‹ Le ciel dans l'eau, poèmes et théâtreChapitre 67 sur 76 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

AZULINE, puis la REINE AZULINE, passant la têle par-dessus un buisson.

Terre !

La voix de LA REINE

Azuline ? où donc es-tu ?

AZULINE

Tout près, Madam(

Et c'est loin, ça, tout près ?

AZULINE

Encore un coup de rame,-

Vousyserez!

LA REINE, avec résignation.

Allons. Et qu'as-tu découvert ?

AZULINE

Je n'en sais rien, mais c'est charmant, mais c'est tout vert, Les fleurs y sont par cent, les fleurs y sont par mille !

LA REINE

Et n'aperçois-tu pas d'habitants dans ton île 1

AZULINE, amusée.

Ils sont déserts ces lieux. Madame, ou je me perds. Plus qu'aulx: jours de séance une chambre de pairs.

LE MARQUIS DE CARABAS

Et plus embroussaillés qu'un grimoire sinistre Ou le dernier discours de votre grand ministre !

LA REINE

Ah 1 pas de politique ici ! Dis-moi plutôt Ce que tu vois.

AZULINE

Je vois d'abord pas de château.

Bien.

AZULINE

Pas de valets.

LA REINE

Bien.

AZULINE

De dame qui s'ébroue.

LA REINE

Bien.

' AZULINE

Pas de courtisan poseur faisant la roue !

LA REINE

1 r<'s bien !

AZULINE

Pas de ministre éreintant un préfet, > liiiissier, — de député, — d'ambassadeur.

LA REINE

Parfait

Pas de projets de lois, — de rapports noyés d'encre, — De charte, — de discours.

la reine, sautant par-dessus la barrière.

Alors, je jette l'ancre.

(ElJe s'arrête admirative, les mains jointes d'étonnement.)

Oh ! comme c'est joli ! rustique ! inattendu !

AZULINE, qui l'a suivie.

Mais c'est le paradis trouvé, ce coin perdu !

la reine, allant de buissons en buissons et de fleurs'en fleurs.

C'est fleuri !

AZULINE, de même.

Ça sent bon.

LA reine

C'est loin de tout !

* AZULINE

Ça pouss

A la bonne franquette !

LA REINE, de plus en plus enthousiaste.

On marche dans la mousse !

AZULINE

On se pique les doigt s !

On se mouille les pieds !

[ LE MARQUIS DE CARABAS 293

AZULINE

Les fleurs n'ont pas au cou des morceaux de papiers !

LA REINE

Mais ignorant, bouquets, vos tristes esclavages.

Oh ! quels airs sauvageons vous ont les fleurs sauvages !

AZULINE, qui s'est avancée vers le fond, tombe tout à coup en arrêt.

Regardez ! Un moulin... c'est un moulin!

LA REINE, s'avançant.

Tu crois ?

AZULINE

Parbleu ! mais j'en ferais le serment sur la croix ! Voyez plutôt, luisant là-bas sous la lumière. Comme un poisson d'argent frétiller la rivière ! C'est un moulin, Madame, un vieux moulin perclus. Un pauvre vieux moulin, moulu, qui n'en peut plus î

LA REINE

Mais vois donc comme il est assailli par les roses ! Mon Dieu, quelle vieillesse adorable ont les choses... A l'homme les laideurs, les cris, les rudes pleurs... Mais un moulin, ça meurt sans souffrir, sous les fleurs !

AZULINE

Ah ! non, Madam,e, ici, pas de mélancolie ! lit puis, rassurez-vous, vous êtes très jolie ;

Et VOUS pouvez encor, Madame, croyez-m'en, Aux yeux de vos sujets vous montrer décemment.

(Un temps.)

Non, savez-vous plutôt, Madame, à quoi je songe ? Au nez, coquet déjà, mais que la frousse allonge. Que messirfe Orlando, cerbère officiel.

Ferait, s'il vous voyait ! — Ce nez essentiel. Madame, je le vois déjà long d'une toise, Comme s'il se penchait sur l'affaire crétoise. Quand, six heures sonnant, notre homme dépisté Devra rentrer ce soir sans votre Majesté !

LA REINE

Il va falloir partir, c'est vrai... Mais quel vertige M'avait prise soudain? Il faut partir, te dis-je...

