US CID DE LA POESIE
Ce fut peu de temps après la mort du Cid que la poésie castillane prit son élan; la poésie castillane, disons-nous , et non pas la poésie espagnole , car les poèmes populaires dont nous allons nous occuper ont été composés presque tous dans la province de Castille; les autres provinces avaient des dialectes différents.
Dans cette poésie castillane, l’influence arabe ne se fait pas sentir. Les Castillans, de môme que d’autres peuples européens, ont bien emprunté des Arabes un assez grand nombre de contes, de nouvelles, d’apologues, mais ils ne les ont pas imités dans la poésie; et de même qu’il n’y a rien de plus opposé que le caractère de ces deux nations, de même il n’y a rien de plus dissemblable que leurs vers. Dans la poésie des Maures on reconnaît l’esprit d’une race vive, ingénieuse, impressionnable et polie, mais amollie par
un doux climat et par les raffinements de la civilisation. Rêveuse et intime , celle poésie aime à se perdre dans la contemplation de la nature; les bois, les lacs, les fleurs, les étoiles, les soleils couchants, tout a des voix pour le Maure, et il se complaît dans cette douce mélancolie qui sonde les blessures du cœur, ou en crée là où elles n’existent pas. Fille des palais et calquée sur les anciens modèles, cette poésie était inintelligible pour les étrangers, quoiqu’ils eussent séjourné longtemps parmi les Arabes 1 , et même , jusqu’à un certain point, pour la masse du peuple; pour la bien comprendre , pour en saisir toutes les nuances et toutes les finesses, il fallait avoir étudié, longtemps et sérieusement , les grands maîtres de l’antiquité et leurs doctes commentateurs. Elle était presque exclusivement lyrique, car les Arabes, quand ils veulent raconter , racontent en prose ; ils croiraient avilir la poésie , s’ils la faisaient servir au récit. Même la poésie soidisant populaire, quand elle no traite pas des sujets burlesques (car c’est à cela qu’elle sert le plus souvent), présente au fond le même caractère, et si fille se distingue de la poésie classique, c’est bien moins par la pensée que par la forme.
Une poésie si savante et si conventionnelle n’eût pas été du goût du Castillan, lors même qu’il eût pu la comprendre. Homme d’action , accpulumé aux
1) Comparez Maccarî , t. Il , p. 752 , 1. 1 et 2.
rudes épreuves de la vie des camps, et vivant au milieu d’une triste et austère nature, il se créa une poésie narrative qui était en harmonie avec ses penchants naturels. Dans ses romances, il raconte un seul fait d’une manière simple, brève et vigoureuse; le fait en lui-même a frappé le poète, c’est pour cela qu’il le raconte; il ne décrit pas quelle impression ce fait a produit sur lui , il ne joint pas ses propres observations à son récit. Loin de rechercher une diction ornée et poétique, il semble ne pas soupçonner qu’il soit poète. L’art des transitions lui est inconnu; aussi les romances présentent-elles souvent quelque chose d’énigmatique, car, doué d’une vive imagination, le poète passe sous silence les circonstances accessoires ; donne-t-il quelque chose de plus que ce qu’on aurait strictement le droit de lui demander, alors il peint d’un seul trait, mais qui parle directement au cœur ou à l’imagination.
Au fond de ces romances , il y avait fort souvent une idée politique. Le Castillan aussi avait ses rêves, mais ce furent des rêves de grandeur nationale. Et qu’ils étaient audacieux, ces rêves! Que le Castillan y croyait hardiment! Ce qu’il avait rêvé devint pour lui la réalité même. Ferdinand I Rr avait fait de grandes choses: il avait arraché aux Maures une grande partie du Portugal, il avait été sur le point de prendre Valence. Jfais qu’était-ce que tout cela en comparaison des hauts faits que les poètes, les chanteurs.
lui attribuèrent, que lui attribua, à leur exemple, la chronique Alphonsine ? L’empereur d’Allemagne , racontent-ils, avait exigé que Ferdinand le reconnût pour son suzerain et lui payât un tribut annuel; le pape et le roi de France avaient appuyé cette demande. Qu’est-ce que Ferdinand lit alors ? L’ancien chant de guerre qui se trouve dans la Cronica rimada , nous le dit en peu de mots: «En dépit des Français, il passa les Ports d’Aspa; en dépit des rois et des empereurs, en dépit des Romains, il entra dans Paris avec les soldats intrépides de l’Espagne.» Ferdinand remporta la victoire sur les Français, les Italiens, les Allemands, les Flamands, les Arméniens, les Persans et ceux d’outre-mer réunis!
La poésie castillane s’attachait donc à la réalité, en ce sens qu’elle n’aspirait ni à l’idéal ni à l’infini; mais elle n’en imprimait pas moins à la réalité un caractère poétique; elle en relevait les couleurs de manière à faire disparaître les couleurs primitives; le prisme dont elle se servait, rendait les objets méconnaissables, et là où elle disait Ferdinand, elle aurait pu dire tout aussi bien Roland ou Olivier. Ces deux noms-là appartenaient à un âge éloigné et à peu près mythique ; mais Ferdinand appartenait à l’histoire , au XI e siècle, et le chant guerrier qui célèbre scs exploits , est du siècle suivant. Ainsi un temps, comparativement parlant fort restreint, avait suffi pour transformer un roi historique en un roi semi-
fabuleux. C’est là un phénomène bien digne d’attirer l’attention, et particulier à l’Espagne. Nulle part ailleurs, un roi du XI e siècle n’a été métamorphosé comme l’a été Ferdinand. Et pourtant il n’était pas pour le peuple le grand héros du XI e siècle: ce grand héros était le Cid.
