LÉONARD DE VINCI
Léonard de Vinci, peintre, vit le jour de parents nobks dans le château de Vinci, près de Florence, en 1452. Son chef-d'œuvre est le tableau de la Cène, inspiré par son ardent amour pour l'Eucharistie. Cet illustre artiste était un des hommes les plus accom-
plis (le son temps ; il possédait à un haut degré tous les dons naturels, et excellait dans les sciences et dans tous les arts. Mais ce qu'il y eut de plus admirable en lui, ce fut le sentiment chrétien qui ne l'abandonna jamais, et lui fit faire la mort la plus belle, digne des chefs-d'œuvre dont il avait doté le monde. Supplié par les dominicains de faire quelque tableau pour leur couvent, il consentit à orner leur réfectoire d'une fresque représentant la cène de Notre-Seigneur. Toute l'Europe connaît celte magnifique composition, que la gravure a reproduite, et qu'on regarde comme le chef-d'œuvre de Léonard de Vinci.
Le peintre a choisi le moment oij Jésus-Christ, prenant son dernier repas avec ses apôtres, leur adresse ces paroles : « En vérité, je vous le dis, l'un devons me trahira. » La surprise, la douleur, l'indignation, se peignent sur le visage des apôtres; ils semblent interroger avec une poignante curiosité leur divin Maître et vouloir le rassurer par la muette pro^ testation d'un amour sans bornes et d'un inaltérable dévouement. Chacune de ces fiiiuresest une merveille d'expression ; mais, après avoir donné aux têtes des onze disciples fidèles un admirable caractère, il craignit de ne trouver rien d'assez beau, d'assez noble, d'assez divin pour celle de Jésus, et il laissa sa fresque inachevée. Le prieur, ne comprenant pas ce scrupule d'artiste qui voulait, pour compléter cette page sublime, attendre l'inspiration, pressé d'ailleurs de voir terminer le chef-d'œuvre que tout 31ilan avait
déjà contemplé avec enlliousiasme, conjura Léonard d'achever son ouvrage; mais celui-ci, après avoir peint Judas le traître, se contenta d'ébaucher la figure de Jésus-Christ, laissant à l'im.igination des spectateurs ce qu'il se reconnaissait impuissant^à exprimer.
Quelques disputes de rivalité l'engagèrent à se rendre en France, mais étant déjà vieux et infirme. Il se retira à Fontainebleau ; ce fut là que ce grand artiste vit approcher sa fin avec toute la résignation d'un chrétien et s'y prépara sans faiblesse. François 1" venait le voir souvent pendant sa maladie. Léonard le remerciait avec effusion et n'en concevait uucun orgueil ; car, en face de la mort, il appréciait enfin à sa valeur tout ce que les hommes estiment tant. Son plusgrand regret était de n'avoir pas utilisé comme il l'aurait pu le génie qu'il avait reçu d'en haut, et, avant de mourir, il en demanda pardon à Dieu et aux hommes.
Quand il sentit que ses forces étaient tout à fait épuisées, et que sa vie, pareille à la lumière d'une lampe, allait s'éteindre faute d'aliment, il demanda le saint viatique. On le lui apporta avec toute la solennité dont la religion entourait alors le lit des mouranls. Lorsque le prêtre portant la sainte hostie entra dans l'appartement, le malade ordonna à ses serviteurs de le lever, et, comme ils n'osaient se rendre à ses désirs, il leur dit : o C'est à genoux qu'on doit recevoir son Dieu, et, si ce que je demande hâte ma mort de quelques minutes, je ne les regretterai pas. »
On ne crut pas devoir s'opposer plus longtemps à ce pieux désir. Les amis de l'artiste, émus jusqu'aux larmes de son courage et de sa piété, l'aidèrent à s'agenouiller, et ils le soutinrent. Ils venaient de le replacer sur sa couche, quand le roi, averti de l'état de l'illustre vieillard, accourut pour le voir encore une fois.
Léonard se souleva pour saluerFrançois I", qui lui serra les mains et s'assit à son chevet. Chacun se taisant, le malade raconta au roi ce qui venait de se passer, et lui dit de quelle confiance en Dieu et de quelle joie céleste la réception du viatique avait rempli son âme. 11 parlait encore, quand un de ces frissons convulsifs précurseurs de la mort le saisit. François l*^"" se leva, et, pour alléger la souffrance de son hôte, il lui soutint la tôle. Léonard jeta sur lui un dernier regard empreint d'une ineffahle reconnaissance, et il expira dans ses hras, à l'âge de soixantequinze ans. {Annales du saint Sacrement.)
