leur donnerait devons conseils et leur procurerait la paix; car ils savaient bien , disait-il , comment ils avaient vécu en paix alors qu’il avait encore la conduite des affaires; et Dieu aidant, il comptait bien arranger les choses de façon qu’ils n’eussent point de guerre contre le Cid ni contre qui que ce fût. Alors tous s’écrièrent d’une seule voix qu’ils ne demandaient pas mieux que de lui obéir; car, disaient-ils, tout allait bien tant que nous nous sommes laissé guider par vous.
Ibn-Djabhâf fut donc proclamé de nouveau président de la république (en février ou en mars 1094 *). Mais les partisans des Beni-Tâhir étaient nombreux et puissants, et l’on s’attendait de leur part à une résistance opiniâtre. Ibn-Djabhâf prit les mesures nécessaires pour les mettre dans l’impuissance d’agir. Il fit signer aux habitants un acte par lequel ils s’engageaient à payer au Cid le tribut accoutumé, à condition qu’il les laisserait en paix. En même temps il pria le Cid de venir sous les murs et de dire aux Valenciens qu’il n’écouterait aucune proposition avant que les Beni-Tâhir eussent quitté la ville. Le Cid le fit; mais les Valenciens ne purent se résoudre à chasser des citoyens d’une telle considération. Alors Ibn- Djahhâf, après avoir conféré avec ses partisans les plus dévoués et avec le Cid, résolut de faire un coup
1 ) Voyez cette note dans l'Appendice , n® XXV.
de main. Il chargea donc Técoronuî, un de ses officiers, d’aller arrêter les Beni-Tàhir, et à cet effet il mit sous ses ordres un grand nombre de cavaliers et de piétons. A l’approche de ces troupes, les Beni- Tàhir quittèrent leur hôtel, qui était hors de défense, pour se réfugier dans celui d’un faqui, lequel était entouré de hautes murailles , de sorte qu’ils comptaient pouvoir s’y défendre jusqu’à ce que l’éveil fût donné dans la ville et que leurs partisans vinssent les secourir. Ne voulant pas perdre son temps à escalader la muraille, Técoronnî fit mettre le feu aux portes. Cependant des gens du bas peuple commençaient à s’attrouper. De spectateurs qu’ils étaient, ils devinrent bientôt acteurs , et , étant montés sur le toit de l’hôtel, ils jetèrent une grêle de pierres sur les Beni-Tàhir qui se trouvaient dans la cour, et les contraignirent ainsi à se retirer sous les portiques. Puis on enfonça les portes, et tandis que le peuple pillait l’hôtel, les soldats arrêtèrent les Beni-Tàhir. Ibn-Djahhàf les fit mettre en prison , et la nuit venue , il les livra au Cid. Le lendemain matin, l’indignation fut grande à Valence; mais Ibn-I)jahhâf, qui avait réussi dans ses desseins, n’en tint pas compte.
Tout allait s’arranger maintenant, on l’espérait du moins, et Ibn-Djahhàf sortit de la ville pour avoir
une entrevue avec le Cid. L’évêque d’Albarracin et plusieurs chevaliers allèrent à sa rencontre, et, croyant qu’il leur ferait des présents (ce qu’il ne fit pas toutefois) , ils l’escortèrent avec beaucoup de courtoisie jusqu’à Villeneuve, où le Cid se trouvait alors. 'Celui-ci le combla aussi d’attentions et de prévenances: il fit semblant de vouloir lui tenir l’étrier, il l’embrassa, et la première chose qu’il lui dit, fut d’ôter son lailesân (la coilfure distinctive des cadis) 1 et de revêtir des habits royaux, puisqu’il était bien certainement roi. Puis ils parlèrent d’autre chose; mais le Cid avait espéré qu’Ibn-Djahhâf lui olfrirait quelques-uns des bijoux de Càdir, et quand il vit que cet espoir ne se réalisait pas , il changea de ton et de manières. Il promit à Ibn-Djahhâf sa protection )et son amitié, mais il y mit des conditions, et de condition en condition, il l’amena successivement à lui céder toutes les contributions de la ville et de la campagne, qu’il ferait percevoir par son propre almoxarife. A ce compte-là, Ibn-Djahhâf n’était plus rien, pas même un percepteur d’impôts, comme Càdir l’avait été. Malgré qu’il en eût, il consentit cependant à ces demandes humiliantes; mais alors le Cid lui en
1) Dans le texte espagnol il y a capirote. Ce mot désigne une espèce de couverture de tête , qui retombe sur les épaules et qui quelquefois descend jusqu’à la ceinture ou même plus bas (voyez le Dictionnaire de l’Académie espagnole). Il répond donc aux mots arabes tarha et tcdlesân, sur lesquels on peut voir mon Dictionnaire des noms des vêtements chez les Arabes, p. 254 — 262, 278 — 280.
fit encore une autre: il voulut que le cadi lui donnât son fils en otage. Ibn-Djalihâf pâlit à ces paroles; mais tâchant de maîtriser son émotion, il répondit qu’il livrerait son fils. «Eh bien! lui dit alors le Cid, revenez donc demain pour signer un traité où ces conditions seront exprimées. » Cela dit , il prit congé de son hôte, et le malheureux cadi retourna à Valence , le cœur rongé de chagrin ; « il voyait maintenant , dit l’auteur arabe que nous suivons ici, quelle imprudence il avait commise en chassant les Almoravides hors de la ville, et en se fiant à des hommes d’une autre religion. »
Le leudemain , le Cid , qui ne voyait pas venir Ibn- Djahhâf, lui fit dire qu’il l’attendait. Mais il ne connaissait pas Ibn-Djahhâf. En dépit de tous ses défauts, le cadi avait cependant des entrailles de père. Pour contenter son orgueil, pour jouir ne fût-ce que de l’ombre du pouvoir, il se serait soumis aux plus grandes humiliations; mais sa vanité n’allait pas jusqu’à sacrifier son fils, et à son avis c’était le sacrifier que de le livrer à Rodrigue. 11 répondit donc à ce dernier qu’il aimait mieux perdre la tôle que de céder son fils. Alors le Cid lui écrivit une lettre où il lui dit que, puisqu’il manquait à sa promesse, il ne voulait plus jamais être son ami, et qu’il ne le croirait plus en quoi que ce fût. Leur mésintelligence devint de plus en plus grave. Le Cid ordonna à Técoronni de quitter la ville et de se rendre à la forte-
resse (l’Alcala. Técoronnî n’osa désobéir à cet ordre et partit. En môme temps, le Cid combla d’égards les Beni-Tàhir, ses prisonniers, les fit pourvoir abondamment de tout ce dont ils avaient besoin , et leur promit son appui.