Il l’était déjà devenu un demi-siècle après sa mort. Nous possédons à ce sujet un témoignage irrécusable, celui du biographe d’Alphonse VII, qui écrivait peu de temps après la mort de ce monarque , c’est-à-dire peu de temps après l’année 1157. Dans le catalogue qu’il donne des chevaliers qui assistèrent au siège d’Almérie, cet auteur parle d’abord d’Alvar Rodriguez, le petit-fils d’Alvar Fanez , puis de ce dernier , qu’il met sur la même ligne que Roland et Olivier, et enfin, voulant le louer encore davantage, il ajoute ces paroles: «Rodrigue lui-même, celui qu’on appelait
toujours Mon Cid, au sujet duquel on chante qu’il n’a jamais été vaincu, qui dompta les 3Iaurcs ainsi que nos comtes, — ce Rodrigue vantait Alvar et se mettait au-dessous de lui. Toutefois je dois avouer (et jamais on n’en jugera autrement) que parmi les héros Mon Cid fut le premier et Alvar le second '.»
Ipso Redeviens , mio Cid semper voeu tu s ,
De quo canîatur , quoi! ab hostibns liaud snperatur , Qui donnât Maures , Comités domuit qnoqtxe nostros, Httnc cxtollebat, se lande minore ferebat;
Sed fntcor virûm , qnod tollct milia dicrum ,
Mais pourquoi le Cid est-il devenu le héros des poésies populaires ? On dirait qu’il était peu propre à le devenir, lui, l’exilé, qui passa les plus belles années de sa vie au service des rois arabes de Saragosse ; lui qui ravagea de la manière la plus cruelle une province de sa patrie ; lui , l’aventurier , dont les soldats appartenaient en grande partie à la lie de la société musulmane, et qui combattait en vrai soudard, tantôt pour le Christ , tantôt pour Mahomet , uniquement occupé de la solde à gagner et du pillage à faire ; lui , ce Raoul de Cambrai , qui viola et détruisit mainte église ; lui , cet homme sans foi ni loi , qui procura à Sancho de Castille la possession du royaume de Léon par une trahison infâme, qui trompait Alphonse , les rois arabes , tout le monde , qui manquait aux capitulations et aux serments les plus solennels; lui qui brûlait ses prisonniers à petit feu ou les faisait déchirer par ses dogues! Auraient-ils donc raison, ceux qui pensent que le peuple, dans le choix de ses héros, a fort peu de souci de la réalité, et que les grandes renommées recèlent presque toujours un contre-sens ou un caprice?
Le fait est que ce que la moralité moderne condamnerait dans la conduite du Cid , était jugé tout
Meo Cîdi priraus fait , Alvarus atqne secundus. Morte Roderici Valcntia plangit amici,
Nec valuit Christi famulus ea (cam?) plus rctincrc.
autrement par ses contemporains. Le sacrilège en temps de guerre était alors fort commun , et ceux qui s’en rendaient coupables, tels que Raoul de Cambrai et le roi Alphonse le Batailleur 1 , ne perdaient pas cependant leur réputation. L’humanité envers des ennemis d’une autre religion était rare au contraire. Pour les chrétiens, les musulmans étaient à peine des hommes. « Si quelqu’un , dit Sanclio d’Aragon dans les Fueros de Jaca , donnés en 1090 2 , si quelqu’un a reçu en gage de son voisin un (esclave) sarrasin , qu’il l’envoie dans mon palais et que le maître de l’esclave donne à celui-ci du pain et de l’eau, parce que c’est un homme et qu’il ne doit pas jeûner (c’està-dire, mourir de faim ou de soif) comme une bête . » Ceci est sans doute une ordonnance fort humaine ; mais quelle idée le peuple se formait-il d’un musulman, là où de telles lois, de telles admonitions, étaient nécessaires ? Le patriotisme était une vertu entièrement inconnue ; la langue n’avait pas même un mot pour exprimer cette idée. Un chevalier espagnol du moyen âge ne combattait ni pour sa patrie ni pour sa religion: il se battait, comme le Cid, «pour avoir de quoi manger,» soit sous un prince chrétien, soit sous un prince musulman , et ce que le Cid a fait, les plus illustres guerriers, sans en excepter les princes du sang, l’ont
1) Voyez Ilistoria Üompostellanti ( Esp . sagr., t.XX), p. 117.
2) Apnd Llorente, Prou. Vascong . , t. III, p. 456.
fait avant et après lui. Son contemporain et son ennemi, Garcia Ordoûez, le second personnage de l’Etat , passa au service des Almoravides après la bataille de Salatricès, en 1106 1 , et deux siècles et demi plus tard , un autre prince du sang , don Juan Manuel , le célèbre auteur du Comte Lucanor, combattit le roi avec des troupes musulmanes. La ruse et la perfidie étaient à l’ordre du jour, et sous ce rapport les Espagnols avaient profité un peu trop de leur commerce avec les Arabes. Al-harbo khod’aton, faire la guerre, c’est tromper, avait dit le Prophète de la Mecque, et les héros arabes ne se piquaient nullement de véracité. Ainsi le célèbre Moliallab , celui dont on lisait les faits et gestes à Rodrigue et que ce dernier admirait tant 2 , était surnommé le Menteur , et les écrivains arabes, loin de blâmer sa mauvaise foi, s’expriment en ces termes : « En théologien instruit qu’il était , Moliallab connaissait les paroles du Prophète qui disent: chaque mensonge sera compté pour tel, à l’exception de trois : le mensonge que l’on fait pour réconcilier deux personnes qui se querellent; celui de l’époux envers son épouse quand il lui promet quelque chose , et celui du capitaine en temps de guerre 3 . » Dans l’Espagne chrétienne , on ne pensait pas autrement, et même le Cid idéalisé, celui de la
1) Pierre de Léon, apud Sandoval, fol. 96, col. 1.
2) Voyez pins haut, p. 25.
3) Ibn-Kliallicén , Pa.se. IX , p. 47 , 48.