SAINTE TÉRÈSEï
SainteTérèsc naquit àAvila, en Espagne, l'an 1515, sous le pontificat de Léon X et la régence de Ferdinand V d'Espagne qui gouvernait en Castille pour Jeanne sa fille, mère de Charles-Quint. Les parents
* La liturgie de ITglise catholique a consacré l'orthographe de ce heau nom ; les BoUandistes ont suivi l'Église.
{Note du \{. P. Bouix, S. J.)
fortunés au.xquels Dieu, dans ses desseins éternels, avait réservé la gloire do donner à l'Eglise et au ciel la séraphique Térèsc de Jésus, furent Alphonse Sanchez de Cepeda et Beatrix de Ahumada , illustres tous les deux par la noblesse de leur origine et plus encore par l'élévation dqs sentiments chrétiens.
L'Eglise, en mettant Térèse au rang des bienheureux, proclama que la doctrine contenue dans ses ouvrages était une doctrine céleste et qu'elle souhaitait que toutes les âmes Gdèles s'en nourrissent. Et dans la bulle de sa canonisation elle prononce, i)ar la bouche de Grégoire XV, ce jugement solennel : « Outre tous ces présents de sa divine munificence dont le Tout-Puissant voulut orner son épouse bien-aimée comme autant de joyaux, il la remplit de l'esprit d'intelligence , afin que non-seulement elle laissât dans l'Eglise de Dieu les exemples de ses vertus, mais qu'elle l'arrosât en même temps par autant de sources fécondes de la divine sagesse qu'elle nous a légué d'écrits. On ne saurait lire ses sentiments sur la divine Eucharistie sans se sentir embrasé d'amour pour cet auguste sacrement.
SAINTE COJIMDSION.
0 mon adorable maître! si dans ce sacrement vous ne couvriez votre grandeur d'un voile, qui oserait si souvent s'en approcher pour recevoir, dans une âme pleine de souillures et de misères, celui qui est la sainteté infinie? Que les anges et toutes les créatures
VOUS louent à jamais, Seigneur, de ce que vous daignez ainsi vous accommoder à notre faiblesse ! Pour nous laisser jouir en paix de si étonnantes faveurs, vous tempérez l'éclat de votre pouvoir suprême; car s'il se déployait dans toute son étendue, frêles et pauvres créatures que nous sommes, nous n'oserions plus nous présenter à ce banquet de vos délices.
« Sans cette condescendance denotre Dieu, il pourrait nous arriver ce qu'une très-véridique histoire raconte d'un laboureur. Ayant trouvé un tré.sor qui dépassait de beaucoup les basses pensées de son esprit, il eut un tel chagrin de ne savoir à quoi l'employer, que la tristesse le conduisit lentement au tombeau. Si, au lieu de se voir soudainement possesseur de tout ce trésor, il eût seulement reçu de temps en temps quelques parties de sa valeur, il se serait estimé heureux et il ne lui en aurait pas coûté la vie.
0 Mais vous, Seigneur, qui êtes la richesse des pauvres, vous qui savez admirablement pourvoir aux besoins de leurs âmes; pour ménager leur faiblesse, vous ne leur montrez que peu à peu les inépuisables trésors de grâce dont il vous plaît de les enrichir. J'avoue que, lorsque je contemple cette souveraine majesté dun Dieu, cachée dans une petite hostie, je demeure ravie d'admiration devant une si incompréhensible sagesse. ]yon, je n'aurais point le courage, je ne pourrais prendre sur moi de m'approcher de lui, si aux grandes grâces dont il n'a cessé de me combler il n'ajoutait celle de soutenir ma faiblesse: et sans un
secours visible de sa main je ne pourrais ni concen- (Fer en mon cœur ce que j'éprouve ni m'empêcher (le publier à haute voix de si étonnanles merveilles. Comment ma bouche, qui l'a olîensé par tant de paroles, ose-t-elle s'approcher de ce corps couronné d'une gloire infinie, etoù tout respire une pureté, une bonté divine? Ah! pour l'âme autrefois infidèle, l'effroi qu'inspire une majesté si haute n'est rien auprès du regret et de la douleur qu'elle éprouve en lisant sur ce visage d'ineffable beauté l'amour de son Dieu pour elle, tant de tendresse et de douceur! »
EFFETS DE LA SAIXTE EUCHARISTIE. — COMBIEN EST PlîÉCIELX LE TEMPS (jni SDIT LA SAINTE COMMUNION', ET COMMENT ON DOIT l'emPLOTER.