Comme un accommodement était impossible , car ni le Cid ni Ibn-I)jahhûf ne voulaient céder, la guerre recommença. Ce fut pour les Valenciens un épouvantable malheur. Les soldats du Cid se rapprochaient chaque jour davantage de la ville; à la fin ils en étaient si près qu’ils y lançaient des pierres avec la main, et que leurs flèches, tirées d’un côté de l’enceinte des murailles, tombaient au côté opposé. Dans la ville même, le prix des maisons et des meubles baissait sans cesse, car tout le monde voulait vendre et personne ne voulait acheter; celui des vivres au contraire, augmentait avec une rapidité effrayante. Le cafiz de blé, qui dans le mois d’octobre ne coûtait encore que douze dînârs, ce qui cependant était déjà un prix fort élevé, était monté successivement à dix-huit, à quarante, à quatre-vingt-dix dinars. Quant à de la viande, il n’y en avait plus. On s’était nourri quelque temps de chair de hôte de somme; mais cette ressource étant épuisée, on mangeait maintenant des animaux immondes, et encore fallait-il les payer très-cher: un rat coûtait une pièce d’or 1 . La nour-
1 ) Kilâb al-iclija.
riture était devenue si rare, qu’on cherchait du marc de raisin dans les égouts et dans les cloaques. D’ordinaire une foule d’hommes, de femmes et d’enfants guettaient le moment où l’on ouvrirait une porte, et alors ils se précipitaient dans le camp des chrétiens. Ceux-ci les divisaient en trois catégories. La première comprenait ceux qui étaient entièrement affamés: on les tuait sur-le-champ. La seconde se composait de ceux qui ne l’étaient pas encore tout à fait: on les vendait aux Maures d’al-Coudia, un pain ou un pot de vin la pièce; mais d’ordinaire ces malheureux mouraient aussitôt qu’ils avaient pris quelque nourriture. Enfin il y en avait qui appartenaient à la classe aisée et qui par conséquent étaient encore en assez bonne santé: on les vendait à des marchands d’esclaves qui étaient venus en grand nombre de l’autre côté de la mer.
Ibn-Djahhàf seul ne semblait pas se soucier de la misère générale. Comme les Beni-Tàhir étaient hors de la ville, et que les trois autres patriciens dont la puissance aurait encore pu contre-balaneer la sienne venaient tous de mourir , il jouissait d’une autorité que personne n’osait lui disputer. Ne gardant donc plus de mesure , il imitait en toutes choses les roitelets andalous, aussi indolents et voluptueux que lettrés et spirituels , auxquels Yousof l’Almoravide avait ôté leurs trônes. Entouré de poètes , il discutait avec eux sur le mérite des vers qu’ils récitaient, se livrait à
toutes sortes de plaisirs, et se moquait de ceux qui venaient se plaindre de leurs souffrances. Il s’appropriait les biens de ceux qui étaient morts de faim , et ne respectait pas davantage les possessions des malheureux qui traînaient encore une vie languissante. La prison et le fouet attendaient ceux qui osaient montrer quelque résistance.
Ainsi les Valenciens étaient en proie à tous les lléaux : Ibn-Djahhâf les pressurait, la famine les décimait, les chrétiens les tuaient. Ils pouvaient s’appliquer , dit un auteur arabe , ces vers d’un ancien poète :
Si je vais à droite , le fleuve m’engloutira ; si je vais à gauche , le lion me dévorera ; si je vais en avant, je mourrai dans la mer ; si je vais en arrière , le feu me brûlera *.
Le tyran vaniteux comprit enfin qu’il fallait faire quelque chose, et il résolut d’implorer le secours du roi de Saragosse. Il lui écrivit à cet effet une lettre très-humble , où il lui peignait les affreuses souffrances des Valenciens; mais il s’agissait de savoir quel titre on lui donnerait , celui de roi ou celui de seigneur, car si on lui donnait cette dernière qualification , on le reconnaissait pour son suzerain. Ibn-Djahhâf convoqua l’assemblée pour la consulter sur ce point délicat. Trois jours se passèrent en délibérations. Tout bien considéré , on résolut d’employer le titre de
1) Voyez cette note dans l’Appendice , n° XXVI.
seigneur , aiin que Moslaîn se décidât plus promptement. Ibn-Djahhàf fut fort contrarié de ce décret ; il s’y conforma cependant, et remit sa lettre à un homme qui sortit de la ville secrètement et de nuit. Cet homme avait reçu du cadi l’assurance qucMostaîn, aussitôt qu’il aurait vu la lettre , lui donnerait des habits , un mulet et un cheval ; mais les choses se passèrent tout autrement. Mostaîn , qui ne voulait pas se brouiller avec le Cid, laissa passer trois semaines sans faire attention au messager, qui cependant n’osait retourner à Valence, car il craignait d’ètre mis à mort s’il revenait sans réponse. A la fin , il se plaça à la porte du palais, où il poussa des cris si lamentables, que le roi ne pouvait plus feindre d’ignorer sa présence ; et comme son entourage lui conseillait de se débarrasser sans retard de ce solliciteur importun , Mostaîn fit écrire à Ibn-Djahhàf une lettre où il disait entre autres choses: «Avant de faire ce que vous me demandez, je devrai me concerter avec Alphonse, qui doit me fournir un corps de cavalerie et auquel j’ai déjà écrit. Au reste , je vous engage à prendre patience; défendez-vous bien, et donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles.»
Le messager retourna à Valence avec cette lettre. Elle donnait peu d’espérances, mais elle semblait montrer que Mostaîn avait encore des vues sur la ville, et que, s’il l’osait ou s’il le pouvait, il ferait quelque chose pour elle.
lbn-Djahhàf persista donc dans son projet de ne pas se rendre au Cid. Il fit fouiller dans les maisons où il croyait qu’il y avait encore des denrées ; il s’emparait de tout ce qu’il trouvait, et ne laissait aux propriétaires que la provision d’un demi-mois. Quand ou se plaignait de cet acte arbitraire , il répondait que pendant quelque temps il fallait encore supporter avec modération et sans murmurer des mesures commandées par la nécessité ; qu’il se tenait assuré que le roi de Saragosse viendrait au secours de Valence; que ce roi s’était déjà mis en marche , et qu’il ne tardait à arriver que parce qu’il rassemblait quantité de vivres pour les Valenciens. Puis , ne songeant qu’à amasser des vivres pour ses gardes, il continua ses spoliations; quelquefois il payait pour ce qu’il prenait, mais d’ordinaire il ne le faisait pas , quoiqu’il eût promis de le faire. Ceux qui avaient encore des vivres , les enfouissaient. Les riches achetaient , à un prix énorme, des herbes, des cuirs, des nerfs, des électuaires ; les pauvres mangeaient de la chair humaine.
Chaque nuit Ibn-Djahhâf envoyait des messagers au roi de Saragosse , qui le berçait toujours de vaines promesses. 11 avait aussi demandé du secours à Alphonse, qui lui avait répondu qu’il lui enverrait Garcia Ordoiïez avec une nombreuse cavalerie, et qu’il suivrait bientôt en personne. Il avait renfermé dans sa lettre un petit billet, écrit de sa main, qui devait
être montré à l’assemblée des notables , mais rester secret pour le peuple. Il y jurait qu’il viendrait au secours des Valenciens, disant qu’il compatissait vivement à leurs privations et à leurs angoisses. Ibn- Djakhùf écrivit aussi aux amis intimes de l’empereur; ils lui promirent tous de venir à son secours ; il ne devait pas en douter, disaient-ils. Cependant un d’entre eux lui écrivit que l’empereur voulait bâtir un beffroi à al-Coudia. Il voulait donner à entendre par là, qu’ Alphonse voulait gagner du temps alin de voir comment les choses tourneraient. Ibn-Djahhâf, toutefois, ne comprit pas ce que signifiait cette expression; il en demanda l’explication à son correspondant, mais celui-ci, qui ne voulait pas s’expliquer en paroles plus claires, ne lui répondit pas.
