CH.\P1TRE II
CIRCONSTANCES QUI OST ACCOMPAGNÉ l'iSSTITCTION" DE l'eLCIIARISTIE. EXÉCDTIOS DE LA PROMESSE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS CHRIST.
Elle dut laisser de bien vives, de bien profondes impressions dans l'esprit et surtout dans le cœur des Apôtres, celle scène, où les promesses de l'amour de Jésus-Christ avaient provoqué tant de murmures, tant de scandales, tant de défections parmi les disciples. >'ul doute que, dès ce moment, les Apôtres n'aient parfaitement compris qu'un jour viendrait où Jésus-Christ les nourrirait de sa chair sacrée et de son sang précieux, et que dans cette divine manducationils puiseraient la vie éternelle comme à sa source. Ils étaient comme dans une sainte impatience de l'accomplissement de cette grande merveille lorsqu'à la dernière Cène le Sauveur leur dit : « J*ai désiré d'un grand désir de manger cette Pàque avec vous, avant de souffrir. » Puis, se levant de table, il se ceignit les rems d'un linge, prit un bassin plein d'eau, et lava les pieds de ses Apôtres, afin de les purifier de toute souillure; puis il les fit de nouveau asseoir au ban-
quel, pour leur offrir, non plus un pain malériel, mais un pain céleste, une nourriture divine.
Alors, (Jansl'excès de son amour pour les hommes, il lève les yeux au ciel, puis, prenant le pain, il le bénit, le rompt, le donne à ses disciples en disant : « Prenez et mangez, ceci est mon corps qui est livré pour vous. » Il prit de même le calice, et, rendant grâces, il le leur donne en disant : « Buvez-en tous, ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance qui sera répandu pour vous. Ce que j'ai fait, faites-le en mémoire de moi. »
Comment, en entendant ces paroles, les Apôtres n'auraiont-ils pas reconnu l'exécution de la promesse que Jésus-Christ leur avait faite, qu'il leur donnerait sa chair à manger et son sang à boire. Aussi, préparés qu'ils étaient à ce grand prodige de l'amour de Jésus-Christ, nul murmure ne se l'ait entendre, nul doute ne se manifeste parmi ceux qui s'étaient écriés : Nous croyons ! alors que les disciples révoltés par la pensée de cette manducation réelle avaient délaissé Jésus-Christ comme un imposteur.
Et l'on pourrait maintenant supposer que, lorsqu'à la dernière Cène les Apôtres entendirent ces paroles positives solennellement articulées par Notre-Seigneur Jésus-Christ : Ceci est mon corjjs, ceci est mon sang, ils se .soient imaginés entendre : Ceci est la figure de mon corps et de mon sang ! En vérité c'est par trop s'abuser; et Jésus-Christ, la suprême sagesse, la suprême vérité, n'aurait-il pas induit nécessairement
L'INSTITUTION DE L'EUCHARISTIE. Il
en erreur ses disciples, et avec eux l'univers tout entier, si, par ces paroles claires, positives : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, » au lieu de la réalité il n'eût voulu nous donner qu'une figure.
Et dans quel temps, dans quelle extrémité Notre- Seigneur Jésus - Christ aurait-il parlé un langage énigmatique à ses disciples ? Dans le dernier entretien qu'il avait avec eux, alors que le Sauveur, selon le témoignage des Apôtres, ne leur parlait plus en paraboles. Ce serait donc lorsqu'il leur faisait le dernier adieu de sa tendresse, le testament de son amour, que Jésus-Christ leur aurait tenu un langage énigmatique? Cela est-il vraiment admissible? IS'estce pas au moment de se séparer que deux amis se confient tous leurs secrets? Est-ce quand il s'agit de laisser à son Eglise le témoignage le plus éclatant de son amour que Notre-Seigneur Jésus-Christ aurait parlé d'une manière, sinon inintelligible, du moins propre à faire prendre l'erreur pour la vérité.