Chanson , est un homme qui a souvent recours à la ruse. Il trompe aux cortès les infants de Carrion quand il leur redemande ses deux épées ; il trompe les deux juifs de Burgos , Rachel et Vidas, car, ayant emprunté d’eux six cents marcs , il leur donne pour gage deux lourdes caisses pleines de sable , dans lesquelles il prétend avoir laissé ses trésors , et qu’il leur recommande de ne point ouvrir d’une année. Un poète moderne fait dire à la fille du Cid à cette occasion :
L’or de votre parole était dedans.
3Iais telle n’était pas l’idée du vieux jongleur , qui raconte seulement cette aventure pour montrer que le Cid était un homme fin et rusé , car nulle part il ne dit que son héros ait jamais rendu aux juifs l’argent qu’il leur avait emprunté.
11 ne faut donc pas demander au Cid de la réalité ces sentiments d’humanité , de désintéressement , de loyauté et de patriotisme qui ne sont nés que longtemps après lui. Le Cid avait les idées et les vertus de son temps , les vertus guerrières surtout , un mélange de ruse et d’audace , de prudence et d’intrépidité , qualités qu’Ibn-Bassâm a nettement dessinées et à cause desquelles il appelle Rodrigue «un des miracles du Seigneur. » Il était d’ailleurs le plus puissant chef du XI e siècle, et le seul qui eût conquis poqr lui-même une principauté. C’est par là qu’il
frappa l’imagination populaire ; mais ce qui contribua plus que toute autre chose à le rendre cher aux Castillans , presque toujours en révolte contre leurs maîtres 1 , les rois de Léon , qui pour eux étaient des étrangers, c’est que, de même que Bernardo del Carpio et Ferdinand Gonzalez, ces deux autres héros de leur poésie , il avait combattu son souverain. Le reste n’importait guère ; les mœurs étaient encore trop rudes pour qu’on pùt apprécier des qualités morales d’un ordre plus élevé. Aussi le Cid que nous devons étudier à présent, celui de la Cronica rimada, ce romancero et ce cancioncro du XIF siècle, a pour nous aussi peu d’attrait que celui de la réalité. Considérant comme une vertu ce que nous regarderions comme un défaut , les plus anciens poètes castillans se sont plu à exagérer la fierté de Rodrigue ; ils ont fait de lui un chef altier et violent , qui traite son roi avec un écrasant mépris , et dans leur haine de la royauté , ils ont présenté ce roi , auquel ils donnent le nom de Ferdinand, comme un personnage ridicule, qui pâlit devant une épée et dont l’incapacité est complète. Voici, par exemple, ce qu’on lit dans la Cronica rimada :
1) Castcllæ vires (i. e. viri) per sæcula fuere rebelles ; Inclita Castella , ciens sævissima bella ,
Vix cuiquam Regum voluit submittere collum; Indomite vixit, cœli lux quamdiu luxit.
Chronique d’Alphonse VII.
Quand le messager du roi arriva à Bivar, don Diego était à table. Le messager lui parla ainsi : « Je m’humilie devant vous, seigneur! Je vous apporte un bon message. Le brave roi don Ferdinand désire vous voir, vous et votre fils. Voici les lettres qu’il a signées et que je vous apporte. S’il plaît à Dieu, Rodrigue occupera bientôt un rang élevé.»
Don Diégo examina les lettres et pâlit. Il soupçonna que le roi voulait le tuer à cause de la mort du comte *.
(Romance.) // Écoutez-moi , mon fils, dit-il, et faites attention à mes paroles: je crains ces lettres, je crains qu’elles ne recèlent une trahison , car telle est l’infâme coutume des rois. Le roi que vous servez , il faut le servir sans jamais le tromper ; mais gardez-vous de lui comme d’un ennemi mortel. Mon fils, allez à Faro où se trouve votre oncle Ruy Laïnez ; moi, j’irai à la cour, et si le roi me tue, vous et vos oncles pourrez me venger. »
Rodrigue lui répondit:
«Non, il n’en sera point ainsi ! Partout où vous irez , je veux aller aussi, moi! Bien que vous soyez mon père, je yeux vous donner un conseil. Faites vous accompagner de trois cents cavaliers, et donnez-les moi quand nous serons arrivés à la porte de Zamora. — Eh bien ! dit alors don Diégo , mettons-nous en route ! »
Es partent pour Zamora. A la porte de la ville , là où coule le Duero , les trois cents s’arment ; Rodrigue en fait de même ; puis les voyant tous armés: «Écoutez-moi, leur d(t-il , amis, parents et vassaux de mon père ! Protégez votre seigneur sans ruse et sans tromperie ! Si vou3 voyez que l’alguazil veuille l’arrêter , tuez l’alguazil à l’instant même ! Que le roi ait un jour aussi triste que l’auront les autres qui sont là! On ne pourra nous appeler traîtres pour avoir tué le roi , car
1) Don Gomcz de Gormaz.
* -1.it
nous ne sommes pas ses vassaux , et Dieu veuille que nous ne le soyons jamais ! C’est le roi qui serait traître s’il tuait mon père ! « (Fin de la romance.)
Les spectateurs disaient : » Voilà celui qui a tué le brave comte ! 1 » Mais lorsque Bodrigue jeta les yeux sur eux, ils reculèrent tous , car ils avaient grandement peur de lui.