De son côté, le roi de Saragosse envoya deux messagers au Cid , sous le prétexte qu’ils devaient lui offrir des présents et le prier d’user de plus de clémence envers les Valenciens ; mais le but réel de leur mission était d’avoir une entrevue avec Ibn-Djahhâf. Le Cid ne leur permit pas d’entrer dans Valence; cependant ils trouvèrent moyeu de faire parvenir à Ibn- Djahhâf une lettre de Mostaîn, conçue en ces termes ï « Sachez que j’envoie demander au Cid qu’il ne vous presse pas ainsi, et afin qu’il cesse de le faire, je lui fais offrir un magnifique cadeau. J’espère qu’il m’accordera ma demande et qu’il traitera avec vous; mais s’il ne veut pas le faire , soyez certain alors que je
vous enverrai sans tarder une grande armée qui le chassera du pays; vous vous en réjouirez; mais que ces paroles restent secrètes.»
Cependant le Cid songea à susciter à Ihn-Djahhâf , dans la ville même, un rival dangereux. Il entra en pourparlers avec un Maure puissant , nommé Ibn-Mochicli 1 , et lui promit que , s’il voulait se révolter contre Ibn-Djahhàf, il l’établirait seigueur de Valence et le ferait régner jusqu’à Dénia. Ibn-Mochich consulta scs amis, qui l’engagèrent à accepter cette proposition. Mais Ibn-Djahhàf fut informé du complot. Il lit jeter aussitôt Ibn-Mochich et ses partisans dans une prison , dont il contia la garde à deux de ses officiers sur lesquels il croyait pouvoir compter. Néanmoins Ibn-Mochich et les siens réussirent à les corrompre ; ils leur dirent d’ailleurs qu’ils n’avaient d’autre intention que de livrer Valence à Mostaîn, ce qui, ajoutèrent-ils , était le seul moyen de salut. Les prisonniers et ceux qui devaient les garder résolurent alors de se rendre pendant la nuit au château , de battre le tambour , de proclamer le roi de Saragosse seigneur de Valence, et d’arrêter Ibn-Djahhàf dès que les habitants de la ville se seraient réunis. Chose dite , chose faite. On courut au château , on battit le tambour, et l’on fit monter sur la tour de la mosquée un crieur, qui annonça que tous les habitants
1) Voyez, cette note dans l’Appendice , n 3 XXVII.
devaient se rassembler. Mais le peuple , au lieu de le faire, fut frappé d’étonnement et de crainte; personne ne savait de quoi il s’agissait; chacun ne pensa qu’à garder sa maison et les tours. Au premier moment lbn*Djahhàf avait éprouvé une grande peur; mais ses soldats s’étant réunis, il reprit courage, marcha vers le château, et fondit sur les rebelles. Ibn-Mochîch fut bientôt abandonné des siens, qui tâchèrent de se sauver par une prompte fuite. 11 fut arrêté , lui cinquième. Ibn-Djahhâf le fit jeter en prison, et ordonna de couper la tète à ses complices. Ensuite, voulant prouver à Mostain qu’il le regardait comme son souverain , il lui envoya quelques cavaliers , qui devaient lui donner avis de ce qui s’était passé , et lui livrer Ibn-Mochîch. Il leur ordonna aussi de lui donner des nouvelles exactes sur les dispositions du roi , de sonder ses courtisans , et de ne retourner à Valence qu’accompagnés de Mostain.
Sur ces entrefaites , la famine faisait à Valence des progrès rapides. Depuis plusieurs semaines déjà , le blé ne se vendait plus par cafiz ou par fanègue, mais par once, ou tout au plus par livre, et la livre coûtait maintenant trois dinars. Le peuple était si exténué , qu’on voyait chaque jour des hommes tomber roide morts en marchant. Autour du mur de la place du château, il y avait quantité de fosses, et pourtant aucune ne contenait moins de dix cadavres. Le nombre de ceux qui se livraient aux chrétiens croissait
sans cesse; il leur importait peu d’être tués ou mis en servitude : à leurs yeux il valait mieux être esclave ou mourir d’un coup de sabre , ipie de mourir de faim. Cependant les progrès de la famine étaient encore trop lents au gré du Cid. 11 avait hâte d’en finir , car il craignait de voir arriver les Almoravides. 11 voulut donc tenter de prendre la ville de vive force, et des patriciens de Valence qui vinrent lui dire qu’il s’emparerait de la place au premier assaut, attendu qu’elle n’avait que peu de soldats pour se défendre , le confirmèrent dans celte résolution. Par conséquent, il réunit toutes ses troupes et donna l’assaut du côté de la porte dite de la couleuvre. Tous les assiégés accoururent à cette porte. Postés sur les remparts, ils lancèrent une grêle de pierres et de flèches sur les chrétiens; elles pleuraient dru et serré et aucune ne frappa le vide. Le Cid et les chevaliers qui l’entouraient furent obligés de se mettre à couvert dans une maison de bains, qui se trouvait près des remparts. Alors les soldats d’Ibn-Djahhâf ouvrirent la porte, et, faisant reculer les assaillants, ils cernèrent la porte de la maison de bains. Le Cid se sauva en sortant par une petite porte de derrière ; mais son entreprise avait complètement échoué. 11 se repentit amèrement de l’avoir tentée et de s’être laissé attirer dans un piège par les patriciens de Valence. Aussi était-il bien décidé à ne plus se fourvoyer dans cette fausse route, cl il revint à sa première idée, celle
«le prendre la ville par famine. Eu même temps il prit des mesures pour parvenir plus promptement à son but. Il fallait à cet effet multiplier dans la place les bouches inutiles. Le Cid fit donc annoncer par un crieur , qui s’approcha des remparts afin que les assiégés pussent l’entendre , que tous les habitants qui s’étaient mis en son pouvoir eussent à rentrer dans la ville; que, s’ils ne le faisaient pas, il les ferait tous brûler , et que dorénavant chacun qui sortirait «1e Valence , serait brûlé aussi. Cette proclamation jeta l’épouvante parmi les Maures du dedans et ceux du dehors. Et ce n’était pas une vainc menace. Chaque fois que le Cid attrapait un Valencien , il le faisait brûler en prenant soin de placer le bûcher de manière que les assiégés pouvaient le voir. En un seul jour il lit brûler dix-huit de ces malheureux. 11 en fit jeter d’autres aux dogues. Cependant , il y avait toujours des Valenciens qui aimaient mieux s’exposer à être brûlés ou dévorés que de mourir de faim , et quelques-uns d’entre eux réussirent à sauver leur vie, car les soldats du Cid les cachaient et les vendaient à l’insu de leur chef ; mais c’étaient pour la plupart des garçons et des jeunes filles ; car quant aux autres , on n’en voulait pas. Pour toucher de l’argent, les soldats employaient encore un autre moyen. Quand ils savaient que les jeunes filles captives avaient des parents riches, ils les faisaient monter sur les tours des mosquées situées hors de la vil-
le , en faisant mine de vouloir les précipiter de haut en has, ou de les lapider; et alors leurs parents les rachetaient à condition qu’on leur permettrait de rester à al-Coudia.