AZULINE

Pas encor ; soyons fous comme deux étourneaux ; Restons^ et nous lirons demain dans les journaux : « — Objets perdus : Petite Reine de plaisance. — « La remettre à son peuple inquiet. — Récompense ! »

LA REINE

Non, non, le soir bientôt descendra sur les champs, Et que diraient alors les sages, les méchants. Si, quand l'heure devient plus fraîche et plus obscure, La Reine n'était pas rentrée !

*f LE MARQUIS DE CARABAS 29.")

Eh ! Ton n'a cure Des sages, des méchants et de tous ces oiseaux Que la glu de la cour retient en ses réseaux ! Restons... Pour une fois scandaHsons les hommes, — Tâchons, rien qu'un moment, d'être ce que nous sommes, —

as en faute... Ayons le plaisir éperdu

ivourer le fruit qu'on nous a défendu ;

auvres écoliers dont l'âme est prisonnière,

lis loin des palais l'école buissonnière !

LA REINE

vh ! f ais-toi, car tu vas me convaincre.

AZULINE

Restons...

z, les liserons déroulés en festons, )uL l'air d'offrir au mur, où leur tige s'attache, *our le remercier, des cornets de pistache ; — , ous les buissons muets sont pleins d'oiseaux chantanLs ; Is chanteront ce soir, et maintenant j'entends, »ans l'air où tous les bruits de la ville s'annulent, ^nnrT les clochetons légers des campanules !

l'heure où dans les bois qu'on fit exprès pour eux

'ntrcr en rêvant les couples amoureux...

" hanl fébrilement :)

'imour ! Je me sens, ce soir, une âme prête ; " <: soit d'un carrosse ou bien d'une charrette

Qu'il descende, qu'il ait la faulx ou l'espadon, Il me semble, ce soir...

la reine, l'arrêtant vivement.

Azuline !

AZTJLINE, qui se mord le doigt comme une qui a gaflé.

Pardon !

J'oubliais... ou plutôt, vous voyant moins languide, J'avais étourdiment, pardon... lâché la guide... C'est vrai, je ne dois point parler d'amour.

(Se risquant :)

Pourtant,

Dans les feuilles, le soir, ah ! c'était bien tentant...

(Ça ne mord pas, au contraire.)

Non ! non ! Je n'ai rien dit, rien dit, je vous assure.

(Silence.)

Alors ? ça saigne encor, la petite blessure ?

(La Reine n'a rien à dire.)

Il est donc question, toujours, quoique tout bas, Dans le cœur, du marquis de...

LA REINE, vivement.

Ne le nomme pas !

AZULINE, résolument.

Si, car vous en brûlez, Madame, et car moi-même Je m'intéresse fort à ce grave problème.

Ah ! tu vas réveiller ma peine à chaque pas.

AZULINE

On ne réveille point ceux qui ne dorment pas.

I LE MARQUIS DE CARABAS 297

ta vérité, Madame, oui, la vérité vraie. C'est que vous avez pris le bon grain pour l'ivraie, Et que, comme un enfant casse ses chers joujoux, Un jour qu'il leur découvre un petit défaut, vous. Vous avez, dans votre colère irraisonnée, -6 Taffection qu'on vous avait donnée ! Car, il vous aimait tant, qu'en dehors de vos yeux, Rien ne l'intéressait. Madame, sous les cieux ; Et tout ce que l'on fit pour l'élever au faîte. Dons son inconscience adorable et parfaite D cimoureux étourdi, léger, aérien, M (lame, croyez bien qu'il n'en sut jamais rien !

seul tort fut de vous aimer, — mais, triple croche ! L' femmes ne font pas aux hommes ce reproche !

(Doucement insinuante :)

D';iilleurs, il m'en souvient, votre défunt papa. Qui s'y connaissait bien, ne le condamnait pas. Or, jamais on ne vit de Majesté pareille,

II portait un peu la couronne sur l'oreille, Pourtant tous ses arrêts par le peuple guettés. Parce qu'ils étaient pleins d'indulgentes gaîtés. Furent toujours suivis : son bon sourire auguste Adoucissant en eux ce qu'ils avaient d'injuste...

omme du miel :)

moi, je dis, avec le meilleur des papas : ime-le toujours bien, ton petit Carabas,

Puisqu'il t'aime. Le cœur n'est jamais malhonnête, Crois-tu qu'en politique on ait les mains bien nettes ? Le Seigneur Tout-Puissant m'absolve chaque fois Que j'ai dit, en payant, que deux et deux font trois ! Mais ton marquis, sait-il ce que c'est qu'un concile Seulement ? — Prends-le donc, et si quelque imbécile Vous reprochait encor ce qu'on lui reprocha, Réponds : « Ce n'est pas lui qui l'a fait ! c'est le Chat ! »

la reine

Et voilà que mon cœur complaisamment t'écoute... Ma rigueur, je la sens en moi se fondre toute. Je me heurte à des murs comme en une prison ; Oui faut-il écouter? mon amour? ma raison? Et c'est comme une lutte en moi continuelle ; Suis-je trop indulgente ? Ai-je été trop cruelle ?