Tous les chevaliers mirent pied à terre pour baiser la main au roi; Bodrigue seul resta en selle. Alors son père parla; vous ouïrez ce qu’il dit: • Venez, mon fils, venez baiser la main au roi, car il est votre seigneur et vous êtes son vassal. u Quand Bodrigue entendit ces paroles , il se sentit blessé; la réponse qu’il donna, fut celle d’un homme déterminé. a Si un autre m’avait dit cela , il me l’aurait déjà payé ; mais puisque c’est vous, mon père, qui me l’ordonnez, je le ferai de bon cœur. « Il fléchit donc les genoux pour baiser la main au roi 2 ; mais voyant sa longue épée , le roi eut peur et s’écria : « Emmenez ce démon ! « Alors Bodrigue dit : //J’aimerais mieux ressentir la plus vive des souffrances que de vous voir mon seigneur. Mon père vous a baisé la main, mais j’en suis extrêmement taché! »
Plus tard , quand Rodrigue a remporté une victoire et que Ferdinand lui demande la cinquième partie du butin : « A quoi pensez-vous ? lui répond-il ; je donnerai cela à mes soldats qui l’ont bien mérité. » Alors Ferdinand le prie de lui céder au moins le roi maure qu’il a fait prisonnier. « Du tout , réplique le Castillan; quand un gentilhomme en a fait captif un autre , il ne doit pas le déshonorer ; » et le roi maure
1) Voyez plus haut, p. 105 , dans la note.
2) Dans la Cronica, il manque quelques vers après le vers 404. J 1 ai emprunte' ceux que je donne U la romance «Cabalga Diego Laincz.»
devient son vassal à lui , son vassal qui lui paye tribut , comme Câdir le faisait au Cid de la réalité , et qui se bat vaillamment sous sa bannière.
Dans la suite de la Cronica , c’est Rodrigue qui fait tout; Ferdinand, qui lui dit: «Gouvernez mes Etals comme vous l’entendrez,» n’est qu’une pitoyable marionnette dont il tient les fils. Sommé par l’empereur d’Allemagne de reconnaître sa suzeraineté, Ferdinand ne sait que faire. «On voit que je suis jeune et sans talents , s’écrie-t-il , c’est pour cela qu’on me traite avec tant d’arrogance. J’enverrai chercher mes vassaux, c’est ce qui me semble le meilleur, et je leur demanderai si je dois payer un tribut.» Puis, quand la bataille va s’engager contre les forces réunies de l’Europe , il se lamente comme un enfant sans que personne fasse attention à ses doléances, et c’est Rodrigue qui gagne la bataille. Plus tard , les alliés prennent Rodrigue pour le maître, et le pape lui offre môme la couronne d’Espagne. Cependant Rodrigue traite ce dernier de la môme manière dont il traite son roi , témoin cette romance 1 :
Le saint-pere a appelé le noble roi Ferdinand à un concile qui se tiendrait à ltome , afin qu’il lui fit hommage. Accompagné du Cid , Ferdinand se rendit directement à Rome , et alla baiser courtoisement la main au pape ; le Cid et ses chevaliers y arrivèrent aussi successivement. Don Rodrigue
1) « A condlio dentro eu Rorna. »
fl
était entré dans l’église de Saint-Pierre , où il vit les sept trônes des sept rois chrétiens; il vit celui du roi de France à côté de celui du saint-père , et un degré plus bas , celui du roi son seigneur. Il alla à celui du roi de France et le renversa d’un coup de pied ; le trône était fait d’ivoire , il le brisa en quatre pièces ; puis il prit le trône de son roi et le posa sur le degré le plus élevé. Un duc honoré , celui de Savoie, dit alors: «Soyez maudit, Rodrigue, et excommunié par le pape , parce que vous avez déshonoré le meilleur et le plus noble des rois ! » Quand le Cid eut entendu ce3 paroles , il répondit ainsi : « Laissons là les rois , duc ! Si vous vous sentez offensé, terminons l’affaire entre nous deux.» Il s’approcha du duc et lui asséna un violent coup de poing. Le duc, sans lui répondre, resta très-tranquille. Informé de ce qui s'était passé, le pape excommunia le Cid. Quand celui de Bivar le sut , il se prosterna devant le pape. » Donnezmoi l’absolution , pape , dit-il , sinon vous me le payerez cher ! » Le pape , en père clément , lui répondit avec beaucoup de modération: » Je te donne l’absolution, don Ituy Diaz , je te donne volontiers l’absolution , et j’espère qu’à ma cour tu seras courtois et tranquille. «
Cette romance n’est pas la seule où Rodrigue montre ce caractère hautain et indiscipliné qu’il a dans la Cronica rirnada. Une autre , qui , dans sa forme actuelle, à en juger par la description des costumes, n’est pas une des plus anciennes, mais dont l’inspiration me semble remonter à une haute antiquité , est conçaie en ces termes:
Dans Santa Agucda de Burgos , où jurent les gentilshommes , on reçut le serment d’Alphonse après la mort de son frère. Un crucifix à la main , le brave Cid lui fit prêter serment
sur un verrou de fer, sur une arbalète de bois et sur les Évangiles. Les paroles qu’il prononce sont si fortes, qu'elles font peur au brave roi.
» Que des vilains te tuent , Alphonse , et encore des vilains des Asturies et non de la Castille ; qu’ils te tuent avec des bâtons ferrés, non avec des lances ni avec des dards, avec des couteaux à manches de corne , non avec des poignards dorés ; qu’ils portent des sabots , non des souliers à lacet ; qu’ils soient vêtus de manteaux rustiques , non de manteaux de Courtrai ou de soie frisée, de chemises d’étoupe, non de chemises de toile de Hollande brodées ; que chacun d’eux soit monté sur une ânesse, non sur une mule ni sur un cheval; qu’ils se servent de brides de corde , non de brides de cuir bien tanné ; qu’ils te tuent dans les champs , non dans une ville ni dans un village; qu’ils t’arrachent enfin le cœur encore palpitant, si tu ne dis pas la vérité au sujet de ce qu’on te demande , à savoir si tu as pris part ou non à la mort de ton frère. »
Les serments étaient si forts que le roi hésita à les prêter; mais un chevalier , l’ami le plus intime du roi , lui dit : » Prêtez le serment, brave roi, n’en soyez pas en peine, car jamais un roi ne fut paijure , ni un pape excommunié. »
Le brave roi jura donc qu’il n’avait pris aucune part à la mort de son frère ; mais à l’instant même il dit rempli d’indignation : » Tu as fait mal , ô Cid , de me faire prêter ce serment , car plus tard tu devras me baiser la main ! — Baiser la main à un roi , n’est point pour moi itn honneur. — Éloigne-toi de mes terres, Cid, mauvais chevalier, et n’y retourne pas d’aujourd’hui à un an.» — » Cela me plaît, dit le brave Cid , cela me plaît beaucoup , parce que c’est le premier ordre que tu donnes pendant ton règne. Tu m’exiles pour un an, je m’exile pour quatre.»