Les mesures que le Cid avait prises atteignirent leur but. La famine devint si horrible, que les assiégés n’eurent plus assez de forces pour aller chercher un refuge dans le camp des chrétiens, et que même les soldats et les parents d’Ibn-Djahhâf commencèrent à murmurer. Alors Abou-Abbâd et quelques autres patriciens allèrent trouver al-Wattân *, un faqui très-considéré. «Vous voyez notre misère, lui dirent-ils , et vous savez aussi que nous avons espéré en vain d’être secourus, soit par le roi deSaragosse, soit par les Almoravides. Nous vous prions donc d’aller parler à Ilm-Djahhâf, et de faire en sorte que nos souffrances aient un terme. » Le faqui le leur promit et leur conseilla de montrer une grande indignation contre Ibn-Djahhâf. Ils le firent, et le cadi acquit bientôt la certitude qu’il ne serait pas en état de résister à la volonté du peuple. Dès lors il se montra fort humble, et, déclarant qu’il ne se mêlerait plus de la chose publique , il abandonna au faqui la conduite des négociations.
1) Alhuatan , qLL>»j!.
De son côté , le Cid chargea son almoxarife , Ibn- Abdous, de régler les conditions du traité. On s’arrêta à celles-ci: les Valenciens enverraient des messagers au roi de Saragosse et à Ihn-Ayicha, le général almoravide qui commandait à Murcie; ils les prieraient de venir au secours de Valence sous quinze jours; si aucun des deux n’arrivait avant le temps iixé. Valence se rendrait au Cid à ces conditions: Qu’Ibn- Djahhâf conserverait dans la ville la même autorité que par le passé 1 ; qu’il serait assuré de son corps et de ses biens , de même que ses femmes et ses enfants ; qu’Ibn-Abdous serait inspecteur des impôts ; que 3Iousà exercerait à Valence le commandement militaire (ce Mousà avait eu la conduite des affaires du vivant de Càdir; après la mort de ce roi, il avait toujours suivi le parti du Cid, qui l’avait nommé gouverneur d’une certaine forteresse) ; que la garnison se composerait de chrétiens pris parmi les Mozarabes qui vivaient au milieu des musulmans; que la demeure du Cid serait à Cebolla ; que le Cid ne changerait rien aux lois de Valence, ni au taux des contributions , ni à la monnaie. La capitulation , ainsi réglée entre eux , fut signée aussitôt. Le jour suivant , cinq patriciens partaient pour Saragosse , et autant d’autres pour Murcie. Le Cid avait stipulé que chaque ambassadeur emporterait cinquante dî-
1) C’est-à-dire, qu’il conserverait l’emploi de cadi.
nârs seulement ; ceux qui allaient à Murcie devaient s'embarquer dans un navire chrétien qui les conduirait à Dénia; de là, ils continueraient leur chemin par terre. Les ambassadeurs s’embarquèrent; mais le Cid avait donné au capitaine du navire l’ordre de ne pas mettre à la voile avant qu’il fût arrivé en personne. Quand il fut venu , il fit fouiller les ambassadeurs pour voir s’ils avaient sur eux plus de cinquante dinars chacun. Ou trouva sur eux quantité d’or, d’argent et de pierres précieuses; une partie de ces richesses leur appartenait en propre; le reste était à des marchands de Valence qui avaient l’intention de quitter cette ville, et qui voulaient mettre leurs trésors en sûreté. Le Cid confisqua tout cela, et ne laissa à chaque ambassadeur que cinquante dînârs, d’après ce qui avait été convenu.
11 y avait trêve. Les Valenciens qui avaient encore des vivres , les vendaient et en faisaient le plus d’argent possible , parce qu’ils étaient sûrs que le siège serait bientôt fini. Cependant les quinze jours se passèrent et les ambassadeurs ne revinrent pas. Ibn-Djahhâf tâcha de persuader aux habitants d’attendre encore trois jours , pas davantage. Mais ils répondirent qu’ils ne le voulaient ni le pouvaient faire. De son côté, le Cid leur fil déclarer, avec de grands serments, que, s’ils laissaient passer un moment après le délai qu’il leur avait accordé, il ne se regarderait plus comme tenu à observer la capitulation. Néanmoins un jour
s’écoula saris qu’ils ouvrissent les portes , et quanti les négociateurs qui avaient arrangé la capitulation se présentèrent devant le Cul , celui-ci leur dit qu’il n’était plus tenu à rien, puisque le délai était dépassé. Alors ils lui répondirent qu’ils se remettaient entre ses mains pour qu’il lit d’eux à sa volonté. Le lendemain, Ibn-Djahhâf se rendit auprès du Cid. Ces deux chefs , de même que les principaux des chrétiens et des Maures, signèrent le traité avec les articles que nous avons déjà rapportés. Puis Ibn-Djahhâf rentra dans la ville, et à l’heure de midi on ouvrit la porte. Le peuple, amaigri par la famine, se réunit; «on aurait dit que ces malheureux sortaient de la fosse; ils se montraient pâles et défaits comme ils paraîtront au jour du jugement dernier, lorsque les hommes sortiront de leurs tombeaux pour se présenter tous devant la majesté de Dieu.»
La reddition de Valence eut lieu le jeudi, lb juin de l’année 1094 *.
A mesure qu’ils entraient dans la ville, les chrétiens montaient sur les remparts et sur les tours, malgré les réclamations d’Ibn-Djahhâf qui leur criait qu’ils violaient le traité. Les Valenciens y firent peu d’attention; l’important pour eux, c’était de se procurer des vivres, et ils se jetèrent avidement sur le pain et les fèves que leur apportaient les revendeurs
1) Voyez sur cette date, la note dans l’Appendice, n° XXVIII.
d’al-Coudia. Ceux qui ne pouvaient fendre la presse, allèrent à al-Coudia pour y acheter des denrées; les plus pauvres cueillaient les herbes des champs, et les mangeaient; mais beaucoup de personnes moururent parce qu’elles se rassasiaient au lieu de manger modérément.
