UR PRIÈRE
DE liflDOLESCEHT
Puisque les dieux n'ont pas voulu que je succombe Avant d'avoir connu le plaisir et les jeux, Puisque mon âme, hélas! n'est plus cette colombe Qui glissait, blanche, dans les cieux,
Puisque j'ai dû goûter le désir et la joie, Puisque j'ai vu tomber le soleil dans la mer, Puisque j'ai su lamper, sur des étangs de soie, Le soir qui parfume la chair,
Puisque même je me suis étonné qu'on pleure De porter le printemps en diadème bleu, Il serait bien injuste, ô mes dieux, que je meure Avant d'avoir vécu un peu.
Voyez, je n'ai gardé sur le front nulle trace De ces chagrins troublants par quoi l'on est meurtri. Voyez, le pur été se répand sur ma face : Nul de mes traits n'est assombri!
De l'amour je n'obtins qu'im bref instant de fièvre, Quelques étreintes passagères, des soupirs... Pourtant je sais qu'on mord des âmes sur des lèvres Et que parfois on veut mourir!
Pourtant je sais qu'il est des minutes languides Où la vie elle-même arrête son élan...
On oublie, on est las, l'existence est fluide Et l'on demeure pantelant.
Jusqu'à présent, ô dieux, sous des lumières blêmes Je n'étais qu'un, enfant qui dansait dans le soir, Maintenant j'ai compris ce mystère suprême Que mon cœur n'osait pas savoir.
J'ai compris que l'ardent réseau de cette sève, Dont les pulsations me mesurent le temps, Faisait bouger en moi, pour que je les achève, Quelques rêves déconcertants.
Laissez-moi donc, ô dieux, continuer ma course Dans l'élégant matin si beau, si frais, si bon Qu'on aime à s'y plonger, comme dans cette source Où Diane eût peur d'Actéon.
Permettez-moi de voir cette Italie ardente! Je ne connais encor que les lacs et Milan. Il me reste Venise et Florence et Sorrente, Je ne peux pas mourir avant!
Ah! Laissez-moi le temps de visiter le Caire, Louxor, Philœ, Khartoiim et ces rives du Nil Que j'aime dans Loti et qui doivent me plaire Par leur charme étrangle et subtil.
Je veux voir tous ces royaumes de Mélissinde ! Et puisque enfin je ne suis pas Joffroy Rudel, Peut-être je pourrai poursuivre jusqu'aux Indes Mon voyage d'or et de ciel!
Ah! Pouvoir, essayant les voluptés du monde. Être à la vie un amant brusque et corrompu Qui ne se pâmerait devant sa beauté blonde Qu'après s'en être bien repu!
Lfl IVCEIIiLEUîRE COURSE
Lfl MEIIiliEURE COURSE
S'envelopper un peu de ce mépris moderne
Fait de fatalité Et partir en buvant, en guise de Falerne,
Une tasse de thé.
Partir en se disant enfin qu on a des ailes
Et qu'on va s'en servir, Partir en dégrafant son âme trop réelle
Pour pouvoir mieux sentir.
— Mx —
S'élancer sur la route en trombe, à fleur de terre,
Dans un superbe essor.
S'abreuver de vertige et d'ardeur téméraire
Négligente du sort.
Parcourir les chemins qui traversent les villes,
Gomme des vagabonds, Eviter tous les buts, obstacles inutiles,
Dans de sublimes bonds!
Déchiqueter le vent, l'éparpiller en brises
Et respirer l'odeur Qu'un pur coteau de France exhale et poétise
Avec tant de douceur.
Préférer les parfums plus forts de la vitesse,
Les parfums de l'élan Et les parfums du risque, adorable caresse
A des cœurs pétulants!
Accélérer la course avec cette âpre fièvre
Qu'ont les hommes parfois Lorsqu'ils trouvent la vie et trop lente et trop mièvre
Et qu'ils crispent leurs doigts!
Ne plus songer dans cette folle randonnée
Aux doutes que l'on eut, Et n'être rien que la chimère abandonnée
D'un rêve disparu.
Passer sans s'étonner de la beauté des choses,
Continuer toujours, Ne voyant au lointain que l'horizon de roses
Où s'éteindra le jour!
LE MEIJRTRE
LE MEtf^TRE
Toujours, toujours, toujours, comme une haleine chaude
Qui souffle dans le cou, votre présence rôde
\utour de mon esprit, tel un grand monstre ailé...
Toujours, toujours, et sans qu'il faille l'appeler.
Que ce soit dans un frais bouquet de violettes
Ou parmi le flon-flon des musiques de fête,
Je la sens là. Je sens passer et revenir
Cette forme fluide où votre souvenir
Se précise : C'est vous toujours, lointaine amie!
Et je n'ai pas besoin de ces photographies,
De ces lettres ou bien de ces cheveux coupés
Pour voir réapparaître en un songe estompé
Toujours le même corps et les mêmes prunelles! Eh bien, grand Souvenir, dont Tétreinte immortelle Semble même vouloir survivre à mon tombeau, Pour la dernière fois, la dernière, sois beau!
0 cher grand Souvenir, toi qui te perpétues
Comme un pain quotidien, il faut que je te tue!
Il faut qu'elle se taise enfin, ta voix de feu,
Il faut nous séparer, il faut nous dire adieu!
Ahî J'ai trouvé pour toi un étrange supplice!
Tu vas parler ce soir pour la dernière fois
Si fort et si longtemps que jamais tu ne puisses
Après cela parler encor. Rappelle-toi
Tous les secrets, tous les détails, les moindres gestes,
Les jours heureux luttant avec les jours funestes,
Parle, grand Souvenir! Qu'en me penchant vers toi
Ta lèvre avec ton souffle épanche une autre voix!
Redis-moi pour jamais, Souvenir que je touche,
Le parfum de l'automne et celui de sa bouche,
Le parfum de l'automne oii notre amour est mort!
Redis les arbres roux, redis les voûtes d'or!
Qu'elle éclate à nouveau pour mes yeux la mitraille Du flamboyant coucher de soleil sur Versailles! Allons, grand Souvenir, raconte, épuise-toi! Que je me voie moins jeune et moins vieux à la fois! Souvenir, souviens-toi et que ta voix s'enroue A dépeindre les couleurs pâles de ses joues. Le cerne de ses yeux qui voyaient l'avenir, L'arc-en-ciel des sourcils...
Souviens-toi, Souvenir!
Et quand tout sera dit et que, fantôme vide, Tu prendras cette forme incertaine et livide Des mourants, je ferai, comme un suprême encens. Monter vers toi l'adieu de ma chair, de mon sang. De tout mon être enfin tremblant et frémissant! Alors, tout étonné d'être seul sans entendre Les accents familiers d'une voix grave et tendre. Je reprendrai plus paisiblement mon chemin Sans chercher à saisir quelque invisible main!
li'ÉTA^G DÉSENCHANTÉ
Mon cœur dans le silence a soudain tressailli Comme une onde que trouble une brise inquiète.
Albert Samain.
L'ÉTANG DÉSEr4CHflHTÉ
C'est un étang qui fut connu Jadis pour sa douceur divine...
Il vit des serments ingénus Comme le Lac de Lamartine.
Il entendit des mots d'amour, Il fut témoin de bien des choses, Mais de ses anciens atours Tout s'est éteint, jusqu'à ses roses.
Toutes les fleurs, depuis T œillet Jusqu'à la calme primevère, Qui naguère s'éparpillaient Sur ses bords en ombres légères,
Toutes les fleurs Tont délaissé!
Aucun charme ne s'y déploie Et de son glorieux passé Il n'est resté que l'eau de soie.
Près de ce langoureux étang Qui semble éloigner toute vie, La seule clameur qu'on entend Est la clameur que le vent crie.
Alors on voit, étrange aspect.
L'étang gris qui soudain tressaille...
Et c'est comme un souple filet Dont on verrait trembler les mailles.
Cependant le soir pâle vient Et fait bientôt tomber la brise :
Sur l'étang on ne voit plus rien Que l'ombre immuablement grise.