‹ Le Cinquantenaire de Charles BaudelaireChapitre 3 sur 9 · ERNEST RAYNAUD · texte numérisé non relu

ERNEST RAYNAUD

BAUDELAIRE ET LA CRITIQUE

Au lendemain de la condamnation de Baudelaire, Victor Hugo lui écrivait :

« J'ai regu, Monsieur, votre lettre et votre beau livre. L'art est comme l'azur, c'est le champ inlini : vous venez de le prouver. Vos Fleurs du Mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez. Je crie bravo! de toutes mes forces, à votre vigoureux esprit. Permettez-moi do finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu'il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu'il appelle sa morale ; c'est là une couronne de plus. Je vous serre la main, poète. »

Et plus tard, en 1859 :

« Vous dotez le ciel de l'art don ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau. »

Citons encore :

J'ai besoin de vous dire combien de ces Fleurs du Mal sont pour moi des Fleurs du Bien et me charment; combien aussi je vous trouve injuste envers ce bouquet si parfumé de printanières odeurs pour lui avoir donné ce titre indigne de lui...

Alfred de Vigny (lettre à Baudelaire}.

... Vous chantez la chair, sans l'aimer, d'une façon triste et détachée qui m'est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d'Angleterre...

Gustave Flaubert (lettre à Baudelaire).

... Je vous tiens (je l'ai dit en maintes circonstances) pour le premier poète de notre époque.

Joséphin Soulahy (lettre à Baudelaire).

En faisant cela, avec subtilité, avec raflinement, avec un talent curieux et un abandon quasi précieux d'expression, en perlant le détail, en pétrarquisant sur l'horrible, vous avez l'air de vous être joué; vous avez pourtant souffert, vous vous êtes rongé à promener vos ennuis, vos cauchemars, vos tortures morales; vous avez dû beaucoup souffrir, mon cher enfant.

Sainte-Beuve (lettre à Baudelaire).

Voici maintenant, cueillies au hasard, les appréciations les plus caractéristiques parues du vivant de Baudelaire ou après sa mort, de 1857 (date de l'apparition des Fleurs du Mal] à 1880.

Il faut admirer en Baudelaire un des plus grands hommes de ce temps et qui, si nous ne vivions pas sous le règne intellectuel de

Victor Ilugo, mériterait que nul poète contemporain ne fût mis audessus de lui. De tous les artistes modernes du vers, l'auteur des Fleurs du Mal est le seul qui n'ait rien dû à Fauteur de la Légende des Siècles. 11 ne procédait ni de lui ni de personne...

Théodore de Banville.

Les Fleurs du Mal ne sont point une œuvre d'art où l'on puisse pénétrer sans initiation. Nous ne sommes plus ici dans le monde de la banalité universelle. L'œil du poète plonge en des cercles infernaux encore inexplorés et ce qu'il y voit et ce qu'il y entend ne rappelle en aucune façon les romances à la mode. 11 en sort des malédictions et des plaintes, des chants exotiques, des blasphèmes, des cris d'angoisse et de douleur. Les tortures de la passion, les férocités et les lâchetés sociales, les âpres sanglots du désespoir, l'ironie et le dédain, tout se mêle avec force et harmonie dans un cauchemar dantesque, troué çà et là de lumineuses issues, par où l'esprit s'envole vers la paix et les joies idéales. Le choix et l'agencement des mots, le mouvement général et le style, tout concorde à l'effet produit, laissant à la fois dans l'esprit la vision de choses effrayantes et mystérieuses, dans l'oreille exercée, comme une vibration multiple et savamment combinée de métaux sonores et précieux et, dans les yeux, de splendides couleurs.

Leconte de Lisle.

Ce poète que l'on cherche à faire passer pour une nature satanique éprise du mal et de la dépravation (littérairement bien entendu), avait l'amour et l'admiration du Bien et du Beau au plus haut degré.

Théophile Gautier.

Il y a du Dante dans l'auteur des Fleurs du Mal.

BaUBEY d'AuREVILLY.

Baudelaire est le plus puissant des penseurs désespérés de ce misérable siècle. 11 frappe. 11 est vivant. Il voit. Tant pis pour ceux qui ne voient pas.

ViLLIERS DE l'IslE-AdAM.

(rj

La profonde originalité de Baudelaire c'est, à mon sens, de représenter puissamment et essentiellement Tliomme moderne; et par ce mot, riiomme moderne, je ne veux pas désigner l'homme moral politique et social. Je n'entends ici que l'homme physique moderne, tel que l'ont fait les raffinements d'une civilisation excessive, l'homme moderne, avec ses sens aiguisés et vibrants, son esprit douloureusement subtil, son cerveau saturé de tabac, son sang brûlé d'alcool, en un mol le Zi«7jo-/ie/-('eH.r par excellence, comme dirait Taine. Cette individualité de sensitive, pour ainsi parler, Ch. Baudelaire, je le répète, la représente à l'état de type, de Héros, si vous voulez bien. Nulle part, pas même chez Henri Heine, vous ne la retrouverez si fortement accentuée que dans certains passages des Fleurs du Mal. Aussi selon moi, l'historien futur de notre époque devra, pour ne pas être incomplet, feuilleter attentivement et religieusement ce livre qui est la quintessence et comme la concentration extrême de tout un élément de ce siècle...

Paul Verlaine.

La poésie de Baudelaire, profondément imagée, vivace et vivante, possède à un haut degré ces qualités d'intensité et de spontanéité que je demande au poète moderne.

Il a les dons rares et qui sont des grâces, de l'évocation et de la pénétration. Sa poésie, concise et brillante, s'impose à l'esprit comme une image forte et logique. Soit qu'il évoque le souvenir, soit qu'il fleurisse le rêve, soit qu'il tire des misères et des vices du temps un idéal terrible, impitoyable, toujours la magie est complète, toujours l'image abondante et riche se poursuit rigoureusement dans ses termes.

Page 1