Le Cid monta sur la tour la plus haute des remparts et examina toute la ville. Les Maures vinrent lui baiser la main. Il les reçut avec beaucoup d’égards, et ordonna de murer les fenêtres des tours qui donnaient sur la ville, afin qu’aucun regard indiscret ne plongeât dans les maisons des Maures; ceux-ci l’en remercièrent beaucoup. Il ordonna encore aux chrétiens de faire honneur aux Maures, de les saluer quand ils passaient près d’eux , et de leur céder le pas. «Les Maures, dit l’auteur Valencien contemporain, surent beaucoup de gré au Cid de l’honneur que les chrétiens leur faisaient; ils disaient qu’ils n’avaient jamais vu un homme si excellent ni si honoré , ni qui eût une troupe si bien disciplinée. » Ibn-Djahhâf qui se rappelait combien le Cid avait été fâché lorsqu’il était allé le voir sans lui offrir un présent, prit une grande partie de l’argent qu’il avait enlevé à ceux qui avaient vendu cher le pain pendant le siège , et l’offrit au Cid ; mais celui-ci , qui savait trèsbien de quelle manière il s’était rendu maître de cet argent, refusa son cadeau. Ensuite il fit proclamer par un héraut qu’il invitait les patriciens du territoi-
re de Valence à se rassembler dans le jardin de Villeneuve où il se trouvait alors, et quand ils y lurent arrivés, il monta sur une estrade couverte de tapis et de nattes, ordonna aux patriciens de s’asseoir en face de lui, et leur tint ce discours 1 :
« Je suis un homme qui n’a jamais possédé de royaume , et personne de mon lignage n’eu a eu; mais du jour que j’ai vu cette ville, je, l’ai trouvée à mon gré et l’ai convoitée, et j’ai demandé à Dieu qu’il m’en rendît maître; et voyez quelle est la puissance de Dieu ! le jour que j’ai mis le siège devant Cebolla , je n’avais que quatre pains , et maintenant Dieu m’a fait la grâce de me donner Valence , et j’y suis établi en maître. Si je m’y conduis avec justice, et si j’en dirige bien les alfaires, Dieu me la laissera; si j’agis avec orgueil et malice, je sais bien qu’il me la reprendra. Ainsi, que chacun retourne à son héritage et le possède comme auparavant ; celui qui trouvera sa vigne ou son jardin libre , qu’il y entre aussitôt ; celui qui trouvera son champ cultivé, qu’il paie le travail du cultivateur, et rentre en possession, comme l’ordonne la loi des Maures. Je veux aussi que les collecteurs d’impôts dans la ville ne prennent pas plus que la dîme, suivant votre usage; et j’ai arrangé que
1) Les trois discours du Cid ont déjà été traduits par M. de Circourt ( Ni st. des Alores Mudejares et des Morisques, 1. 1). J’ai adopte la traduction, en général très-fidèle , de cet écrivain, en y apportant de temps en temps quelques légères modifications.
j’entendrais vos raisons deux jours dans la semaine , le lundi et le jeudi; mais si vous avez quelque affaire pressée , venez quand vous voudrez , et je vous écouterai , car je ne me renferme pas avec des femmes pour boire et chanter, comme vos seigneurs que vous ne pouvez jamais voir ; je veux régler toutes vos affaires par moi-même , vous être comme un compagnon , vous protéger comme un ami et un parent ; je serai votre cadi et votre vizir; et chaque fois que l’un de vous se plaindra de l’autre, je rendrai justice. » Après avoir ainsi parlé , il leur dit encore : « On m’a rapporté qu’Ibn-Djahhâf a fait du tort à plusieurs d’entre vous , auxquels il a pris leur bien pour me le donner en cadeau, et il l’a pris parce que vous vendiez le pain trop cher. Je n’ai pas voulu accepter un tel présent , et si j’avais envie de votre bien , je saurais le prendre sans le demander à lui ni à d’autres; mais Dieu me garde de faire violence à personne pour avoir ce qui ne m’appartient pas. Que ceux qui ont trafiqué de leurs biens en gardent le profit, si Dieu le permet , et que ceux auxquels Ibn-Djahhâf a enlevé quelque chose, aillent le lui redemander, je le forcerai à le rendre. » Il leur dit ensuite : « Vous avez vu ce que j’ai pris aux messagers qui se rendaient à Murcie; cela m’appartenait par droit; je l’ai pris en guerre , et parce qu’ils avaient violé leurs conventions ; mais quoique cela m’appartienne par droit , je veux le leur rendre jusqu’au dernier dirhem ; ils n’en perdront
rien. Je veux que vous me fassiez serment d'accomplir les choses que je vous dirai , et que vous ne vous en écartiez pas. Obéissez-moi , et ne manquez jamais aux conventions que nous ferons; que tout ce que j’ordonnerai soit observé , car je vous aime et je veux vous faire du bien; j’ai pitié de vous, je vous plains d’avoir supporté si grande misère , la faim , la mortalité. Si ce que vous avez fait à la fin , vous vous étiez pressé de le faire , vous n’en seriez pas arrivés là , vous n’auriez pas payé le blé mille dînârs ; enfin , maintenant restez chez vous tranquilles et assurés, car j’ai défendu à mes hommes d’entrer dans votre ville pour y trafiquer: je leur ai assigné al-Coudia pour marché; cela je le fais à votre considération. J’ai ordonné qu’on n’arrête personne dans la ville ; si quelqu’un contrevenait à cet ordre, tuez-lc et délivrez la personne qui aura été arrêtée , vous n’encourrez aucune peine. » Il leur dit encore : « Je ne veux pas entrer dans votre ville , je ne veux pas y demeurer , mais je veux établir suy le pont d’Alcanlara une maison de plaisance où je viendrai me reposer , et que j’aurai prête, s’il m’en est besoin, pour tout ce qui se présentera.»
Quand les Maures eurent entendu ce discours , ils en furent très-satisfaits; ils croyaient aux promesses du Cid. Toutefois, lorsqu’ils voulurent aller reprendre leurs terres, les chrétiens qui en étaient en possession , leur répondirent: «Comment vous les rendrions-nous?
le Cid nous les a données pour notre solde de cette année. » D’autres leur dirent qu’ils les avaient affermées , et que la rente de l’année était déjà payée. Fort désappointés, les Maures attendirent jusqu’au jeudi que le Cid vînt juger les procès , comme il le leur avait annoncé.
Quand ce fut le jeudi, tous se présentèrent dans le jardin. Le Cid vint à eux, s’assit sur son estrade, et commença de leur dire des choses qui ne ressemblaient en rien à ce qu’il leur avait dit la première fois. « Si je reste sans mes hommes , leur dit-il , je serai comme celui qui a perdu le liras droit, ou comme un guerrier sans lance et sans épée. La première chose à laquelle je dois aviser , dans ce débat , est donc de prendre les meilleures mesures pour que moi et mes hommes nous soyons bien gardés ; car si Dieu a bien voulu me donner la ville de Valence , je n’entends pas qu’il y ait ici d’autre maître que moi; mais je vous dis que , si vous voulez obtenir ma faveur , H faut que vous mettiez Ibn-Djahhâf en mon pouvoir. Vous savez tous la vilaine trahison qu’il a commise contre le roi de Valence , son seigneur , et qu’il lui a fait subir de grandes misères, ainsi qu’à vous pendant que je vous assiégeais. »
Les Maures, étonnés que le Cid ne tînt pas mieux ce qu’il leur avait promis , répondirent qu’ils se consulteraient avant de rien arrêter. Trente patriciens se rendirent auprès d’Ibn-Abdous , l’almoxarife. « Nous te demandons en grâce, lui dirent-ils, de nous don-
ner le meilleur et le plus loyal conseil que tu connaisses , car nous croyons que tu es obligé de le faire , puisque tu es de notre religion; et l’affaire sur laquelle nous voulons être conseillés, est celle-ci: Le Cid nous a promis l’autre fois beaucoup de choses , et nous voyons maintenant qu’il ne nous en reparle plus, et qu’il met en avant d’autres raisons nouvelles. Toi , tu connais bien son caractère , puisqu’il t’a employé pour nous faire savoir sa volonté : dis-nous si nous devons obéir; mais quand nous ne le voudrions pas, nous ne sommes pas en mesure de nous opposer à ce qu’il demande. — Nobles seigneurs , leur répondit Ibn-Abdous , le conseil est facile à donner. Vous voyez bien quTbn-Djahltâf a fait grande trahison contre son seigneur; arrangez-vous donc maintenant pour le remettre entre les mains du Cid , et ne craignez rien ; ne pensez pas surtout à faire autre chose , car je sais bien qu’après cela vous ne demanderez jamais rien au Cid sans qu’il vous l’accorde. »
Les Maures retournèrent aussitôt vers le Cid , et lui dirent qu’ils consentaient à lui livrer Ibn-Djahhâf. Ensuite ils prirent une grosse troupe d’hommes armés , et allèrent à la maison du cadi , dont ils enfoncèrent les portes; ils se saisirent de lui et de toute sa famille, et les amenèrent devant le Cid 1 , lequel les fit jeter en prison , de même que tous ceux qui avaient
1) Voyez ccttc note dans T Appendice , n° XXIX.
