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La plus ancienne de ces légendes parait être celle du lépreux. On la rencontre déjà dans la Cronica rimada 1 , et elle se trouve aussi dans la General 2 . 11 y a quelques légères différences entre ces deux récits , l’auteur de la Rimada ayant sans doute suivi la tradition orale, et celui de la General, la tradition consignée dans la légende écrite de Cardègne; mais voici la substance des deux narrations.
Etant arrivé à un gué, Rodrigue trouva un lépreux qui s’était enfoncé dans la bourbe , et qui priait les passants de le tirer de là et de l’aider à passer la rivière. Tout le monde fuyait le contact de ce malheureux ; mais Rodrigue eut pitié de lui : il le prit par la main , l’enveloppa d’un manteau , le plaça sur un mulet et le conduisit à l’endroit où il allait coucher. A la chute du jour , il le fit asseoir à ses côtés et l’invita à manger avec lui dans la même écuelle , tandis que les autres chevaliers, qui s’imaginaient que la lèpre était tombée dans leurs assiettes, se hâtaient de quitter l’appartement. La nuit venue, Rodrigue partagea son lit avec le lépreux ; ils couchèrent côte à côte , enveloppés dans le même manteau. A minuit Rodrigue, qui dormait, fut réveillé par un souffle très-lort qu’il sentit passer sur ses épaules. Ne trouvant pas le lépreux et l’ayant appelé en vain ,
1) Vers 557 — 579.
2) Fol. 281.
il se leva et alla chercher une lumière; niais le lépreux avait disparu. Rodrigue s’était recouché laissant la lumière allumée, lorsqu’un homme vêtu de blanc se présenta à lui et lui demanda: «Dors-tu, Rodrigue P — Non, répondit le chevalier, je ne dors pas; mais qui es-tu, toi qui répands une telle clarté et une odeur si suave ? — Je suis saint Lazare. Sache que le lépreux auquel tu a fait tant de bien et tant d’honneur pour l’amour de Dieu , c’était moi ; et pour te récompenser, Dieu veut que, chaque fois que tu sentiras le souffle que tu as senti celte nuit, tu conduises «à bonne fin toutes les choses que tu entreprendras. Ton honneur croîtra de jour en jour, Maures et chrétiens te craindront, tu seras invincible, et quand tu mourras, tu mourras honorablement.»
Quand on se rappelle quelle aversion les lépreux inspiraient à cette époque, où l’on considérait la lèpre comme un châtiment de Dieu, on ne peut qu’admirer cette louchante légende , tout empreinte de l’esprit de l’Evangile.
Connue on ne se contentait pas d’un seul miracle on en inventa plusieurs autres. Un moine de Cardègne les consigna par écrit sous le pseudonyme d’Abenalfarax 1 , et voici ce qu’il raconte:
Lorsque le Cid, étendu sur son lit, songeait aux moyens de repousser Bucar, le fils du roi de Maroc,
1) Voyez plus liant, p. 55- 5S.
qui marchait contre Valence avec une nombreuse armée , il aperçut tout à coup une grande clarté , sentit une odeur suave , et vit devant lui un homme qui portait des vêtements blancs comme de la neige. C’était saint Pierre. «Je viens l’annoncer, dit-il, qu’il ne te reste que trente jours à vivre; mais Dieu veut te faire la grâce que les compagnons mettent en déroute le roi Bucar , et qu’étant déjà mort , tu sois cependant vainqueur dans cette bataille. Dieu t’enverra saint Jacques pour t’aider; mais auparavant tu feras pénitence de tous tes péchés. Pour l’amour de moi et à cause du respect que tu as toujours eu pour mon église qui se trouve sur les bords de l’Arlanza 1 , Jésus-Christ veut qu’il t’arrive ce que je t’ai dit. » Fort joyeux de ce qu’il venait d’entendre, le Cid se leva pour aller baiser les pieds à l’apôtre , mais celui-ci lui dit: «Ne te donne point de peine, car tu ne pourrais arriver jusqu’à moi ; mais sois convaincu que tout ce que je t’ai annoncé arrivera.» Cela dit, l’apôtre remonta au ciel.
Le lendemain matin, le Cid rassembla tous ses chevaliers dans le château et leur dit: «Je n’ai plus que trente jours à vivre ; j’en suis bien sur, car déjà depuis sept nuits, des visions me poursuivent; je vois mon père Diégo Laïnez et mon lils Diégo Ruyz, et chaque fois qu’ils m’apparaissent , ils me disent: — Vous
1 ) Saint-Pierrc-de-Cardègnc.
