DES IMAGES
Ne pensons plus. Fermons autour de nous les livres, Mon âme souffre trop à se chercher toujours. De l'effort de connaître, enfin, qu'on la délivre ! Sans les interroger, laissons couler les jours.
Les livres me font mal. C'est un labeur sans trêve D'y suivre, pas à pas, leurs sens clairs ou profonds. Dans l'espoir d'y trouver un écho de son rêve : Les livres n'ont jamais les sens que nous rêvons.
Mais ne regardons plus que de belles images ;
Que, pendant de longs jours, nos yeux ne soient peuplée
Que de cimiers tremblants, de robes à ramages,
De palais de légende et d'azurs introublés.
Dans l'image qui fit notre enfance éblouie. Que nos humbles raisons trouvent des appuis sûrs, Et que notre âme soit tendrement envahie Par la sécurité des ors naïfs et purs.
Voici l'embrassement d'Oreste et de Pylade, — Voici l'enfant prodigue au logis revenu ; — Plus loin, des chevaliers partent pour la croisade, Et voici le château du héros inconnu.
Qu'un penseur acharné, fils lointain des vieux mages. Élève dans la nuit l'autel décourageant : Je veux, pendant huit jours, croire au Dieu des images Si l'imagier lui fit une barbe d'argeïit.
28 Septembre 1910.
LES MOTS
J'aime, d'un amour idolâtre, Ces rubis, ces ors, ces émaux, Humbles acteurs du grand théâtre Que la Pensée ouvre : — les mots.
J'aime les mots recéleurs d'âmes.
Les fluides et les rugueux ; Lf s mots-rois, les mots-belles damrs, Les aristocrates, les gueux.
Ceux qui vous ont des origines Autant que messieurs les humains Arrivant de Grèce ou des Chines Munis de tous leurs parchemins ;
Ceux dont la généalogie Ne monte pas à Manitou, Bâtards sans étymologie Venus un jour, l'on ne sait d'où...
Mais de l'Idée, altière reine, Chacun d'eux, serviteur féal.
Support de l'âme éthéréenne.
Pied-à-terre de l'idéal ;
Bégaiement d'un rêve qui jase.
Anneaux légers et bruissants De la chaîne d'or de la phrase ; Bruit des cerveaux réfléchissants ;
Les mots, population crâne Et sans chefs, — prêtre ou général, De fourmis portant sur leur crâne Un morceau du sens général ;
LES MOTS
Mots, chapelets aux graines lentes, Vers le sommeil nous attirant...
Fouets aux lanières virulentes Chassant des trônes les tyrans !
Mots que l'on met dans les prières Et qui nous font mettre à genoux..
Mots qui font tomber les barrières Et claquer drapeaux et burnous !
Pionniers qu'en sa marche allante L'esprit humain a suscités ; Mots, jalons que la raison plante, Dans le pays des vérités.
Oh ! qui que vous soyez, — mot rare Dans les glossaires sommeillant, Ou mot taillé dans le carrare, Vers les siècles appareillant ;
Mot banal toujours sur la brèche Et pourtant jamais fatigué ; Pauvres mots que l'usage ébrèche, • Mots qui n'ont jamais navigué ;
Flots sur qui l'âme est balancée, Mots, agrafes de diamant Du lourd manteau de la pensée ; Mots de tribun, d'enfant, d'amant...
Oh ! quoi qu'en pense le vulgaire, Notes, fleurs, sons, couleurs, chromos, Mots, je dis que je ne crois guère Que vous ne soyez que des mots...
Vous avez tenu prisonnière L'idée errante, tant de fois.
Qu'elle a laissé de sa poussière Adhérente sur vos parois.
LES MOTS
Car les mots, qu'on dit creux, gardèrent, A leur flanc tenace accolés, Des sens qu'un jour ils possédèrent Et qu'en eux on avait coulés.
Tel l'amant qu'un regret tourmente, Cherche encore sur les coussins, Aux parfums qu'a laissés l'amante Les roses tendres de ses seins :
Mots, vases fins d'où s'évapore La lente odeur d'anciens pensers.
En vous je sens rôder encore Les parfums qu'une âme a laissés.