participé au meurtre de Càdir. Ensuite il dit aux notables: «Puisque vous avez fait ce que je vous avais ordonné, demandez ce que vous désirez, et je l’exécuterai sur-le-champ , mais à cette condition , que ma demeure sera dans le château de la ville , et que mes chrétiens garderont toutes les forteresses. » C’était une nouvelle infraction au traité , mais les Maures se virent forcés d’obéir >.
Le Cid fit mener Ibn-Djahhâf à Cebolla , où il lui donna la torture jusqu’à ce qu’il fût près de mourir. Deux jours après, on le ramena à Valence, et on le mit en prison dans le jardin du Cid. Celui-ci lui ordonna alors d’écrire de sa main la liste de tout ce qu’il possédait. Ibn-Djahhâf nota les colliers , les bagues , les meubles précieux , et aussi les dettes qu’il avait. Ayant jeté les yeux sur cette liste, le Cid fit jurer à Ibn-Djahhâf, en présence des chrétiens et des Maures les plus considérés , qu’il ne possédait rien autre chose, et qu’il reconnaissait au Cid le droit de le mettre à mort, si l’on en trouvait d’autres. Mais le Cid ne se contenta pas de ce serment. Soupçonnant que le meurtrier de Câdir était beaucoup plus riche qu’il ne voulait l’avouer , il fit fouiller dans les maisons des amis d’Ibn-Djahhâf et menaça d’ôter leurs biens et la vie à ceux qui tâcheraient de lui cacher
1) Dans le rccit suivant , le manuscrit de la General dont disposait Florian d’Ocampo, paraît incomplet; il faut comparer la Cran, del Cid (ch. 210). Voyez aussi les textes arabes.
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les richesses qu'Ibn-Djahhâf leur avait confiées. Par crainte (lu Cid , ou pour gagner ses bonnes grâces , chacun s’empressa de livrer les trésors qu’Ibn-Djahbâf avait confiés à sa garde , et qu’il avait promis de partager avec lui s’il échappait à la mort. Le Cid ordonna aussi de fouiller dans la maison d’Ibn-Djahhâf , et sur l’indication d’un esclave , on y trouva de grandes richesses, en or et en pierres précieuses.
Sur ces entrefaites, le Cid avait réuni les notables au château et les avait harangués de celte façon : «Prud’hommes de la iljamâa de Valence, vous savez combien j’ai servi et j’ai aidé votre roi , et combien de misère j’ai supporté avant de gagner cette ville. Maintenant que Dieu a bien voulu m’en rendre maître, je la veux pour moi et pour ceux qui m’ont aidé à la gagner , sauf la suzeraineté de mon seigneur le roi Alphonse. Vous êtes tous en ma puissance pour faire ce que je 'voudrai et trouverai bon. Je pourrais vous prendre tout ce que vous possédez au monde , vos personnes , vos enfants , vos femmes , mais je ne le ferai pas. J1 me plaît et j’ordonne que les hommes honorables d’entre vous , ceux qui se sont toujours montrés loyaux, demeurent à Valence dans leurs maisons aveç leurs gens ; mais je ne veux pas que vous ayez chacun plus d’une mule et d’un serviteur , et que vous portiez des armes ni en gardiez chez vous, si ce n’est en cas de besoin , avec mon autorisation ; tous les autres, je veux qu’ils me vident la ville et demeurent
à al-Coutlia , où j’étais auparavant. Vous aurez vos mosquées à Valence , et dehors à al-Coudia ; vous aurez vos faquis ; vous vivrez sous votre loi; vous aurez vos cadis et votre vizir que j’ai nommés ; vous posséderez vos héritages; mais vous me donnerez le droit du seigneur sur toutes les rentes , et la justice m’appartiendra , et je ferai faire ma monnaie. Ceux qui voudront rester avec moi sous mon gouvernement, qu’ils restent; ceux qui ne voudront pas rester, qu’ils s’en aillent à la bonne aventure , avec leurs personnes seulement, sans rien emporter; je les ferai mettre en sûreté. »
Quand les notables eurent entendu ce discours , ils furent bien tristes , mais ils n’étaient plus à temps pour faire autre chose que ce que le Cid voulait. A l’instant môme , les Maures commencèrent à sortir de la ville avec leurs femmes et leurs enfants , excepté ceux que le Cid gardait ; et comme les Maures sortaient , les chrétiens d’al-Coudia entraient pour les remplacer. Le nombre des sortants fut si considérable , que deux jours se passèrent à les faire défiler.
Désormais maître absolu à Valence, le Cid ne songea plus qu’à punir de la manière la plus cruelle celui qui lui avait disputé si longtemps la possession de la ville. 11 résolut de le brûler vif, et ordonna de creuser une fosse autour de laquelle il fit amonceler des bûches. Ibn-Djahhâf fut jeté dans celle fosse. Le bûcher allumé, il prononça les mots: «Au
nom «le Dieu clément et miséricordieux!» et, ayant rapproché de son corps les lisons ardents afin d’abréger son supplice, il rendit le dernier soupir au milieu d’horribles souffrances. Encore altéré de sang, le Cid voulut brûler aussi la femme, les fils, les filles, les parents et les esclaves d’Ibn-Djahhàf; mais les musulmans, et môme ses propres soldats chrétiens, le supplièrent, en poussant des cris d’indignation, d’épargner au moins les femmes, les enfants et les esclaves. D’abord il se refusa obstinément à leur demande, niais à la fin il se vit forcé «l’y consentir. Les autres furent brûlés cependant. Un littérateur distingué, Abou-Djafar Battî, celui auquel nous devons peut-être le récit arabe traduit dans la Cronica general, partagea le même sort, nous ignorons pour quelle raison.