Tous les apôtres ont entendu ces paroles de l'institutiou de l'Eucharistie dans le sens propre et naturel qu'elles présentent ; c'est dans ce sens qu'ils les ont consignées dans les Evangiles. Or, s'ils avaient entendu ces paroles dans le sens figuratif, ou bien s'il eût fallu les entendre , nul doute qu'ils ne se fussent expliqués à cet égard. Toutefois nulle part, quand ils parlent de l'Eucharistie, ils n'emploient le mot de figure ; toujours, au contraire, ils en parlent dans le sens de la réalité. Saint Jean, dans le discours
de la promesse de rinslilulion de l'Eucharistie, annonce une chair à manger véritablement nourriture, un sang à boire véritablement breuvage, la chair qui doit être livrée, le sang qui doit être répandu. Les trois autres évangélisles, racontant l'exécution de la promesse, parlent du corps qui a été livré, du satig qui a été répandu.
SainI Paul, ravi au troisième ciel, instruit par >'otre-Seigneur Jésus-Christ même de l'inslilution de l'Eucharistie, loin, bien loin de nous la représenter comme un symbole, une figure, ne nous parle que du corps de Jésus-Christ, du sang de Jésus-Christ.
« Je tiens moi-même du Seigneur, dit le grand apôtre, que le Seigneur Jésus, la nuit où il fut livré, prit du pain , et, rendant grâces, le rompit et dit : « Prenez et mangez : Ceci est mon corps, qui sera « livré pour vous; faites ceci en mémoire de moi. » Et pareillement il prit le calice après qu'il eut soupe, disant : o Ce calice est le nouveau testament en mon « sang; faites cela, toutes les fois que vous le boirez, « en mémoire de moi. »
c C'est pourquoi, dit-il encore, quiconque mangera ce pain ou boira le calice du Seigneur indignement sera coupable du corps et du sang du Seigneur. » Mais si, dans l'Eucharistie, il n'y avait que du pain, ce qui sen;it si Jésus-Christ n''y était qu'en figure, comment celui qui ne mangerait que ( ette figure serait-il coupable du corps et du sang de Jésus-Christ?
a Que Pliomme donc, continue l'Apôtre, s'éprouve
lui-même, et qu'ainsi il mange de ce pain et boive de ce calice. Car celui qui mange et boit indignement mange et boit sa condamnation, ne discernant point le corps du Seigneur. L'Apôtre veut qu'on s'éprouve avant de manger de ce pain. Et pourquoi cette épreuve, si ce n'est que du pain? Pourquoi, si ce n'est que du pain et du vin, mangerait-on et boirait-on sa condamnation, supposé qu'on ne fût pas en état de grâce?
Que conclure de ces témoignages si rayonnants de vérité? C'est qu'il n'est pas, dans notre sainte religion, de mystère établi sur des bases plus fermes et plus inébranlables que celui de la réelle présence de Jésus-Clirist dans !a divine Eucharistie, puisqu'il n'en est point qui nous ait été révélé avec plus de précision, plus de clarié et de lumière, soit par IXotre- Seigneur Jésus-Christ, soit par ses apôtres.
Vienne maintenant le disciple de l'erreur, le sourire de l'impiété sur les lèvres, et qu'il me demande : Combien de temps Jésus-Christ demeure-l-il dans la divine Eucharistie? Je ne dirai pas avec l'enfant de l'hérésie, qui a voulu mettre des bornes à l'amour infini, que Jésus-Christ n'est présent sous les saintes espèces que dans l'instant du sacrifice ou dans l'instant de la communion. Vos délices, ô mon Dieu, sont d'habiter parmi les enfants des hommes, je dirai donc hardiment avec l'Eglise catholique, sans crainte de me tromper, que, sous les espèces du pain et du vin, le corps, le sang, l'.àme, la divinité de Jésus-Christ, résident vraiment, réellement et sub-
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stanliellement, non pas seulement dans l'instant du sacrifice ou dans l'instant de la communion, mais tout le temps que les espèces sacramentelles subsistent. S'il en était autrement, votre Église, ô mon Dieu! aurait-elle pu, après la célébration des saints mystères, conserver la sainte Eucharistie pour la porter aux malades, pour la distribuer aux martyrs avant de comparaître devant les tribunaux, avant de descendre dans l'arène pour y devenir la pâture des lions, des tigres et des panthères de l'amphithéâtre? Elle croyait donc, l'Eglise catholique des premiers siècles du Christianisme, ce que nous croyons, ce que nous enseignons encore de nos jours, que Jésus- Christ est vraiment, réellement et substantiellement présent dans la sainte Eucharistie, non pas seulement dans l'instant du sacrifice, ou dans le moment de la communion, mais tout le temps que les espèces sacramentelles subsistent.