« Les merveilles opérées par la divine Eucharistie en ceux qui la reçoivent dignement sont admirables! J'ai connu une personne à>qui Dieu avait donné une foi si vive, que, lorsqu'elle entendait dire à certaines âmes qu'elles eussent voulu vivre au temps où Jésus- Christ, notre souverain bien, était en ce monde, elle riait en elle-même, parce que, cet adorable Sauveur étant aussi réellement au milieu de nous dans le trèssaint sacrement de l'autel qu'il l'était alors au milieu des hommes, elle ne comprenait pas qu'on pût désirer davantage. 3Iais aussi je sais de cette personne que, pendant plusieurs années, sans être encore trèsparfaite, elle ranimait tellement sa foi au moment de la communion, qu'elle voyait >^olre-Seigneur aussi présent que si elle l'eût vu des yeux du corps en-
trer chez elle. Sûre de posséder alors son Dieu dans la pauvre demeure de son cœur, elle se détachait, autant qu'il était en elle, de toutes les choses extérieures, pour se renfermer avec lui dans cette retraite intérieure. Elle s'efforçait de recueillir tous ses sens pour leur faire connaître, en quelque sorte, le bien ineffable qu'elle possédait, ou, pour mieux dire, afin que son âme pût sans obstacle s'appliquer à le connaître. Elle se considérait comme étant aux pieds de Jésus- Christ, son sauveur, et avec 3Iadeleine elle les arrosait de larmes, de même que si elle l'eût vu des yeux du corps dans la maison du pharisien. Quand la dévotion sensible lui manquait, il lui suffisait de la foi qui lui disait qu'elle était bien là. Et qui pourrait, en effet, à moins de s'aveugler soi-même et de fermer volontairement les yeux à cette vive lumière de la foi, douter que Dieu ne soit alors véritablement au dedans de nous? Ce n'est plus ici une simple représentation, comme lorsqu'à l'aide de l'imagination nous nous représentons Jésus-Christ en croix ou dans quelque autre mystère de sa passion : c'est la réalité, c'est Jésus- Christ même actuellement présent, en sorte qu'il n'est pas nécessaire d'aller le chercher ailleurs et loin de nous; il est au dedans de nous et il y demeure jusqu'à ce que les accidents du pain soient consumés. Certains de sa présence, profitons d'un temps si précieux pour nous tenir auprès de sa divine personne. « Si, lorsqu'il était dans le monde, il guérissait les malades par le seul attouchement de son habit, dans
iôi SENTIMENTS DES SAINTS
ces moments fortunés, où il est au milieu de nos cœurs, où il daigne demeurer en nous, pouvons-nous douter que, si nous avons de la foi, il ne fasse des miracles en notre faveur, et qu'il n'excuse nos demandes? Certes, cet adorable Maître n'a pas coutume de mal payer le séjour qu'il fait dans l'hôtellerie de notre âme, lorsqu'il y reçoit de nous bon accueil. Peut-être éprouvez-vous quelque regret d'être privées de le voir des yeux du corps. Mais un tel regret, mes filles, n'est point fondé. Songez que c'est autre chose de l'avoir vu tel qu'il était autrefois avec un corps passible et mortel, ou de le contempler, tel qu'il est aujourd'hui, resplendissant de toute la gloire des cieux. Qui de nous, faibles comme nous sommes, pourrait soutenir l'éclat de cette gloire? Le monde luimême pourrait-il subsister ? Et qui de nous voudrait y rester, quand la vue de celte éternelle Vérité nous montrerait à découvert le néant et le mensonge de tout ce que nous estimons ici-bas? Si ce grand Dieu nous apparaissait dans sa majesté, comment une pauvre pécheresse comme moi, qui l'ai tant offensé, oserait-elle approcher de lui? Mais, quand il se cache sous l'apparence de ce pain, je m'enhardis à le voir et à traiter avec lui. C'est comme si un roi de la terre se déguisait un moment ; par son déguisement même, il semblerait nous convier à plus de familiarité avec lui et consentir à être traité avec moins d'égards et de respects. Sans ce divin artince de l'amour par lequel notre bon Maître nous dérobe l'éclat de sa