Le brave Cid part volontiers pour son exil ; il prend avec
lui trois cents cavaliers, tons gentilshommes, tous jeunes gens ; chacun d’eux porto au poing une lance au fer fourbi , chacun d’eux porte un bouclier orné de houppes de couleur, et le Cid ne manqua pas de trouver une terre où il pût établir son camp.
Ce Cid, qui brave son roi et qui se moque du pape, ne respecte pas plus les saints lieux que le Cid de la réalité : il entre par force dans une église où un comte qu’il poursuivait avait cherché un asile , et il lire son ennemi de derrière l’autel. Il ne faut pas lui demander des sentiments élevés ou tendres. Peutêtre le Cid de la réalité n’a-t-il jamais aimé; il est certain du moins que son mariage avait été un mariage dicté par la politique , et non un mariage d’inclination; mais d’un autre coté, rien ne nous autorise à supposer qu’il ait traité son épouse de la manière dont il la traite dans les anciennes poésies castillanes que je vais traduire. Elles racontent de quelle manière le comte don Gomez deGormaz, le père de Chimène, fut tué, et elles sont extrêmement remarquables , non-seulement sous le rapport de l’étude des mœurs, mais aussi sous celui de l’art:
Le pays était tranquille , nulle part il n’y avait guerre.
Le comte don Gomez de Gormaz, toutefois, se mit à faire du tort à Diégo Laïnez ; il frappa ses bergers et lui ravit son troupeau.
Eépondant incessamment à l'appel , Diégo Laïnez arriva à Bivar , et envoya avertir ses frères.
Aux premiers rayons du soleil , ils chevauchèrent tous vers
Gormaz. Ils brûlèrent le faubourg et tout ce qui se trouvait sur le chemin qui menait au château ; ils traînèrent avec eux les paysans du comte et tout ce qu'il possédait , s’emparèrent des troupeaux qui paissaient dans les vallons, et , voulant faire au comte un affront encore plus cruel, ils enlevèrent ses blanchisseuses qui lavaient du linge au bord de l'eau.
Ils avaient déjà battu en retraite lorsque le comte , accompagné de cent chevaliers gentilshommes , sortit à leur poursuite . et , défiant à grands cris le fils de Laïn Calvo :
« Rendez la liberté à mes lavandières , dit-il , fils de l’alcalde citadin ! Ah ! vous n’oseriez pas m’attendre si nous étions égaux en nombre ! «
Voyant que le comte s’échauffait, Ruy Laïnez, le seigneur de Faro , s'écria : « Cent contre cent , nous vous combattrons volontiers , et à un pouce de distance ! v
On se promet sous serment de se battre à jour fixe. Ceux de Bivar rendent au comte ses lavandières et ses paysans, mais non pas ses troupeaux , car ils voulaient les retenir en échange de ce que le comte leur avait enlevé.
Neuf jours s’étant écoulés, on se met en selle.
(Romance.) Il avait douze ans, pas encore treize; jamais il ne s’était trouvé dans une bataille, mais il brûlait d’y assister. Il se compte parmi les cent combattants , que son père le voulût ou non. Lorsqu'on se fut rangé en bataille et que le combat commença, les premiers coups furent les siens et ceux du comte don Gomez. Rodrigue tua le comte, car celui-ci ne put l’en empêcher ; puis , poursuivant les ennemis , il fit prisonniers deux fils du comte , malgré qu’ils en eussent; c’étaient Ferdinand Gomez et Alphonse Gomez, qu’il emmena à Bivar.
Le comte avait trois filles dont aucune n’était encore mariée. Quand elles surent que leurs frères étaient pris et que leur père était tué , elles revêtirent des habits noirs et se couvrirent entièrement de voiles. Elles sortent de Gormaz et se
rendent à Bivar. Bon Diego les voit venir, et va à leur rencontre.
«D’où sont ces nonnains? que me veulent-elles?//
* Nous vous le dirons, seigneur, car nous n’avons nul motif pour vous le cacher. Nous sommes filles du comte don Gomcz , et vous l’avez fait tuer. Vous nous avez enlevé nos frères , et vous les retenez ici prisonniers. Et nous , nous sommes des femmes , il n’y a personne pour nous défendre. » Alors don Diego dit : « Ce n’est pas moi que vous devez accuser ; demandez à Rodrigue s’il veut vous rendre vos frères. Par le Christ , je n’en serai point fâché. »
Kodrigue entendit ces paroles , et il parla ainsi :
«Vous faites mal, seigneur, de refuser une juste demande. Je serai un fils digne de vous , digne de ma mère. Par charité , seigneur , faites attention à ce qui se passe dans le monde ! Ce que fit le père n’est pas la faute des filles. Kendezleur leurs frères, car elles ont grandement besoin d’eux; vous devez vous montrer clément envers ces dames. »
Alors don Diégo dit:
« Mon fils , ordonnez qu’on les leur rende ! »
On délivre les frères , on les rend aux dames.
Quand ils se virent dehors et en sûreté, ils parlèrent ainsi: «Nous accorderons un délai de quinze jours à Kodrigue et à son père ; puis nous viendrons les brûler , de nuit , dans le château de Bivar. «
Chimène Gomez , la plus jeune des sœurs, dit alors:
« Modérez-vous , mes frères , pour l’amour de Dieu ! J’irai à Zamora porter plainte au roi don Ferdinand; ce sera pour vous le parti le plur sûr, et le roi vous donnera satisfaction.»
