‹ Le Cid et HoraceChapitre 6 sur 8 · III. Pendant le Combat · texte numérisé non relu

III. Pendant le Combat

Sabine et Camille sont chez Sabine; les heures de suspens sont interminables; leurs amis les retiennent ainsi, de peur qu'elles n'aillent sur les remparts et que leur douleur n'affaiblisse les combattants.

De cette maison, dit Sabine^ Pour Camille et pour moi l'on fait une prison. . . . On a peur de nos larmes.

Sans cela nous serions au milieu de leurs armes.

De quoi parlent-elles? Est-il nécessaire de le dire? De leur douleur réciproque. Elles tressaillent au moindre bruit, et leurs craintes augmentent d'instant en instant. Une mauvaise nouvelle certaine serait moins dure à supporter que ces terribles heures d'attente. Leur fidèle amie Julie vient les tenir au courant de ce qui se passe; elle vient de voir toute l'émouvante scène des remparts.

Les guerriers pleins d'une noble ardeur sont prêts à se jeter les uns sur les autres; mais tandis que quelques-uns de leurs frères d'armes les envient et les admirent, d'autres ne peuvent pas supporter la vue de si proches parents prêts à s'entre-tuer. Ils accusent leurs chefs, et le tumulte devient si grand, que pour l'apaiser, le roi Tullus Hostilius fait encore une fois consulter l'oracle. En attendant, on espère de nouveau et la joie rentre encore une

fois dans les cœurs. Mais Camille n'a plus foi aux oracles.

Un oracle jamais ne se laisse comprendre; On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre, dit-elle.

Sabine lui fait des remontrances et lui conseille d'espérer.

" Moi, je n'espère rien," dit Camille, et elle refuse toute consolation.

Julie retourne aux remparts, et pendant ce temps, le vieil Horace leur apporte les nouvelles.

" Mes filles, les dieux ont ordonné que le combat continue. Rome va vaincre

Songez toutes deux que vous êtes Romaines Un si glorieux titre est un digne trésor.

Les dieux l'ont autrefois promis à Enée; un jour viendra où

Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre

et où tout l'univers tremblera sous ses lois."

Il est encore en extase, et voit en pensée Rome triompher de toutes les nations, lorsque Julie accourt lui donner des nouvelles:

" Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits !

Deux sont morts, et l'époux de Sabine est seul vivant et en fuite." Son fils en fuite devant l'ennemi! La foudre tombant à ses pieds n'aurait pas autant ému le vieil Horace. Lui, le vieux lion

" invaincu ", le père et le prêtre de sa famille, il ne reconnaît pas son fils. " Comment,

Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir?

C'est impossible; mon fils connaît son devoir,

Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie!"

"O mes frères!" s'écrie Camille éplorée.

" Ne pleurez pas ceux qui sont morts, dit le vieil Horace; ils sont morts en faisant leur devoir, ils sont heureux: mais pleurez plutôt la fuite de l'autre, et le déshonneur de toute notre race."

" Que vouliez -vous qu'il fît contre trois?" demande Julie, étonnée d'une sévérité aussi grande.

" Qu'il mourût," est la fière réponse. " Mais je ne tolérerai pas que le lâche conserve la vie ; j'userai de mes droits de père pour la lui ôter:

Avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains Laveront dans son sang la honte des Romains."

Page 1