Infortunés que vous êtes, parce que vous ne pouvez comprendre, vous insultez à cette magnificence d'amour, à cette prodigalité des bienfaits de votre Dieu! Créatures chétives, qui rejetez les mystères que Dieu lui-même a révélés, qui êtes-vous pour oser mesurer les pensées de Dieu? Parce qu'elles sont plus haut placées que les mesquines conceptions de votre raison d'un jour, vous croyez que le Dieu toutpuissant est incapable de les opérer. 0 folie! o ignorance! ô aveuglement! La terre et les cieux, tout dans l'univers est marqué au sceau du prodige et du
mystère, et, à ces traits, le front incliné dans la poussière, je confesse la toute-puissance du Créateur de toutes choses, et vous voudriez que la religion de mon Dieu, son ouvrage privilégié, ne perlât point l'empreinte de cette toute-puissance qui se joue des difficultés et fait seule les choses grandes, mystérieuses, incompréhensibles! « Vous ne vous étonnez pas, dit le grand orateur de notre siècle, le père Lacordaire, de respirer l'air par vos lèvres, d'où il passe par vos entrailles pour y transformer votre sang ; vous permettez à la lumière, à la chaleur, de pénétrer au plus profond de votre vie pour la soutenir; ces mystères, par où votre èlre se met en relation avec l'immense foyer de la nature et y puise le miracle de sa subsistance, vous paraissent des faits vulgaires qui n'ont pas même besoin d'explication, et vous entrez en stupeur si le maître du monde, l'auteur des lois qui vous font vivre, se sert de ces mêmes lois pour introduire en vous des éléments mille fois plus purs que ceux qui y portent quotidiennement l'existence! Car ni la lumière, ni la chaleur, ni aucun des fluides qui courent sans poids et sans forme dans les abîmes de l'espace, ne sauraient nous donner une idée du corps de Jésus-Christ tel que l'a fait la gloire de la résurrection et de l'immortalité. Et quel est le physicien qui osera se plaindre que le corps de Jésus-Christ tienne si peu de place sur l'autel, lui qui est contraint par Dieu, ou, s'il l'aime mieux, par la nature, d'avouer qu'une goutte imperceptible de vapeur, en pas-
sanlderélat fluido à l'élat liquide, ticnlqiialorzcmille foismoinsdeplacequ'aiiparavantjSansqu'elleaitperdu son essence dans une si merveilleuse diminution? » Oui, comme il y a un pain de la nature, il y a un pain de la grâce; comme il y a un pain de la vie mortelle, il y a un pain de la vie éternelle. Je crois à iésus-Christ quand il me dit : « Je suis venu pour leur donner la vie. » (Joan., x, 10.) Et j'y crois encore quand il me dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel. » (Id., VI, 51.) J'ouvrirai ma bouche et je recevrai ce pain céleste sans m'étonner, carde quoi m'étonnerais-je? Est-ce que ma bouche n'est pas un organe spirituel, préparé d'avance pour de sublimes opérations? Est-ce que pion âme ne l'habite point? Est-ce que la vérité ne sort pas de ses lèvres entr'ouverles avec le flot de la parole? Pourquoi la chair transfigurée de l'HoYnme-Dieu ne passerait-elle point par les portes oii passe la vérité qui vient de lui? 0 bouche de l'homme, vase mystérieux, ouvretoi pour recevoir le Dieu qui t'a faite, le Dieu dont tu parles, le Dieu qui connaît les sentiers pour aller à ton âme et y commencer l'embrassement substantiel qui se consommera dans l'éternité! Ouvre-toi sans crainte et sans orgueil : sans crainte, parce que le Dieu qui vient à toi est doux et humble; sans orgueil, parce que tu n'as point mérité de l'approcher d'aussi près. Ouvre-toi pour manger la chair du Fils de l'homme et pour ^oire son sang : ce sont les termes exprès dont il s'est servi pour te convier à