Pendant sa vie, Ibn-Djahhàf n’avait pas joui de beaucoup de considération : son atroce supplice l’éleva au rang d’un martyr. Même ses ennemis les plus acharnés, tels qu’lbn-Tâhir , oublièrent tous leurs anciens griefs, et ne se souvinrent de lui que pour le combler d’éloges U
Le supplice d’Ibn-Djahhûf avait eu lieu en mai, ou au commencement de juin, de l’année 1095.
1) Voyez la lettre (l’Ibn-Tàlnr , plus haut, p. 28 — 30.
Voulant reconquérir Valence, Yousof PAImoravide fit assiéger celte ville par Mohammed ibn-Ayicha '. Le siège 11 e dura que dix jours; au bout de ce temps le Cid fit une sortie, mit les ennemis en déroute et s’empara de leur camp.
Ayant désormais les mains libres, le Cid songea à étendre scs domaines. 11 assiégea et prit Olocau et Serra, deux places importantes à cause de leur position, car, situées au cœur des âpres montagnes de Naquera , entre Liria et Murviédro, elles étaient les clés de cette dernière ville, dont le Cid ambitionnait la conquête. 11 trouva d’ailleurs à Olocau les grandes richesses que Câdir y avait envoyées peu de temps avant sa mort.
Il était en ce temps-là à l’apogée de sa gloire et de sa puissance, et dans ses moments d’orgueil, les projets les plus vastes se présentaient à son esprit. Alors il 11 e songeait à rien moins qu’à la conquête de toute celte partie de l’Espagne que les Maures possédaient encore, et un Arabe l’entendit dire: «Un Rodrigue a perdu celte Péninsule, un autre Rodrigue la recouvrera 2 . » Au reste, la confiance qu’il met-
1) Voyez cette note dans l'Appendice, n» XXX.
2 ) Ibn-Bnssùm , plus haut , p. 24 .
tait en ses forces n’était pas trop exagérée: toirt le monde le redoutait et même les rois briguaient son amitié. Pierre d’Aragon, qui avait succédé à son père Sancho en 1094, lui fit proposer une alliance offensive et défensive. Le Cid accepta cette offre avec d’autant plus d’empressement , que les Almoravides menaçaient de nouveau les frontières méridionales de ses Etats. Pierre s’étant donc rendu à Valence avec son armée , lui et le Cid partirent de cette ville pour aller établir leur quartier général à Peilacatcl (entre Xativa et Cullera) , dont ils voulaient faire le centre de leurs opérations et où ils avaient l’intention d’amasser quantité de vivres. Près de Xativa, ils rencontrèrent l’armée almoravide; mais bien qu’elle fut forte de trente mille hommes, son général. Mohammed ibn-Ayicha, jugea prudent d’éviter une bataille. Les chrétiens purent donc continuer leur marche , et quand ils eurent rempli Peflacatel de vivres, ils se portèrent vers le sud en suivant la côte. A Beiren, près de Gandia, ils trouvèrent les Almoravides campés sur le sommet d’une montagne , lequel avait plus d’une lieue d’étendue et qui dominait sur la mer. Les chrétiens furent attaqués de deux côtés, car une flotte musulmane secondait l’armée de terre. Le péril était grand; aussi y eut-il un moment d’hésitation; mais alors le Cid se mit à parcourir à cheval les rangs de ses soldats et de ses alliés. «Courage, mes bien-aimés, leur dit-il; battez-vous bien, montrez quels hom-
mes vous êtes! Ne craignez pas les ennemis, si nombreux qu’ils soient , car je vous prédis que notre Seigneur Jésus-Christ les livrera entre nos mains ! » La voix du chef releva le courage chancelant des soldats , et , fondant sur l’ennemi , ils le délogèrent de sa position avantageuse avec tant d’impétuosité, qu’ils le mirent dans une déroute complète. Chargés d’un immense butin et fiers de leur victoire , ils retournèrent alors à Valence ; mais le Cid ne leur laissa que peu de temps pour se reposer. Voulant rendre à son tour un service au roi d’Aragon, il marcha avec lui contre la forteresse de Monlornès 1 , qui s’était révoltée, et l’aida à la réduire.
Le Cid étant rentré dans Valence , les habitants de Murviédro ne comprirent que trop bien que leur tour viendrait bientôt, et comme leur seigneur, Ibn-Uazin, était trop faible pour leur prêter un secours bien efficace, ils achetèrent l’appui des Almoravides. Ceuxci leur envoyèrent le général Abou-’l-Fath 2 , qui partit de Xativa avec quelques troupes ; mais à peine était-il entré dans Murviédro , qu’il aperçut dans le lointain le Cid et son armée , cl soit qu’il jugeât que Murviédro n’était pas tenable, soit qu’il crût pouvoir apaiser le Cid s’il se rendait à un autre endroit , il
1) Dans la province de Lérida et dans le district de Cerve'ra. Les ruines de l’ancien château existent encore.
2) Au lieu de Abulphatab , comme porte le texte des Gesla , il faut lire Abuljihatah.
quitta Murviédro et se jeta dans Almenara. Mais alors le Cid marcha contre cette dernière place. 11 la prit après un siège de trois mois, et ordonna à tous ceux qu’il y trouva d’aller s’établir ailleurs. Puis, ayant fait jeter les fondements d’une église qui serait consacrée à la Vierge , il feignit de vouloir retourner à Valence. Mais son plan était tout autre. «Dieu éternel, s’écria-t-il en présence de ses capitaines, toi qui sais tout, toi pour qui il n’y a point de pensée secrète , tu sais que je ne veux pas rentrer dans Valence avant d’avoir pris Murviédro avec ton secours, et d’y avoir célébré une messe en ton honneur!» Aussi , au lieu de continuer sa route vers Valence, il alla tout à coup mettre le siège devant Murviédro. Les habitants de celte ville étaient au désespoir. «Que ferons-nous ? se disaient-ils ; si nous nous rendons , ce Rodrigue , ce tyran , nous chassera de nos demeures comme il a chassé nos frères de Valence et d’Almenara, et si nous nous défendons, nous mourrons de faim de même que nos femmes et nos enfants. » Us supplièrent alors le Cid de leur accorder une trêve pour quelques jours , en lui promettant de se rendre s’ils n’étaient pas secourus dans cet intervalle, et en menaçant de se laisser tuer jusqu’au dernier s’il repoussait leur demande. Sachant qu’une trêve ne leur servirait de rien, Rodrigue leur en accorda une de trente jours. Les assiégés firent alors demander du secours à Ibn-Razîn , à Alphonse , à Mostaîn , aux
Almoravides et. au comte de Barcelone. Ilm-Razin leur répondit qu’ils devaient se défendre aussi Bien que possible, mais qu’il n’était pas en état de faire quelque chose pour eux. Alphonse leur déclara qu’il aimait mieux que Murviédro appartint à Rodrigue qu’à un prince sarrasin. Quant à Moslaîn , comme d’ordinaire il avait bien le vouloir d’aller secourir ses coreligionnaires, mais il n’en avait pas le pouvoir. Il s’était d’ailleurs laissé intimider par les menaces du Cid , et tout en engageant les assiégés à faire beaucoup de résistance, il leur avoua fort naïvement qu’il n’osait pas aller combattre contre un héros invincible , comme Rodrigue l’était. Les Almoravides répondirent qu’ils voulaient tous se mettre en marche et voler au secours de Murviédro, mais à la condition que Yousof lui-même se mettrait à leur tête , car ils avaient éprouvé , disaient-ils , que leurs généraux ne valaient rien. Or, comme Yousof, qui tenait à ne pas perdre les lauriers qu’il avait cueillis à Zallâca, ne voulait plus commander une armée ', les Almoravides ne vinrent pas. Le comte de Barcelone, à qui les assiégés avaient fait offrir une grosse somme d’argent , déclara à son tour qu’il n’osait pas attaquer Rodrigue ; mais il fit du moins quelque chose : il tâcha de procurer un répit aux habitants de Murviédro en assiégeant le château d’Oropésa , qui appartenait au
1) Kitâb al-ictijâ , fol. i62v. , 163 r.
