‹ Le ciel dans l'eau, poèmes et théâtreChapitre 27 sur 76 · MON AME DE CE SOIR · texte numérisé non relu

MON AME DE CE SOIR

Ma pauvre âme, de quoi, ce soir, êtes-vous faite ? Quels regrets sont en vous obscurs et douloureux ? Vous m'êtes lourde comme un lendemain de fête A faire croire, hélas ! qu'hier fut bien heureux.

J'aime. Je suis aimé. Ma maîtresse est fidèle. Je n'ai jamais souffert encor profondément. J'ai tendrement passé ma journée auprès d'elle ; Ah ! pourquoi suis-je donc si triste en ce moment ?

Le bonheur a pour moi fait tout ce qu'il peut faire ; L'amour a dans mes bras versé toutes ses fleurs, Et pourtant le destin me paraît bien sévère, Et je sens dans mon âme un grand désir de pleurs.

On dirait qu'aux bontés du sort mon cœur résiste. Pourquoi ne bats-tu pas plus vite, cœur ingrat? Si le bonheur ne peut te guérir d'être triste. Que fera la douleur, quand la douleur viendra?

Mon âme de ce soir, impossible à connaître, Quelque sujet de pleurs m'aurait-il effleuré? Mon âme de ce soir m'a répondu : « Peut-être (( Y a-t-il trop longtemps que tu n'as pas pleuré.

9 Janvier 1911.

PANIQUE DE FEUILLES

Loin des grands jardins qui s'endeuillent, Vers quels rêves, quels lendemains, Courez-vous donc, les vieilles feuilles,. Quand les vents d'automne vous cueillent Et vous roulent sur les chemins ?

Quel effroi, quel remords vous hante ?

Quel châtiment poursuit vos pas ?

Et suant toutes l'épouvante.

Sans vous tourner vers la suivante, Ou'emportez-vous entre vos bras ?

Les richesses sont dévorées, Tout l'or des bois s'est envolé, Et vous, dans les pauvres orées, Vous passez riches et dorées...

Les feuilles ! Qu'avez-vous volé ?

(( Laissez-nous fuir ! faites-nous place « Nous emportons l'été vermeil !

« Le lac s'est raidi sous la glace, (( L'ombre s'avance ; la mort passe, « Nous sommes pleines de soleil !

(( Ouvrez-nous toutes les barrières !

« Le soleil est mort ce matin,

(( Et nous allons vers les clairières,

« Porter les volontés dernières

« De notre grand ami lointain !

PANIQUE DE FEUILLES

« Il est mort . C'est la nuit ou l'ombre (( Oui nous l'auront assassiné, (( Par-dessus la campagne sombre, (c Voyez, de décombre en décombre, « Rouler son chef découronné !

(( Il est mort. La terre honnie

(( Va-t-elle périr maintenant ?

(( Non, car nous, les feuilles jaunies,

« Soleil, avant ton agonie

« Nous volions ton front rayonnant.

« Tous les jours sur nos humbles tiges,

« Pauvres feuilles que nous étions,

« Nous dressant malgré les vertiges

« Vers l'orient et ses prodiges,

(( 0 grand Soleil ! nous te guettions.

(( Et, depuis ton aube qui tremble (( A ton grand crépuscule ombreux, « Feuilles des chênes et des trembles, « Dans nos rameaux, toutes ensemble, « Nous buvions ton or généreux !

L'or dont le couchant se décore, L'or dont le flot s'est irisé, • L'or du midi, l'or de l'aurore, Tous les ors, et d'autres encore, Nous avons tout thésaurisé !

Et maintenant, dépositaires.

Soleil, de tes derniers rayons, Nous allons vers les bonnes terres Encourager tous les mystères Et réchauffer tous les sillons !

Nous allons, nous, les vieux ombrag( De vos grands jardins éclatants.

Apporter à vos labourages.

Aux germes qui se découragent, Tous les souvenirs du printemps.

Mais qu'elles sont loin vos charrues Notre or attire le malheur, Sur nous tous les crimes se ruent ; Le vent nous guette au coin des rues Et nous poursuit comme un voleur !

PANIQUE DE FEUILLES

Qu'importe ! Vers les humbles choses.

Les champs qui doutent du Réveil, Nous emportons l'or et les roses Qui sont en nos fibres encloses, En attendant l'autre Soleil ! »

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