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son festin. Il n'en a point eu peur; il lui a plu d'être hardi dans ce mystère plus qu'en aucun autre, afin de nous rassurer par l'effrayante nudité de son langage, il nous a dit : Mangez et buvez, mangez ma chair, buvez mon sang. Et s'il est des disciples qui se sont épouvantés de son discours et qui lui ont répondu : Cette parole est dure, et qui pourra V entendre (Joan., VI, 61), s'il en est d'autres qui l'ont quitté pour ne plus le revoir, l'humanité n'a point obéi à leur faiblesse ni à leur trahison : elle est venue au banquet de la gràco, elle a dressé des tables, elle a bâti des monuments magnifiques pour couvrir d'ombre et de gloire le pain dont le Fils de Dieu avait dit : Ceci est mon corps. Elle a cru que, puisqu'une mère peut porter son fils dans ses entrailles et le nourrir encore de sa substance après l'avoir mis au monde, il n'était pas impossible à Dieu d'.ivoir la même puissance dans la même tendresse, et de renouveler entre nous et lui les miracles de la maternité; enfin tout a cédé, quelle qu'en soil la raison, à cette parole : Mangez et buvez. Le genre humain a mangé en adorant sa nourriture, il a bu en adorant son breuvage : la folie de la foi a égalé la folie de la charité. Il le fallait bien, puisqu'après tout le premier et le dernier mot de notre destinée a toujours été de nous unir àDieudans la perfection et la béatitudede son éternelle vie. Au-dessous de ce terme, l'homme n'est rien encore, et, si grands que soient les prodiges d'alliance qui se sont vus cntreDieu et lui, ce nesont pour-
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tant que des signes, des préparations, des avant-coureurs, ce qu'est l'ombre du matin à la clarté du midi. Le jour viendra où la chair même du Verbe divin ne sera plus pour nous une nourriture suffisante, nous nous en souviendrons comme les Israélites, parvenus à la terre promise, se souvenaient de la manne du désert. L'arche sainte en conservait la mémoire dans un vase d'or; mais l'enfant d'Abraham n'en usait plus, il mangeait sous sa vigne et sous son figuier les fruits de la patrie, et buvait joyeux aux sources de la montagne de Sion. Ainsi parvenus au delà de notre Jourdain, nous y retrouverons dans l'incorruptibilité la chair de Jésus-Christ, notre bien-airaé Sauveur; nous toucherons de nos lèvres ses mains bénies ; nous nous rassasierons à ses pieds des baumes lointains de son sacrifice; nous dirons dans un langage que nous ne savons point encore : Voilà celui qui nous a aimés jusqu' à mourir! Mais, lors même qu'il nous plairait de manger sa chair et de boire son sang par un souvenir de nos délices passées, nous ne pourrions rassasier notre cœur à ce foyer de notre ancienne vie. Dieu seul vu face à face, Dieu possédé dans sa substance, Dieu coulant dans nos entrailles comme un fleuve sans rivages, voilà quel sera notre dernier banquet, le banquet du vin nouveau et éternel dont Jésus-Christ disait dans la nuit de la Cène : Je ne boirai plus du fimt de la vigne jusqu'à ce que je le boive de nouveau avec vous dans le royaume de mon Père. [Matth., xxvi, 29.)