‹ Le cidevant noble, comédie en trois actes, en prose, Par M. Mercier. Représentée, à Coblentz le 2 novembre 1791Chapitre 19 sur 36 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

LE BAILLI, LE BARON, UN PAYSAN, enchaîné avec des cordes et gardé à vue. Plusieurs autres paysans.

Le Baron, toujours dans un fauteuil.

Eh bien! que résulte-t-il de l’information et du procès? . . voyons. . . si tout cela est en règle.

Le Bailli.

Il est convaincu en effet , monseigneur. . .

Le Baron.

Oh ! bien ! bien convaincu !.. oh ! tu es convaincu. ..

Le Bailli.

D’avoir tué un lièvre sur les terres de monseigneur , et ce , avec un court bâton qu’il lui a lancé de loin , avec une très-coupable adresse. . .

Le Baron.

Un c’est comme mille. . .

Le Bailli.

Pas tout-à-fait , monseigneur, car le nombre, d’après tous les juristes , rendroit le délit beaucoup plus grave il vient vous supplier et vous de-

mander grâce.

Le Baron.

Te voilà donc , coquin ? qui oses toucher à mes lièvres ! oh! je te ferai pourrir dans mes cachots.

Le Bailli.

Pardonnez-lui , monseigneur; il a six enfans. . ;

Le Baron.

Est-ce moi ,qui les ai faits , ces enfans ? .

Le Bailli.

C’est pour ces six malheureux rejettons, monseigneur, qu’il a mis le lièvre au pot, dans une saison excessivement rigoureuse.

Le Baron.

Oui , oui ; nourris de mes lièvres , quand ils seront grands , ces maudits enfans feront tout comme leur père ; ils dévasteront, ravageront, pilleront mes terres. . . Un exemple ici, un exemple sévère pour tous les manans nés et à naître !

Le Paysan, avec fierté .

Je ne doutons point de voire volonté à cet

Digiîizod bÿ GôOgfP

( St)

égard. . . mais je ne voulons point ici vous servir de spectacle plus long-tems ; je ne vous supplions pas pour avoir notre grâce : non; faites-nous plutôt

conduire où nous devons être nous serons

beaucoup mieux là qu’en votre présence.

Le Baron.

Insolent! oh! on te fera changer de ton.

Voyez donc? 'c’est du lièvre qu’il faut à la table de ces drôles-là !

. Le Paysan.

Eh! pardié! votre lièvre, pour la cinquantième fois , peut-être avojt été friand de nos choux que nous aivons plantés , sarclés , arrosés ; nous avions été friands à notre tour de tâter un peu de sa peau... il étoit gras de notre potager , et il nous a paru, par notre foi, bien bon à la broche.

Le Baron.

Impertinent ! sais-tu.que tu es devant ton juge , maître et seigneur?

Le Paysan.

Je le savons ; je vous connoissons bien sans doute ; vous faites moins de cas d’un homme que d’un lièvre ; il vaudroit mieux , Dieu me pardonne, avoir tué l’un que l’autre ; les suites en seroient souvent moins fâcheuses.

Le Bailli, tout bas.

Tais-toi, Guillot, tais-toi. . . tu l’irrites. . .

Le Paysan.

Eh !. que cela me fait-il à moi , dans l’excès de ma peine , et quand je suis au désespoir de ma vie ? Loin de me repentir d’avoir tué un de ses lièvres rongeux , je nous consolerions de la prison de six mois, si je les avions tous détruits et jusqu’au dernier.

Le Baron.

Ah ! ah ! patience : on te fera bientôt chanter autrement.

Le Paysan.

Je savons que dans tout votre canton , on préféré une perdrix à un paysan : on mange une perdrix , d'accord; mais les grands n£ nous mangentils pas en détail , en vivant de nos travaux journaliers ? et ne méritons-nous pas protection autant que les perdrix qu’on laisse du moins vivrè abondamment jusqu’au tems qu’on les tue.

Le Baron.

C’est un raisonneur, je crois,., oh! parbleu, tu payeras cher !...

Vous ferez de nous ce que vous voudrez. . . nous

toilà présentement en votre puissance , puisque Dieu l’a voulu ainsi ; mais je n’y serons pas toujours. . . et quand je serons libre. . . alors nous fuirons de vos terres bien loin et même du royaume , que vous seul vous nous aurez fait maudire.

Le Bailli, intercédant .

Ah ! monseigneur , n’écoutez pas ce qu’il dit

dans son désespoir , qui l’aveugle.

Le Baron.

Qu’on emmène ce coquin-là ; qu’on le charge déchaînés , et qu’on ne lui laisse que la respiration de libre. . '

Le Bailli.

Monseigneur , n’écoutez pas votre colère. . . il est dans la douleur et dans son délire.

Le Baron.

Qu’on le mène dans mes prisons. . . vous dis-je. Le Bailli.

De la clémence, monseigneur, de la clémence, si ce n’est pas pour lui , pour sa pauvre famille qui est sans pain. . . . Une femme , six enfans abandonnés à la misère , et qui n’ont que lui pour soutien !... Demandez tous grâce pour lui , mes enfans. . . mettez-vous à genoux. . .

F q ü i. e de Pa y s A N s , se mettant à geuoux.

Grâce! grâce! grâce, monseigneur ! grâce ! il a six enfans. . . pardonnez -lai d’avoir mis votre lièvre au pot; il n’y avoit rien alors à manger

dessus la terre.

Le Baron, se levant , courant à ses armes

Une révolte, à moi , més gens, une révolte!

Foule de Paysans.

Eh ! nous sommes tous à genoux.

' Le Baron.

Rébellion! rébellion! . . Hola, mes hallebardes, mes fusils... [Il prend un fusil.) Ou’on ferme les portes du château; qu’on arme tous mes gens; qu’on lève les pont-levis. ,

Le Bailli, à part.

Il y a plus de cent ans que les chaînes rouillées en sont rompues.

Le Baron.

Et vous , obéissez , bailli ; obéissez sur le champ, ou je vous fais faire votre procès à vous-même.

Le Bailli.

A moi , monseigneur ! est-il défendu d’intercéder? ... (à part.) son cœur est de broqie.

Oui , vous êtes un révolté. . . et vous portez dans tous vos gestes , le caractère d’un séditieux': prenez garde ; vous répondrez aux loix de la seigneurie. Allez , je n’écoute plus rien . . Pour la dernière fois qu’on le mène au cachot. . . pieds et poings liés... au plus profond cachot, [à un domestique.) et qu’on

me serve, j’ai faim comme six loups.

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