Chimène Gomez monte à cheval ; trois demoiselles l’accompagnent ainsi que des écuyers qui doivent veiller sur elle.
Elle arrive à Zamora , où se tient la cour du roi. Les yeux baignés de larmes et demandant pitié :
«Roi, je suis une dame infortunée , ayez compassion de moi!
Avions-nous tort de dire que le Cid de la poésie du XII e siècle n’est pas plus aimable que celui de la réa-
Un chevalier qui sait se battre mieux qu’aucun autre , qui est le protecteur et le gouverneur de son roi quand il ne le combat pas , qui pousse la franchise et la vigueur d’âme jusqu’à la rudesse et la brutalité , qui reste inaccessible aux sentiments tendres , et qui , dans l’occasion , ne se fait point scrupule de violer un lieu saint, tel avait été l’étrange idéal de la féodalité guerrière du XII ! siècle. Mais lorsque les sentiments publics commencèrent à s’épurer et à s’ennoldir, un héros dont les qualités morales étaient si peu développées devait cesser de plaire , et alors il était dans la nature des choses qu’un Cid plus noble, plus digne et plus loyal remplaçât l’autre. L’auteur de la chanson de geste le créa.
A l’époque où il écrivit, c’est-à-dire vers l’année 1200, les sentiments chevaleresques s’éveillaient et les mœurs avaient déjà beaucoup gagné en douceur et en noblesse. Toutefois les masses n’étaient pas encore capables de concevoir un héros tel que le Cid l’est dans la Chanson ; il fallait pour cela un esprit supérieur, et l’auteur de la Chanson a bien montré qu’il était fort au-dessus de son temps. Son poème
est un véritable chef-d’œuvre , et si l’on n’y trouve pas cette allure vive et franche qui charme et qui attache dans les poèmes recueillis par le compilateur de la Cronica rimada , il présente en revanche , dans le ton général du récit , quelque chose de grave , de solennel et d’homérique. Le plan est combiné avec art , et cependant il est si simple , si naturel , que des écrivains renommés ont pris ce poème , qui est presque entièrement une œuvre d’imagination , pour un récit historique , et le poète pour un chroniqueur qui rapporte les événements sans y rien changer.
Le Cid de la Chanson a bien gardé quelque chose de l’ancien Cid: il est fin et rusé, il se bat «pour avoir de quoi manger , » il vit à augure ; mais au reste, c’est un tout autre homme. Il est bon chrétien ; dans chaque conjoncture difficile , il adresse de ferventes prières à PEternel ; après chaque victoire , il se répand en actions de grâces ; aussi jouit-il de la protection divine: lorsque, navré de douleur, il s’apprête à quitter sa patrie , l’ange Gabriel lui apparaît en songe pour le consoler et lui prédire un avenir heureux. 11 sert sa patrie et son roi avec un entier dévouement. Alphonse lui a fait du tort en l’exilant; telle est du moins l’opinion des habitants de Burgos qui s’écrient au moment où il traverse leur ville : «O Dieu! que n’as-lu donné à ce bon vassal un bon seigneur!» mais le Cid lui-même n’accuse pas Alphonse ; c’est à l’entourage du roi qu’il impute le
malheur qui l’a frappé , et , loin de braver son souverain , il tâche de désarmer sa colère par une conduite digne et loyale. Quand il apprend qu’Alphonsc s’est mis en marche pour lui arracher ses conquêtes , il les abandonne en disant qu’il ne veut pas combattre contre son seigneur. Au lieu que l’autre Cid , celui des poésies du XII e siècle , ne cesse de répéter à son roi qu’il n’est point son vassal , celui-ci saisit chaque occasion pour assurer qu’il l’est. Aussi souvent qu’il a remporté une victoire, il envoie à Alphonse un magnifique présent ; et quand le roi , qui s’est enfin laissé fléchir , vient lui rendre visite à Valence , il le reçoit avec la plus profonde humilité: il s’agenouille devant lui , il touche l’herbe de ses dents , il verse des larmes de joie. A l’égard de ses ennemis comme envers ses propres soldats , il est un modèle de bonté et de générosité. Aussi quand il quitte une forteresse qu’il a conquise , les Maures le bénissent en pleurant et en l’assurant que, partout où il ira , leurs prières l’accompagneront. 11 se laisse aisément émouvoir, loucher , attendrir , et il ne regarde pas comme au-dessous de lui de laisser éclater ses chagrins au dehors. Il pleure quand il est forcé de quitter le château de ses pères, il échange des paroles vraiment touchantes avec Chimène au moment où il va partir pour l’exil :
Devant le Campéador, doua Chimène plie les genoux, ses yeux sont pleins de larmes, elle veut lui baiser les mains.
* Ayez pitié de nous , s’écrie-t-elle , ô Campcador , vous qui naquîtes dans une heure propice , vous que des calomniateurs ont fait exiler ! Ayez pitié de nous , Cid , héros accompli ! Me voici devant vous moi et vos filles, qui sont encore si jeunes et si petites! Je le sais bien, vous allez nous quitter , et qui sait si de la vie nous nous reverrons ? Pour l’amour de la sainte Vierge , venez-nous en aide ! // Le Cid porte ses mains sur sa barbe touffue; puis il prend ses filles dans ses bras et les serre sur son cœur, car il les aime bien; ses yeux se remplissent de larmes et il soupire fortement. «Ah! dona Chimcne , dit-il, mon épouse accomplie, vous que j’aime comme j'aime ma propre âme! oui, vous dites vrai, oui , nous devons nous séparer , et nul ne sait si de la vie nous nous reverrons. Je dois partir et vous devez rester ici. Plaise à Dieu et à la Vierge Marie que je puisse encore marier mes filles, et que je jouisse encore de quelques jours de bonheur ; et vous , femme honorée , ayez souvenance de moi ! «
En vrai père de famille , le Cid de la Chanson se préoccupe constamment du mariage de scs deux filles , doua Elvira et doua Sol ; ce mariage est sou idée favorite, et c’est aussi le sujet principal du poème. Maître de Valence, il a déjà formé le projet de choisir parmi ses propres vassaux des époux dignes d’elles , lorsque Alphonse lui propose pour gendres les deux infants de Carrion , Ferdinand et Diégo *. «Je te rends grâces de ceci, Jésus-Christ, monSeigneur! s’écrie-t-il alors ; j’ai été exilé , mes fiefs m’ont été repris, ce que j’ai, je l’ai gagné à force de fatigues.