tics resté bien longtemps ici ; venez nous rejoindre drns le séjour des bienheureux ! — Or , vous savez que le roi Bucar vient vous attaquer avec des forces si grtndes , que vous ne pourriez défendre Valence ; mais avec le secours de Dieu , vous le vaincrez en bataille ranjée; doua Chimène sera sauvée ainsi que vous tous, et avant de vous quitter, je vous dirai ce que vous avez à faire. » Quand il eut fini de parler , il se senti 1 , malade. Néanmoins il alla à l’église de Saint- Piern, et en présence des chevaliers, des dames et du peuple , il confessa tous scs péchés et toutes ses erreurs à l’évêque Jérôme, qui lui donna l’absolution après lui avoir imposé une pénitence. Puis il dit adieu à tout le monde , et , étant rentré dans le château , il se mit au lit pour ne plus se relever. Chaque jour il se sentait plus faible, et quand il ne lui resta que sept jours à vivre, il fit appeler Chimène et Gil Diaz, et les pria de lui donner le baume et la myrrhe dont le grand Soudan de Perse , qui avait entendu parler de ses exploits , lui avait fait cadeau. Il prit «ne cuillerée de ces substances, qu’il mêla, dans une coupe d’or-, avec de l’eau rose. Depuis lors il ne prit d’autre nourriture qu’une cuillerée de baume et de myrrhe par jour; sa chair en devint plus belle et plus fraîche , mais ses forces diminuèrent de plus en plus.
La veille de sa mort, il lit appeler Chimène, l’évêque Jérôme, Alvar Fafiez, Pero Bormudez cl Gil Diaz.
Quand Ils furent tous réunis autour de son lit, il leu/ paria de celte manière: «Quand j’aurai cessé de Vvre, vous laverez plusieurs fois mon corps, et veus l’oindrez, depuis la tête jusqu’aux pieds, avec le baume et la myrrhe qui se trouvent dans ces Lobes. Vous, doua Chimène, vous ne pousserez pas de Cris quand j’aurai rendu le dernier soppir , et vous enpêcherez aussi vos dames de le faire , car il ne faut pas que les musulmans aient connaissance de ma Mort. Ensuite , lorsque le roi Bucar sera arrivé devant la ville et que vous voudrez retourner en Castille , vous devrez en avertir vos soldats en leur demandant le secret , afin qu’aucun Maure du faubourg d’al-Coudia ne le sache, et vous ferez charger les bêtes de somme de tout ce qui mérite d’être emporté : c’est à vous particulièrement , Gil Diaz, que je confie ce soin. Puis vous placerez mon corps , armé de pied en cap , sur mon cheval Babiéca; vous l’attacherez de manière qu’il ne puisse pas tomber, et vous mettrez mon épée Tizona dans ma main ; cela fait , vous irez combattre le roi Bucar, et vous pouvez être certains de le vaincre, car Dieu m’a promis qu’après ma mort je remporterai une grande victoire. »
Le lendemain , le Cid dicta son testament , et à l’heure de sexto, quand il sentit sa fin approcher, il pria l’évêque de lui donner le corps du Seigneur. Il le reçut avec beaucoup de dévotion, et, ayant prononcé une courte prière, il rendit son âme «à Dieu. Ses
amis lavèrent deux fois son cadavre dans de l’eau chaude et une fois dans de l’eau rose; puis ils l’embaumèrent comme le Cid l’avait ordonné.
Trois jours après , Bucar dressa ses quinze mille tentes devant les portes de Valence , et plaça aux avant-postes , tout près de la muraille , un corps de deux cents négresses, qui avaient la tète rasée à l’exception de quelques mèches de cheveux au sommet , car elles accomplissaient un vœu qu’elles avaient fait. Pendant douze jours , les compagnons du Cid défendirent bravement la ville , et le treizième jour, quand ils curent tout préparé comme leur chef le leur avait ordonné, ils prirent, à l’heure de minuit, la route de Castille. L’avant-garde , commandée par Pero Bermudez , qui portait la bannière du Cid, se composait de quatre cents chevaliers ; quatre cents autres veillaient sur les bétes de somme. Ensuite venait Babiéca. Il portail le cadavre embaumé du Cid, que Gil Diaz avait attaché sur son dos au moyen d’une machine fort ingénieuse , et qui , le bouclier au cou , le heaume sur la tête et l’épée dans la main, paraissait vivant ; le visage avait bonne couleur , les yeux étaient ouverts et la barbe était arrangée avec soin. D’un côté marchait l’évêque Jérôme , de l’autre , Gil Diaz , et cent chevaliers d’élite servaient d’escorte. Chimène et ses dames , accompagnées de six cents chevaliers , fermaient le cortège , qui se mit à défiler avec une lenteur solennelle et en gardant le plus pro-
fond silence. Au moment où les derniers Castillans quittèrent la ville , le soleil sc levait, et alors Alvar Fanez, qui avait déjà rangé ses soldats en bataille, fondit sur la division qui était la plus rapprochée des remparts, celle des négresses *. Il tua cent d’entre elles avant qu’elles eussent eu le temps de s’armer et de monter à cheval. Les autres , toutefois , soutinrent le choc des ennemis, et comme elles savaient très-bien manier l’arc, elles leur causèrent beaucoup de dommage ; mais quand celle qui avait le commandement eut été tuée i , elles prirent la fuite. Les chrétiens attaquèrent alors le gros de l’armée musulmane, et en ce moment-là, la prédiction de saint Pierre s’accomplit. Les Maures se crurent attaqués par soixante mille cavaliers vêtus de blanc et commandés par un homme de haute taille, qui, monté sur un cheval blanc , tenait dans la main gauche un étendard de la même couleur , et dans la main droite , une
1) L’ensemble du récit montre suffisamment qu’on doit lire : aquellas moras au lieu de aquellos moros.