Cid. Celui-ci se moqua de lui et le laissa faire. Il avait raison d’en agir ainsi , car dès que le comte eut entendu dire à un de ses chevaliers que Rodrigue s’était mis en marche pour l’attaquer, il leva le siège sans vouloir -s’assurer si celte nouvelle était vraie ou non.
Au bout des trente jours, le Cid somma les assiégés de se rendre. Ils s’excusèrent en disant (jue leurs messagers n’étaieut pas encore de retour. Le Cid savait qu’ils ne disaient pas la vérité; mais persuadé que Murviédro ne lui échapperait pas: «Eh bien! lit-il dire aux assiégés, je vous accorde encore un délai de douze jours ; je le fais afin que tout le monde sache que je ne crains aucun de vos rois ; ils ont le temps de venir; qu’ils viennent, s’ils l’osent! Mais je vous jure que si après ces douze jours , vous ne vous rendez pas, je vous ferai tous torturer, décapiter ou brûler à petit feu ! » Les douze jours s’étant écoulés , les assiégés supplièrent le Cid d’attendre jusqu’à la Pentecôte pour faire son entrée dans la ville. « J’y consens , leur lit-il répondre ; qui plus est, je ne ferai mon entrée qu’à la Saint-Jean. Profitez de cet intervalle pour quitter la ville avec vos femmes , vos enfants et tout ce que vous possédez , et allez vous établir où vous voudrez ! »
Les Maures furent très-contents de ce message ; ils trouvaient le Cid bien plus humain , bien plus doux ,
bien plus généreux , qu’on ne le leur avait dépeint- Le Cid lui-même se chargea de les désabuser.
Le 24 juin (1098), il prit possession de Murviédro. Son premier soin fut de faire chanter un Te Deum en action de grâces de sa nouvelle conquête. Puis il ordonna de bâtir une église qui serait consacrée à saint Jean. Ces pieux devoirs remplis, il convoqua, trois jours plus tard, les Maures, assez nombreux encore, qui n’avaient pas quitté la ville, et quand ils furent rassemblés : « Je veux , leur dit-il , que vous me donniez tout ce que vous avez fait transporter ailleurs par vos concitoyens, et autant d’argent que vous en avez fait parvenir aux Alraoravides pour les engager à venir me combattre; si vous refusez de m’obéir, je jure que je vous ferai jeter en prison et charger de fers!»
Voilà de quelle manière le Cid entendait la générosité ! Craignant que les habitants de Murviédro ne se défendissent en désespérés s’il voulait les contraindre à se rendre sans condition , il les avait autorisés à quitter la ville et à emporter leurs biens ; mais maintenant qu’il était le maître , maintenant qu’il n’avait plus rien à craindre , il voulait forcer ceux qui n’avaient pu s’arracher au lieu où ils étaient nés, à lui payer une somme énorme! Ces malheureuses gens n’eurent pas de quoi satisfaire l’avidité du Castillan , et alors celui-ci, après les avoir dépouillés de tout
ce qu’ils possédaient, les üt charger de fers et traîner comme esclaves à Valence
Lui-même retourna aussi dans cette ville. Mais sa carrière touchait à sa lin. Il le sentait peut-être ; on serait du moins porté à le croire quand on le voit s’occuper à bâtir des églises , lui qui en avait brûlé un si grand nombre alors qu’il vivait encore à augure et qu’il servait sous le drapeau d’un prince musulman. A Valence il donna une nouvelle preuve de son ardent désir de se réconcilier avec le ciel. Ayant fait changer en église la grande mosquée de cette ville , il lui fit présent d’un superbe calice d’or et de deux tapis en brocart , les plus magnifiques qu’on eût jamais vus 1 2 . Mais quoique déjà malade, il songeait encore à de nouvelles conquêtes , et il envoya un corps d’armée contre la ville de Xativa qu’il voulait enlever aux Almoravides. Ces troupes se heurtèrent contre l’armée d’Ibn-Ayicha , qui venait de remporter , près de Cuenca , une éclatante victoire sur Alvar Fanez , le général d’Alphonse. Le combat s’étant engagé, elles furent aussi malheureuses que les soldats de l’empereur l’avaient été ; la déroute qu’elles éprouvèrent fut même si complète , que bien peu de soldats réussirent à regagner Valence.
1) Gesta , p. m — lix. Ce récit est fort remarquable , parce qu’il est d’un homme qui admire le Cid.
2) Gesta.
Ainsi cette armée qui passait pour invincible , avait été vaincue! Pour le Cid ce fut un coup mortel, et dans le mois de juillet 1099 , il mourut de colère et de douleur *.
Sa veuve Chimène tâcha encore de défendre Valence contre les attaques sans cesse renouvelées des Almoravides , et pendant deux années elle y réussit ; mais vers le mois d’octobre 1101, le général Mazdali vint cerner la ville avec une très- grande armée. Après avoir soutenu le siège pendant sept mois , Chimène envoya l’évêque Jérôme, qui était né en France , à la cour de l’empereur pour le supplier de venir à son secours. Touché de son sort , Alphonse s’empressa de le faire , et à son approche les assiégeants battirent en retraite ; mais jugeant Valence trop éloignée de ses États pour qu’il pût la disputer longtemps aux Sarrasins, Alphonse engagea Chimène et les compagnons du Cid à abandonner la ville. Tous les chrétiens quittèrent donc la belle cité que Rodrigue Diaz avait conquise; mais ne voulant laisser aux Sarrasins que des décombres , ils la mirent en feu au moment de leur départ. Le 5 mai 1102, Mazdali et ses Almoravides prirent possession de ces ruines 1 .
1) Kitab al-ictifâ , dans l’Appendice , n° 13. Le Citron. S. Maxentii vulgo dictum Malleacense (apud Labbe , Nova Bibl. MSS., t. II, p. 216) , le Chron. Burgense et les Aimai. Compost, fixent tons la mort de Rodrigue & l’année 1099. Les tiesta donnent le mois.
2) Voyez cette note dans l’Appendice , n° XXXI.
Chimène lit ensevelir le corps de son époux , qu’elle avait emporté , dans le cloître de Saint-Pierre-de- Cardègne, non loin de Burgos, et elle fit dire mainte messe pour le repos de son âme *. Elle ne lui survécut que cinq ans , car elle mourut en 1104 J .
1 ) G esta.
2) Voyez Bergan^i , t. I , p. 553 , 554.