1) Voyez sur ces personnages, la note dans l’Appendice , n° XXXIII.
Je te remercie , mon Dieu , de ce que j’ai reconquis la faveur du roi , et de ce qu’il me demande mes filles pour les infants de Carrion.» Cependant, quoique les infants soient de haut lignage et qu’ils aient beaucoup d’influence à la cour, le Cid répugne à s’allier avec eux, car il ne les croit pas propres à rendre ses filles heureuses, et s’il consent à la proposition du roi, il ne le fait que par respect pour son souverain. Le double mariage a lieu; mais l’événement montra que l’antipathie du Cid était fondée: les infants de Carrion, qui n’avaient demandé la main de doua Elvira et de doua Sol que parce que ces dames étaient de riches partis, étaient vains, orgueilleux, perfides, cruels et même lâches , comme ils le prouvèrent un jour que le lion du Cid fut sorti de sa cage. Voici cette scène que le vieux poète a peint d’une manière admirable:
Mon Cid demeurait à Valence avec tous ses vassaux , et auprès de lui se trouvaient ses deux gendres les infants de Carrion. Il était étendu sur un lit de repos , il dormait , le Campéador. Une aventure bien fâcheuse , sachez-le , eut lieu alors : le lion rompit ses chaînes et sortit de sa cage. Ceux qui se trouvent au milieu de la cour sont remplis de crainte; les compagnons du Campéador passent leurs manteaux au bras en guise de bouclier; ils entourent le lit de repos et se tiennent près de leur seigneur. Ferdinand Gonzalez ne sait où se cacher, car il ne voit ouverte ni chambre ni tour; sa peur est si grande qu’il se glisse sous le lit de repos. Diégo Gonzalez s’échappe par la porte en s’écriant : // Jamais je ne reverrai Carrion ! « Tremblant de tous ses membres , il sc
cache derrière l’arbre d’un pressoir ; il salit entièrement son manteau et sa cotte d’armes.
Alors s’éveilla celui qui naquit à l'heure propice. Voyant son lit entouré de ses braves: //Qu’y a-t-il, mes compagnons, que * voulez-vous ? — Eh, seigneur honoré, le lion nous a donné une alerte ! n Mon Cid s’appuya sur le coude , il se leva; le manteau sur les épaules, il alla droit au lion. Quand le lion le vit , il eut honte ; devant Mon Cid , il courba la tête. Mon Cid don Kodrigue le prit à la crinière , le ramena à sa cage et l’enferma. Tous les assistants s’en étonnaient ; quittant la cour, ils retournèrent au palais.
Mon Cid demanda ses gendres , mais on ne les trouva pas 9 on les appela, mais on ne reçut pas de réponse; quand on les découvrit et qu’ils arrivèrent , ils étaient pâles. Jamais vous n’avez entendu des railleries comme celles qui se disaient alors. Mon Cid le Campéador ordonna qu’on en finît avec ces discours moqueurs ; mais les infants de Carrion se croyaient cruellement offensés; ils étaient pleins de rage à cause de ce qui leur était arrivé.
Le Cid ayant remporté une grande victoire sur Bucar, les infants, qui avaient reçu une grande part du butin , retournent à Carrion accompagnés de leurs épouses et de Felez Muüoz , un parent de leur beaupère. A Molina , le Maure Abengalvon , allié du Cid , les reçoit très-courtoisement et leur montre ses richesses. Les infants forment le dessein de le tuer et de s’emparer de ses trésors; mais un Maure qui comprenait l’espagnol , a entendu ce qu’ils ont dit et en donne avis à son maître. Abengalvon reproche aux infants la trahison qu’ils ont ourdie; mais par respect pour le Cid , il les laisse partir sans les en punir
comme ils le méritaient. Arrivés dans la forêt de Corpès , les infants mettent à exécution un infâme projet qu’ils avaient déjà conçu avant de quitter Valence. A la pointe du jour, ils ordonnent à toute leur suite de se mettre en marche , et , se trouvant seuls avec Doua Elvira et Doua Sol , ils leur annoncent que, pour se venger des insultes qu’ils ont eu à essuyer de la part des compagnons du Cid, à l’occasion de l’aventure avec le lion , ils les abandonneront dans la forêt; puis, les ayant dépouillées de leurs robes , ils les battent avec les courroies de leurs éperons. Le sang coule , et à la lin les infants laissent les malheureuses femmes, qui ne peuvent plus crier, en proie aux vautours et aux bêtes féroces.
Elles furent sauvées cependant. De même que tous les autres , Felez Muüoz avait reçu l’ordre de partir au lever de l’aurore ; mais n’étant pas tranquille sur le sort de ses cousines, il s’était caché derrière une montagne pour les attendre. 11 voit venir les infants, qui parlent de ce qu’ils ont fait , mais qui ne l’aper- , çoivent pas, et les ayant laissés passer, il retourne dans la forêt où il trouve scs cousines à demi mortes.
11 les appelle par leurs noms. A la fin elles ouvrent les yeux, et quand elles ont repris connaissance, il les couvre de son manteau , les place sur son cheval et les conduit en lieu de sûreté.
Quand le Cid eut été informé de ce qui était arrivé, «il médita longtemps en gardant le silence; puis.
