TRISTESSES
Ur ie Printemps n'est pas, ainsi qu'on l'en soupçonne,
La résurrection après un long trépas,
Le réveil d'une année, une date qui sonne...
C'est le frisson commun de deux cœurs — mais, hélas !
J'ai le cœur lourd d'amour et l'on ne n'aime pas.
Royan, 13 Mai 1907.
MENSONCxES
Dans tous les livres que j'ai lus J'ai trouvé — l'étrange aventure — Du naturel — oh ! beaucoup plus — Que dans l'hypocrite nature.
Les romans que nous écrivons, Tout faux qu'ils soient, sont mieux la vie Que cette vie où nous vivons, Chemin qui chaque jour dévie.
Dans tous les livres que j'ai lus Toute erreur était impossible, Les braves étaient résolus, Hippolyte était insensible.
Tous les méchants étaient méchants, Tous les bons — bons, les sages — sages ; Les Judas n'étaient pas touchants, Les Vénus allaient sans corsages ;
Le Printemps, c'était convenu, Riait de toutes ses pervenches, ' Septembre n'était pas venu Sans faire ployer toutes branches ;
L'être, d'être avait sa raison.
L'histoire portait son intrigue Comme un escargot sa maison, Tout simplement et sans fatigue.
Quand l'amour, à qui chacun doit, Pour se faire payer sa dette Venait toucher du bout du doigt Les amoureux et leur cadette,
MENSONGES
Les amoureux pas bougonnants T'acceptaient, dette bienheureuse.
Et payaient en baisers sonnants Sur les lèvres des amoureuses ;
Car ils ne sentaient pas contre eux En subissant la loi divine Tant de regards malencontreux Que, derrière soi, l'on devine,
Ni, derrière chaque volet, La bégueulerie accroupie Sur tout baiser qui s'envolait Piquer déjà son bec de pie.
Car dans les livres que j'ai lus, Quand la loi subie était douce.
On n'allait pas, hurluberlus, La renverser d'une secousse.
Mais tous les livres que j'ai lus
— Je ne leur cherche point querelle
Naïvement avaient voulu
S'en tenir aux lois naturelles.
Ces bonnes lois que Dieu nous fit :
« L'hiver est froid. — Meure la haine La Terre est riche et vous suffit. — Embrassons-nous à perdre haleine. »
Mais les hommes sont des enfants Qui cassent tout ce qu'on leur donne.
Ils jetèrent à tous les vents La loi réjouissante et bonne.
De leur bonheur fous ennemis, Ils ont, suprêmement stupides, Dans le vin pur de leurs jours, mis La fadeur des eaux insipides.
Des ailes allégeaient leurs pieds, Liberté ! C'était trop commode Lors, ils se sont estropiés Avec les chaînes de la mode.
MENSONGES
Ils portaient dans leur cœur nouveau Les lois de la nature, écrites :
« Amour. Amour. »... C'était trop beau, Accourez, préjugés et rites.
Entre les lèvres des amants Ces magisters de vieille école Ont glissé pudibondement Les parchemins du protocole.
Ils ont enclos — c'est génial — Le terrain des pudeurs admises D'un grand mot.v( Cérémonial ».
C'est glacé comme leurs chemises.
Ils ont terni le front du ciel.
Ils ont effeuillé toute rose, Ils ont à coups d'artificiel Tué le naturel des choses.
Ils ont tout faussé, tout noirci.
Avec le charbon de leurs villes, Tout compliqué, tout obscurci.
Dans leurs mains sournoises et viles.
Et le Bon Dieu voyant comment On dénature sa nature, Comme on lit dans son firmament, Laisse tout choir à l'aventure.
Au cœur me vient grande pitié.
Reste auprès de moi, mon amie, Et jure-moi que Tamitié Doit échapper à leur chimie.
Que si du monde sans amours Toute franchise était bannie, On la retrouverait toujours Dans les yeux clairs de mon amie.
Viens. Tout craque de fausseté, Tout a menti, le gai, le grave.
Mais je crois à la vérité De ton regard libre d'entrave.
MENSONGES
Viens. Nous défendrons à nous deux Tant de beautés qu'on dénature.
Et tout d'abord, ce soir, je veux, A la face de l'imposture,
Cueillant sur ce vieux monde usé.
Où tout est ficelle et spectacle, La franchise de ton baiser.
Sauver l'amour de la débâcle !
Royan, Septembre 1907.