(Dans le rêve :)

Oui, dans les premiers jours, croyant obstinément

Qu'il était à jamais indigne, mon amant,

Et que ses yeux avaient menti comme sa bouche,

Je ne regrettais pas ma révolte farouche.

Carte sachant, mon cœur, noble et fier, j'espérais

Que devant cette honte, au moins, tu te tairais !

(( Demain tout sera mort ! » disais-je. — Radotage !

Chaque nouveau « demain )> je l'aimais davantage...

Alors, ne pouvant plus 1(^. liaïr, j(^ compris

'il me fallait, l'aimant, l'embellir à tout prix, maintenant, malgré l'affront que j'efi éprouve, cherche des raisons de l'aimer...

A peine :)

Et j'en trouve.

AZULINE

ez, Madame, il est toujours digne de vous !

LA REINE

is quoi ! tous les propos que nous tenons sont fous ! Paimer ou le haïr maintenant, eh ! qu'importe ? Est-il là ? Va-t-il donc paraître à cette porte ?

(Timidement, inosément, si j'ose dire.)

On meurt d'amour...

AZULINE

Chassez ces pensers attristants...

Je crois qu'on meurt d'amour, mais qu'on y met le temps.

LA REINE, se ressaisissant, nerveuse, puis irritée, puis, etc. «

lire que pourtant je suis Reine, la Reine ! jii' j'avais une fée au berceau pour marraine ! , >M< je tiens sous ma coupe une Chambre, un Sénat,

[)résident, trois fois, que l'on m'assassina ! qu'en tapant du pied pendant qu'on y discute, fusques à l'Occident le bruit s'en répercute ! ^iro que des soldats payés par mes impôts,

1^ de grands bâtiments veillent pour mon repos.

Que les dos des seigneurs s'arrondissent en voûte,

Chaque fois que j'en trouve en passant sur ma route ;

Que je puis s'il me plaît, sur les rênes tirant.

Me payer la douceur d'être un petit tyran !

Que je suis tout, que je puis tout, que tout s'efface,

Lorsque j'ai décidé qu'une chose se fasse...

(Avec une colère de petite fille capricieuse :)

Mais que je ne puis dire à ce petit cœur-là :

<( Je ne veux pas que vous aimiez cet homme, là ! »

(Elle va de long en large. Nervosité :)

Oh ! parfois, il me prend, vois-tu, de ces colères, Contre moi, toi, mon peuple endormi, qui tolères. Quand filles et garçons s'embrassent à merci. Que la Reine n'ait pas sa part d'amour aussi !

(Après réflexion :)

Puis je crois que les gueux connaissant ma détresse S'en vont exagérant devant moi leur tendresse, Et que sur mon passage...

AZULINE, très sérieuse.

Oh ! les inconvenants !

Les bras sont plus serrés, les baisers plus sonnants !

(Farouche :)

Ah ! mais il ne faut pas que longtemps cela dure ! Sans quoi je saurai bien, vindicative et dure. Entre ces amoureux narquois m'interposer, Et décréter, s'il faut...

LE MARQUIS DE CARABAS

AZULINE

L'impôt sur le baiser :

Jrois sols chacun ; sinon, mes petits, l'abstinence ! Ët si notre ministre, après quoi, des finances. De boucler son budget ne trouve le moyen, ©n pourra tous donner sa langue au chat...

(Se reprenant vite ;)

au chien !

LA REINE

on ! non ! non ! Ne crois plus maintenant qu'on plaisante, I comprends que je fus trop longtemps complaisante, ais tout ça va changer ! Ët pour te démontrer u'en une ère nouvelle on va nous voir entrer, : que c'en est fini de la bonne romance, ^ ue le despote en moi s'éveille,...

je commence !

AZULINE, amusée.

)yons ! voyons !

LA REINE, allant vers le fond.

D'abord, ce moulin me convient.

me le faut.

(On entend des pas.)

AZULINE

Voici, précisément, qu'on vient.

(Goqnîllot entre, effaré.)

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