élevant la main et la portant à sa barbe: Je rends grâces au Christ , le seigneur du monde , s’écria-t-il , puisque les infants de Carrion m’ont fait un tel honneur! Par cette barbe que personne n’a jamais touchée, les infants de Carrion ne jouiront pas de ce qu’ils ont fait; mes filles, je saurai bien les marier!» Ensuite , ses filles étant retournées à Valence , il les embrasse et leur dit en souriant: «Vous voilà arrivées, mes filles! Que Dieu daigne vous préserver du malheur ! J’ai consenti à vos mariages parce que je ne pouvais refuser ce que le roi me demandait. Mais qu’il plaise au Créateur qui est au ciel, que dorénavant je vous voie mieux mariées ! »
Cette prière fut exaucée : quelque temps après , deux chevaliers se présentent pour épouser doua Elvira et doua Sol, deux chevaliers d’un rang bien plus élevé que les infants de Carrion , car l’un est l’infant de Navarre, l’autre celui d’Aragon. Ainsi le père voit se réaliser son vœu le plus cher : il est heu- , reux parce que ses enfants le sont, et désormais il peut mourir tranquille '.
1) L’annce dernière, M. Damas-Hinard a publié un texte trèssoigné de la Chanson du Cid , accompagné d’une traduction , de notes et d’une introduction. A mon grand regret , ce savant et consciencieux travail ne m’est parvenu que lorsque l’impression de ce tolume était presque terminée.
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Dans la chanson de geste , le caractère du Cid a toute la dignité et tout l’éclat que le moyen Age pouvait lui donner , et il est naturel que ce Cid si généreux et si loyal soit devenu pour la nation le plus noble type de l’amour, de l’honneur, de la chevalerie, de la religion et du patriotisme. Aussi le peuple l’enviait-il aux nobles, et il tâchait de se l’approprier, soit en partie , en le faisant noble du côté de son père et vilain du côté de sa mère 1 , soit en entier , en faisant de lui le fds d’un marchand de drap 2 , d’un meunier 3 ou d’un laboureur 4 .
Les poètes postérieurs n’ont presque rien trouvé à ajouter au caractère du Cid , et les romanceros du XVI e siècle , qui ne comprenaient plus la tradition et qui se trompaient môme sur le sens des expressions les plus usitées 5 , ont entièrement gâté le héros castillan en faisant de lui un galant beau diseur, de même qu’ils ont gâté Chimène en la présentant comme
1) Cronica general, fol. 280, col. 1 et 2.
2) Cronica rimada , vs. 869 et suiv.
3) Chanson du Cid , vs. 3389 et suiv.
4) Romance « Très Cortès armera el Rey. »
5) En voici un exemple : Dans les piîices anciennes , Gomez de Gormaz est surnommé el coude lozano , le comte vigoureux , robuste ; mais les romanceros modernes ont pris cet adjectif pour un nom propre (le comte Lozano).
une dame romanesque et. sentimentale. Les moines eurent la main plus heureuse , et leurs légendes se distinguent par une charmante naïveté.
Le Cid ne devint pas le héros favori de tous les moines , comme il devint l’idole de tous les nobles et de tous les paysans, car en général les moines soutenaient la royauté contre la noblesse. Quelquefois, il est vrai , ils se montraient peu respectueux envers les rois, et le langage que l’ancien poète Gonzalo de Berceo prête à Domingo de Silos , quand il parle au roi Garcia , ne diffère pas beaucoup du langage que les chevaliers tiennent dans les romances Mais ce n’est que dans des circonstances exceptionnelles que les moines parlaient ainsi; d’ordinaire ils étaient pour le roi , qui les protégeait contre la noblesse , et qui rebâtissait leurs cloîtres, souvent pillés et brûlés par les grands seigneurs 2 . Cependant le Cid devint le héros favori des moines d’un seul couvent bénédictin , de celui de Saint-Pierre-de-Cardègne. Là tout rappelait sa mémoire ; là se trouvaient son tombeau , sa bannière, son bouclier, sa coupe de cristal violet, la croix qu’il portait sur la poitrine et qui contenait, disait-on, un morceau de la vraie croix, l’un des coffres qu’il laissa en gage aux juifs de Burgos, et plusieurs autres reliques, plus ou moins apocryphes. Non
1) Vida de S. Domingo de Silos, copia 127 et suiv.
21 Voyez, par exemple, Sandoval, S. Pedro de Eslonça, fol. 37.
contents de posséder Je tombeau du Cid lui-même , les moines de Cardègne disputèrent à ceux de Saint-Jean de la Pefia l’honneur de posséder celui de Chimène; ils montrèrent même les ossements de cette dame , «mais ils sont si grands qu’ils font peur, dit Sandoval , et ils paraissent plutôt d’un homme que d’une femme. » Ils prétendirent aussi que c’était dans leur église que reposaient le père et la mère du Cid , ses ■deux filles, son fils Diégo, son gendre Sancho d’Aragon (qui est enterré à Saint-Jean de la Pefia et qui n’épousa nullement une fille du Cid) , son petit-fils , le roi Garcia de Navarre (qui est enseveli dans la cathédrale de Pampelune), l’évêque Jérôme (dont le tombeau est à Salamanque) , et enfin le comte don Gomez de Gormaz et son épouse, qui, d’après les romances, furent les parents de Chimène*. On le voit : Saint-Pierre-de-Cardègne devint un véritable panthéon , consacré à tous les personnages , réels ou fabuleux , qui avaient eu quelques rapports avec le Cid de la réalité ou avec celui de la poésie populaire ; et si cette quantité de tombeaux où reposeraient des individus qui sont enterrés ailleurs ou qui n’ont jamais existé , ne plaide pas trop pour la bonne foi des moines, elle prouve du moins que, parmi eux, la mémoire du Cid était fort en honneur. C’est ce qu’ils montrèrent du reste par leurs légendes.
1) Voyez Sandoval , S. Pedro de Cardena , h la fin.