‹ Le cidevant noble, comédie en trois actes, en prose, Par M. Mercier. Représentée, à Coblentz le 2 novembre 1791Chapitre 3 sur 36 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

E RASTE,'' CAROLINE.

E R A S x E , étonné.

T e voilà , Caroline , ; si matin ?' 1 *

Caroline.

: ‘On m’a mise à la porte, hier , avant le dîner, et je suis venue à la ville. Je l'ai quitte ce vieux château sans proportions et sans ailes , entouré de fossés bourbeux et flanqué de six tourelles ; de tous côtés des écussons verdâtres , et des crénaux,

et des crevasses , des jours étroits , des portes bien basses, des halles au lieu de salions; dans de gros murs , pour escaliers des entonnoirs et puis de larges foyers,de briques par où" entrent et siflent les trente-deux vents; enfin , j'ai dit adieu au plus gothique, au plus noir des châteaux , et j’imagine bien que Pharamond liabitoit ce noble et triste donjon , lorsqu’il fit publier la loi salique.

Mais , que deviendra ta pauvre maîtresse , elle qui n’avoit que toi pour confidente ?...

Car o-l i n e.

Je l’ai quittée noyée dans les pleurs , suffoquée par les sanglots qui l’empêchoient de parler ; elle ne pouvoit que s’écrier : malheureuse que je suis ! . . . Tenez , voici une lettre qu’elle a écrite à la dérobée.

Donne : je réconnois l’écriture d’une main. .

( Après un silence. ) Elle me prie , avec instance de l’aller voir , d’arriver chez elle d’assez bonne heure pour prévenir le retour de son pcre , qui doit aller à la chasse. . . Elle me dit que ses malheurs sont parvenus à leur comble.

Caroline.

Je ne sais comment elle y résiste encore, à vous dire vrai. ....

Père inhumain ! mon cœur est déchiré.

Caroline.

Prenez pitié de ma maîtresse ; elle croit à votre probité : prenez un parti décisif ; enlevez-là. . . .

Que dis-tu ? . . . .

Caroline.

Transportez -là chez son oncle ou dans un couvent.

Tu perds le sens. : . . Caroline.

Caroline.

Ce ne sera •point un crime. . . . Elle a vingt-trois ans. . . . ,Tout le monde vous en saura gré.

Son oncle désappronveroit formellement une pareille entreprise. ...... D’ailleurs , l’honnête-

liommc obéit aux loix , toutes cruelles qu’elles

sont ; il respecte l’ordre public et l’autorité paternelle , jusques dans l’inhumain qui en abuse.

Caroline.

Elle ne vous a point dit la vingtième partie de ce qu’elle a à souffrir; s’il est grossier devant le monde , il est insupportable et féroce en particulier ; il ne craint point de profaner , par les juremens les plus effroyables , les oreilles timides et chastes de sa fille , qui est une colombe pour la douceur , et un ange pour l’innocence.

Erasth.

Hélas !

Caroline.

Je ne regrette que ma maîtresse. ... Je ne suis restée si long-tems dans cet ennuyeux château , qu’à cause d’elle.

Je le sais.

Caroline.

Jusqu’ici vaincue par ses prières ; j’ai combattu... Et qui résisteroit à ses larmes ?... Mais enfin j’ai dû sortir. - ,

Tu es bien sûre qu’elle m’aime?

Vous êtes bien peu pénétrant , ou bien exigeant, si vous en doutez. . . . Elle vous préfère à tous ceux

qu’elle a vus Elle prononce fréquemment

votre nom. . > . Ne manquez pas de vous rendre aujourd’hui au château. . . et de bonne heure.

Hélas ! l’intérêt dû à ses malheurs m’avoit déjà favorablement disposé pour elle. ... Je les avois appris par la voix publique. Un jour que le père ctoit allé faire une coupe de bois autour de son parc, j entrai pour mieux m’assurer de son état , et je la trouvai pleine de grâces , d’esprit , de sagesse , de modestie et d’une figure qui annonçoit lame la plus courageuse et la plus élevée.

•. Caroline.

Ah ! monsieur , que seroit-ce donc , si le chagrin qu elle ne peut vaincre , n’altéroit pas sa

beauté? Vingt fois elle m’a parlé de cette

première entrevue. ..... mais ce vilain marquis qui l’obsède toujours.

Je ne lui fais pas l’honneur de le -redouter.

Caroline.

Mais , prenez-y garde ; si le Baron fait un choix

par lui-même, ce ne sera que d’un homme élevé dans ses principes ; or , ce marquis , vieux , débauché , qui parle sans cesse mal des femmes , paroît lui convenir.

Seroit-il possible?. . . Tu m’allarmes.

Caroline.

Je voüs le répète , enlevez-là , monsieur , enlevcz-là , je vous en supplie. . . .

Mais tu extravagues , Caroline.

Caroline.

Vous ferez une action charitable , et dont tout le monde vous remerciera.

Je ne puis rien oser , parce qu'on ne verroit que l’action criminelle , et non les motifs qui pourroient l’excuser. . . . Puis , les loix qu’il faut respecter !

Caroline.

Les loix doivent-elles éterniser notre infortune? Je ne serois pas embarrassée , moi , de prouver devant les tnbunaux que cela deviendroit très-légi-

•time ; car il y va de sa vie, monsieur ; j’en suis sûre.

Tu me déchires l’ame.

Caroline.

Et pourquoi donc ne pas permettre à une femme de plaider une bonne fois une pareille cause et qui l'intéresse de si près , là en présence des magistrats assemblés ? On entendroit des raisons nouvelles, et que fous vos avocats n’ont jamais entrevues ; car ils ne sont pas nous.

Hélas !

Caroline.

Vous soupirez. , . . grande ressource! . . . Elfe se consume ; elle périt.

- Et où est-il son bourreau ?

Caroline.

Il est dans les champs ; en guêtres ; la carnacière sur le dos , faisant enrager ses voisins et toutes les bêtes du canton , mais je l’entends. . . .

c’est lui. ... le terrible homme! mon

sang se glace. . . . cachez-moi bien. . . ,

Personne ne te verra , passe par ici. . . ( Caroline entre dans un cabinet. ) Quel supplice que d’avoir à cacher le sentiment pénible que m’inspire sa présence.

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