2) La légende dit a son sujet ( General , fol. 362) : » L’histoire dit • que cette négresse maniait l’arc turc avec une adresse merveilleuse ,
et que pour cette raison on l’appelait en arabe nuçjueymat turya , ce qui veut dire: étoile des arcs de Turquie.» Il paraît qne le légendaire , qui présente son travail comme traduit de l’arabe , a voulu placer une expression empruntée h. cette langue ; toutefois il ne l'a
pas comprise , car J ne signifie pas : étoile des arcs de
Turquie (ce qui , en tous cas , serait un non-sons) , mais bien , la petite e'toile parmi les Pléiades.
épée flamboyante. Épouvantés par ce spectacle étrange , ils prirent la fuite , et tandis que l’arrière-garde de l’armée chrétienne faisait halte dans une plaine , les troupes d’Alvar Fanez et de Pcro Bcrmudez poursuivirent les Maures et les forcèrent à se rembarquer avec tant de précipitation que dix mille d’entre eux se noyèrent. Ayant pillé le camp ennemi , les vainqueurs rejoignirent leurs compagnons , et alors ils continuèrent emsemble, mais à petites journées, leur route vers la Castille.
Quand ils furent arrivés à Saint-Pierre-de-Cardègne , ils n’ensevelirent pas le cadavre du Cid , mais ils le placèrent sur un siège d’ivoire à droite de l’autel , la tête appuyée sur un coussin de pourpre. Portant un habft de la même étoffe , le Cid laissait reposer la main gauche sur son épée Tizona , et la main droite sur les fils de son manteau; au-dessus de sa tête il y avait un dais magnifique , à ses propres armes et à celles de Castille et de Navarre. L’abbé don Garcia Tellez et Gil I)iaz fondèrent un anniversaire, et chaque fois qu’ils le fêtaient , ils donnaient de la nourriture et des vêtements' à un grand nombre de pauvres.
Le jour où l’on célébrait le septième anniversaire , il ne se trouvait personne dans l’église , car comme la foule, parmi laquelle il y avait beaucoup de juifs et de Maures , était trop nombreuse pour que l’église put la contenir , l’abbé prêchait sur la place en plein
air. Or il arriva qu’un juif enlra dans l’église pour voir le Cid, et comme il y était seul: «Voilà donc, se dit-il , le cadavre de ce Rodrigue Diaz le Cid , dont personne n’a touché la harbe tant qu’il vivait. Je veux la lui toucher à présent ; voyons ce qui arrivera , voyons ce qu’il me fera ! » Mais au moment où il étendit la main pour exécuter son projet , Dieu envoya son esprit dans le Cid, et alors la main droite du cadavre saisit la poignée de Tizona et la tira d’un palme hors du fourreau. Le juif tomba à la renverse en poussant des cris épouvantables. L’abbé interrompit son sermon et se précipita dans l’église, suivi de ses auditeurs. 11 trouva le juif étendu sans connaissance sur les dalles, et, ayant jeté les yeux sur le cadavre, il s’aperçut que la main droite avait changé de position. Ramené à la vie par quelques gouttes d’eau , le juif raconta le miracle dont il avait été témoin , et , profondément louché , il se convertit à la foi.
Trois ans plus lard , lorsque le cadavre commença à tomber en putréfaction , ou l’ensevelit ; mais la bière fut déplacée à différentes reprises , et la dernière fois, en 1541, on l’ouvrit. Une odeur suave se répandit aussitôt, et l’on trouva à côté du cadavre, qui était enveloppé d’un vêlement mauresque , une lance et une épée. Il faisait une grando sécheresse à cette époque , et depuis longtemps on avait prié Dieu qu’il daignât, donner de la pluie. Or , dès que la bière
eut été déplacée, une pluie abondante arrosa toute la Castille, bien qu’il y eût certains districts où il n’avait encore jamais plu en même temps que dans d’autres, et ce miracle préserva le pays de la famine.
Le Cid devint donc de plus en plus un saint dans l’opinion populaire. Les soldats se procuraient des morceaux de son cercueil , qu’ils considéraient comme de puissants préservatifs contre les périls de la guerre. Il ne lui manquait que la canonisation en bonne forme , et ce fut Philippe If qui la réclama. Les événements du temps forcèrent l’ambassadeur espagnol à quitter Rome à l’improviste , et l'affaire n’eut point de suite ; mais il est bien remarquable que ce fut le sombre et farouche Philippe II qui demanda que le Cid fût mis dans le catalogue des saints ; le Cid qui était plutôt musulman que catholique, qui, même dans sa tombe , portait un vêtement arabe; le
Cid que Philippe aurait fait brûler par ses inquisi-
teurs comme hérétique, comme sacrilège, s’il avait vécu sous son règne; le Cid que la nation avait idolâtré parce qu’elle le regardait comme le champion de la liberté, de cette liberté que Philippe sut si bien étouffer en Espagne.