V. Le Pardon de Chimène
Le combat va avoir lieu, mais auparavant, Rodrigue tente un dernier effort auprès de Chimène pour obtenir d'elle de mourir de sa propre main. Il ne veut donc pas combattre Don Sanche, et Chimène croit que le courage lui manque tout à coup: "Don Sanche est-il si redoutable? Qui t'a rendu si faible? . . .
Rodrigue va combattre et se croit déjà mort! Celui qui n'a pas craint les Maures ni mon père Va combattre don Sanche, et déjà désespère!"
" Je n'ai plus aucun goût à la vie, lui dit Rodrigue; je n'aurais pas pu vivre cette nuit si je n'avais pas dû combattre pour mon roi et mon pays; mais ce devoir accompli, je n'attends plus que mon arrêt de mort. Seulement vous me traitez bien durement; vous me forcez de mourir de la main d'un étranger:
Je ne mérite pas de mourir de la vôtre:
Pourtant, comme les coups viennent de vous, quoique indirectement, je les recevrai avec joie, et au lieu de combattre, je me présenterai sans défense aux coups de l'ennemi."
— " A quoi penses-tu maintenant, et comment tes sentiments peuvent-ils avoir changé à ce point? Tu as déjà prouvé que:
Ton honneur t'es plus cher que je ne te suis chère,
puisque tu as tué mon père pour sauver l'honneur du tien; ce même honneur existe toujours; si tu te laisses vaincre, on croira que tu l'as perdu, et la honte en retombera sur la mémoire de mon père, car si tu te laisses battre par un autre après l'avoir vaincu, tu abaisseras ainsi son courage et sa valeur." " Non, Chimène, on ne doutera jamais, ni du courage de votre père, ni du mien, après que j'ai vaincu et lui, et les Maures.
On dira seulement: "Il adorait Chimène; Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine.
Elle voulait sa tête, et son cœur magnanime, S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime,
Préférant
Son honneur à Chimène et Chimène à sa vie."
" Eh bien, donc, s'il en est ainsi, vivez pour m'ôter à Don Sanche, et sortez vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix."
Rodrigue est transporté de joie; tout lui semble facile maintenant qu'il sait que Chimène ne le hait
pas. Il court se battre contre Don Sanche, mais ne peut se résoudre à le tuer. Après la première passe, il lui remet son épée et le prie d'aller la porter aux pieds de Chimène.
Celle-ci, voyant l'épée de Rodrigue teinte de sang, croit que son Cid est mort et ne peut retenir sa douleur; elle ne veut pas laisser parler Don Sanche et se rend tout de suite auprès du roi, pour lui dire que justice est faite. Don Sanche l'y rejoint et, avec la permission du roi, raconte comment les choses se sont passées.
" Sire, dit-il, il est bien naturel que Chimène ait été navrée de douleur en supposant la mort de
Ce généreux guerrier dont son cœur est charmé.
" Au début du combat il me désarma et me laissa la vie; puis, comme son devoir l'appelait auprès de vous, il m'envoya à Chimène pour lui raconter l'issue du combat et lui offrir son épée. Chimène m'a cru vainqueur me voyant de retour, et je n'ai pas pu me faire entendre d'elle.
Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux,
" Car ce n'est pas une honte que d'être vaincu par un aussi brillant guerrier que Rodrigue." " Ma fille, dit enfin le roi à Chimène,
Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte; Ton père est satisfait
Ne sois point rebelle à mon commandement Qui te donne un époux aimé si chèrement."
L'infante de Castille, Dona Urraque, se joint à son père pour persuader Chimène.
Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.
Mais Rodrigue ne veut accepter la main de Chimène que lorsqu'elle-même la lui accordera de tout cœur; il préfère encore la mort à un bonheur forcé. Il lui demande de l'envoyer aux expéditions les plus lointaines et les plus difficiles:
Dites-moi par quels moyens il vous faut satisfaire. Faut-il combattre encor mille et mille rivaux?
J'ose tout entreprendre et puis tout achever. Mais Chimène se déclare satisfaite:
Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr; Et quand un roi commande, on lui doit obéir.
Seulement elle ne peut se résoudre à l'épouser; elle consent à le laisser vivre puisque le roi et l'État ont tellement besoin de lui, mais elle croirait avoir trempé les mains dans le sang de son père si elle ne lui restait complètement étrangère.
Le roi respecte cette douleur: il la trouve légitime et espère que le temps aidera à la cicatriser:
Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.
" Pendant ce temps, dit-il à Rodrigue, tu iras combattre les Maures dans leur pays:
Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre, Commander mon armée et ravager leur terre. A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi;
et rends-toi si célèbre
Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser.
Espère en ton courage, espère en ma promesse;
Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi, Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi."