‹ Le ciel, séjour des élus [microforme]Chapitre 15 sur 67 · VOYAGE AU PARADIS · texte numérisé non relu

VOYAGE AU PARADIS

sanglots, et je dirais: O mon doux Jésus! comment un bonheur si grand pour un pécheur tel que moi? une immense béatitude pour celui qui a mérité mille fois l'enfer? tant de suavités pour quelques pénitences? un tel rassasiement pour quelques jeünes? tant de bénédictions pour quelques gouttes de sueur que m'a coûté le salut des âmes? Ah! je reconnais bien maintenant que vous êtes infiniment bon, oui, infiniment bon, ou plutôt la bonté mème, et je puis dire avec raison: “Oh! qu'il nous est bon d'être ici!”

Je voudrais dire bien d'autres choses encore; mais voilà que je vois Jésus et Marie prenant au milieu d'eux cette sainte âme et la conduisant au trône de l’adorable Trinité. Là, elle se plonge dans l'immense océan de la Divinité ; elle a disparu à mes yeux, je ne l’aperçois plus; elle est noyée dans les abimes des grandeurs de Dieu, l'infinité, l'immensité, l'immutabilité, l'éternité, la toutepuissance, la sagesse, la providence, la sainteté, la bonté, la souveraineté, la perfection, la miséricorde, la justice et l'amour!

Jetez donc à terre tout cet échafaudage de figures grossières, de comparaisons matérielles et sensibles que nous avons employées jusqu'ici pour parler du séjour des Bienheureux., Mettez tout cela de côté, oubliez tout ce que je vous ai dit, afin qu’il ne vous reste plus qu'une idée sublime, pure et vraie du paradis. Voici le Paradis

véritable et sans figure, c'est-à-dire la vue ineffabie de

Dieu, de Ja sainte et adorable Trinité!... O vue du paradis qui est le paradis mème! Que ne verrons-nous pas en voyant Dieu? Nous verrons un être incompréhensible qui est l'être de tous les êtres, l'astre de toutes les puis- Sances, la puissance de tous les astres, principe sans fin qui commence toujours, fin sans principe qui jamäis ne finit. Nous verrons cette toute-puissance merveilleuse, à laquelle rien ne résiste, qui donne à tout le mouvement

en restant immobile, qui produit sans matière, qui met

chaine chose à sa place sans avoir de lieu, qui ordonne

tout sans avoir de temps, qui travaille sans instrument, qui soutient tout sans fatigue. Nous verrons cette sagesse incréce, et dans les impénétrables profondeurs de ses idées les plus secrètes nous verrons une infinité de mondes possibles. O Dieu! quel spectacle! Voir dans le lointain des océans plus vastes, des sphères plus sublimes, des astres plus éclatants, en un mot des mondes plus beaux, plus grands, plus parfaits que celui-ci, en comparaison esquels ce soleil serait comme la terre, où ne serait qu'une ombre, et ce vaste univers un misérable grain de

poussière, Nous verrons cette interminable immensité

qui remplit tous les lieux sans en occuper aucun, ce cercle nfini dont le centre est partout et la circonférence nulle part: cet étre très-haut et très-profond, très-présent et trés-éloigné: qui est au-dedans de toutes choses sans y être renfermé, en dehors de toutes sans en être exciu, Un a toutes sans se confondre avec elles. Nous verrons

cet amour divin qui forme comme l'essence de la divinité,

car: Dieu est charité! Nous verrons le Cœur de Dieu, ce cocur de la divine bonté qui, comme un aimant, attire tous les coeurs. À ette vue, le coeur de l'homme attendri, et <e fondant pour ainsi dire en Dieu, s'échappera comme hors de lui-méme et se perdra dans cet océan de félicité, comme une goutte d'eau dans la mer, comime une étincelle dans un vaste incendie. Nous verrons, que peut-on dire de plus? nous verrons Dieu en Dicu, Dieu en nous! Notre ètre ne sera plus, ou ne paraitra plus, distinet de Dieu

lui-même, * parce que nous le verrons tel qu'il est.”

Et quelle est parmi vous l'âme privilégiée qui aura

le bonheur d'entrer la première dans ce beau ciel pour y

voir Dieu en Dieu, Dieu avec Dieu? O âme fortunée, où êtes-vous? Je vous porte une sainte envie. Quand donc, qaund viendra ce jour, cette heure, ce moment heureux où je verrai mon Dieu? Ah! je ne puis m'empècher de in'écrier avec Saint l’aul: Qui me brisera ces liens qui me retiennent? O vie trop longue! 5 mort trop lointaine! ce m'est une mort de vivre, €t ce me serait une vie de mourir... Maintenant nous avons dit du Paradis ce qu'il est, quoique nous ne comprenions que ce qu'il n'est pas : mais cette impossibilité de le comprendre est précisément ce qui nous en fournit l'idée la plus sublime, en nous le faisant connaitre comme un bien ineffable, incompréhensible, inestimable. D'où je tirerai cette conclusion pour moi-même, ie celui qui veut la terre, garde la

terre; quant à moi, je proteste que je veux le ciel, et que | J Î 1

je le veux à tout prix. Oh! oui, je le veux, je le veux, je le veux. Oh, paradis, paradis, paradis!.., (1)

Sainte Thérèse: Visions. — Au chapitre 38e de sa Vie, Sainte Thérèse confesse, comme Saint Paul, et comme toutes les grandes âmes favorisées de visions et d'extases, qu'en voulant parler des merveilles réservées aux Elus dans le Ciel, la langue reste muette: ce sont des choses ineffables. Voici comment cette admirable Sainte s'exprime à ce sujet: “ Etant un jour fort recueillie dans un oratoire, mais si malade que je ne croyais pouvoir faire oraison, je pris mon rosaire pour prier vocalement et sans aucun effort d'esprit. Que nos petites industries sont inutiles, quand Dieu veut agir en nons! Quelques instants s'étaient à peine ecoulés qu'un ravissement vint, avec une irrésistible impétuosité, m'enlever à moi-même. Je fus transportée en esprit au ciel: les premières personnes que je vis furent mon père et ma mère, et dans un très-court espace de temps, celui d'un Ave Maria, je découvris d'inénarrables merveilles. La vision fut peut-être de plus longue durée, mais le temps paraît alors très-court. Succombant sous le poids d'une faveur si excessive, je restai dans une extase profonde. Lorsque je fus revenue à moi, j'appréhendai que ce ne fût une illusion, sans trouver néanmoins aucun fondement à cette crainte... Depuis cette grande faveur, le divin Maître, à certains intervalles, a daigné me révéler des secrets plus grands encore de son royaume,

(1) S. Léonard de Port-Maurice: Sermon du Paradis.

Page 1