majesté, qui oserait, trouvant en soi tant «le froideur, tant d'indignité et tant d'imperfections, s'approcher de son adorable Personne? Oh! que nous savons peu ce que nous demandons, quand nous demandons de le voir; et que la sagesse du divin Maître a mieux compris nos intérêts! Malgré ce voile, il ne laisse pas de se découvrir à ceux qu'il connaît devoir tirer profit de sa présence, et s'il ne se montre pas aux yeux du corps, il se montre à ceux de l'âme, soit par de grands sentiments inférieurs, soit par plusieurs autres voies. « Demeurez de bon cœur avec lui, mes filles, et ne perdez pas celte heure qui suit la sainte communion ; c'est un temps excellent pour négocier et pour ménager les intérêts de votre âme. S'il arrive que l'obéissance vous appelle ailleurs, laissez votre âme avec le divin Maître. Mais, si aussitôt qu'il est entré dans votre cœur, vous portez volontairement votre pensée sur un autre objet, si vous ne faites aucun cas de lui, si vous oubliez qu'il est en vous, comment pourrait-il se faire connaître à votre âme ? Je le répète, c'est un temps souverainement précieux, que cette heure qui suit la communion : le divin Maître se plaît alors à nous instruire; prêtons l'oreille, et, en reconnaissance de ce qu'il daigne nous faire entendre ses leçons, baisons-lui les pieds, et conjurons-le de ne pas s'éloigner de nous. Cet adorable Sauveur étant alors présent en nous, demandons-lui les mêmes grâces qu'en d'autres moments nous lui demandons devant quelqu'une de ses images; et, puisqu'il est là en personne, gardons-
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nous de le quitter pour aller prier devant son image. Ce serait une folie: c'est comme si quelqu'un, possédant le portrait d'une personne qui lui est chère, et recevant sa visite, la laissait là, sans lui dire un mot, pour aller s'entretenir avec son portrait. Mais savezvous en quel temps il est utile de recourir à un tableau de Notre-Seigneur, et que je le fais moi-même avec le plus grand plaisir? C'est lorsque ce divin Maître s'éloigne de nous et nous le fait sentir par les sécheresses où il laisse noire âme. C'est alors une bien douce consolation d'avoir devant les yeux l'image du Bien-Aimé de nos cœurs; je voudrais que notre vue ne pût se porter nulle part sans la rencontrer. Et quel objet plus saint, plus fait pour charmer les regards, que l'image de celui qui a tant d'amour pour nous, qui est le principe et la source de tous les biens? Oh ! que malheureux sont ces hérétiques qui, par leur faute, ont perdu celte consolation, et tant d'autres !
« 0 mes fdles, puisque Jésus-Christ lui-même est au dedans de vous, dès que vous avez reçu la sainte Eucharistie, fermez les yeux du corps pour ouvrir ceux de l'âme, et regardez-le alors: il est au milieu de votre cœur. Je vous l'ai déjà dit, je vous le répète encore, je ne me lasserai point de vous le dire : si vous prenez cette salutaire habitude, chaque fois que vous approcherez du céleste banquet, si vous faites en sorte de vous conserver si pures, qu'il vous soit souvent permis d'être admises au nombre des con-
SUR LEUCIIARISTIE. \ôl
vives (le l'Kpoux, croyez que cet Epoux divin ne se déguisera point tellement, qu'il ne se fasse connaître à votre âme en proportion du désir que vous aurez de le voir; et vous pouvez le souhaiter avec une telle ardeur, qu'il écartera tous les voiles et se découvrira entièrement à vous.
« 3Iais, si immédiatement après l'avoir reçu, au lieu de lui témoigner notre respect et notre amour, nous le quittons pour nous livrer au monde et à ses vanités, que doit-il faire? Est-ce à lui de nous en retirer par force, de nous contraindre de porter sur lui nos regards, alin de se faire ensuite connaître à nous? Non, certes : car il lui est déjà arrivé de se montrer aux hommes à découvert, de leur dire clairement ce qu'il était, et l'on sait avec quelle indignité ils le traitèrent et combien peu crurent en lui. l.a faveur, qu'il nous fait à tous, de vouloir que nous soyons assurés de sa présence dans le très-saint Sacrement doit nous suffire; et, si quelquefois il se montre sans voiles, s'il se plaît alors à communiquer ses grandeurs et à prodiguer ses trésors, ce n'est qu'à ses véritables amis, à ceux qui l'appellent de toute l'ardeur de leurs désirs. C'est vainement que ceux qni n'ont pas mérité cet heureux nom d'ami de leur Sauveur, qui ne font rien pour se rendre dignes de l'approcher et de le recevoir, l'importunent afin qu'il veuille bien se manifester à eux. Que demandent-ils? quels titres ont-ils à une pareille faveur? Approchant de la sainte table une fois dans Tannée, impatients d'avoir strictement sa-
tisfait au précepte de l'Eglise, ils se hâtent de chasser Jésus-Christ d'eux-môines aussitôt qu'il y est entré. Ils ont l'esprit tellement possédé par les alTaires, les occupations et les embarras du siècle, qu'il semble qu'à leur gré Celui qu'ils ont reçu dans la demeure de leur âme n'en sortira jamais assez tôt. « [Chejnin de la Perfection, chap. xxxv.)