‹ Le Cinquantenaire de Charles BaudelaireChapitre 4 sur 9 · ASSELINEAU · texte numérisé non relu

ASSELINEAU

Baudelaire est neuf dans une littérature vieille.

A. DE CUSTIXE.

Je ne puis me taire sur les prodiges de poésie et de versification des Fleurs du Mal... Baudelaire y mit un grand talent au service d'un grand courage.

Emile Deschamps.

Baudelaire avait du talent. Ses pensées du fond de l'àme valaient mieux que celles qu'il a montrées. Comme tant d'autres, il a été dans sa vie et dans ses œuvres le jouet des égarements de son esprit. Le frivole désir d'étonner lui a ouvert un abîme où sa santé s'est perdue. Il a joué, on pourrait dire héroïquement, le personnage de son imagination, souvent contre sa propre nature Sa fin console ceux qui

le connaissant mieux qu'il ne voulait se connaître, le plaignaient, le condamnaient et ne cessaient de l'aimer.

Louis Veuillot.

Un livre comme les Fleurs du Mal ne s'adresse pas à tous ceux qui lisent le feuilleton. En donnerai-je une idée plus précise? en rattacherai-je la forme au souvenir de quelque forme littéraire 'f Je la rattache et je le rattache lui-même à l'ode que Mirabeau a écrite dans le donjon de Vincennes. 11 en a, par moments, l'audace. l'hallucination sombre, les beautés formidables et toujours la tristesse. C'est la tristesse qui le justifie et l'absout. Le poète ne se réjouit pas devant le spectacle du Mal.

Edouard Thieruy. .

BAUDELAIRE ET LA CRITIQUE

(de 1880 à 1890)

Aux environs de 1880, il n'y a pas en France d'école ou de groupement poétique qui ne revendique Baudelaire. Ses multiples qualités l'accréditent dans les milieux les plus divers. Partout, il est glorifié sous l'un ou l'autre de ses différents aspects. Il s'est imposé aux Parnassiens, par son « écriture artiste » comme on disait alors, et son souci de la perfection. Coppée, le chef des intimistes, affirme s'en délecter :

Lorsque pour étouffer son mal et sa colère

Il se plonge dans les parfums lourds de langueur

et lui emprunte sa note élégiaque et plaintive. Ses Tableaux parisiens donnent le ton aux modernistes. Les poètes de l'école naturaliste, alors triomphante, s'autorisent de ses audaces. Les poètes du Chat noir (RoUinat, Emile Goudeau, etc.) exploitent sa verve macabre. Jean Richepin,

Maurice Bouchor, d'autres, à leur suite, accentuent sa touche brutale et ses orgies de couleur.

Trois poètes surtout s'en inspirent, à qui l'avenir réserve, dans l'histoire littéraire de cette fin de siècle, un rôle prépondérant :

r Stéphane Mallarmé, qui a reçu le coup de foudre du sonnet des Correspondances et y conforme son esthétique ;

2° Paul Verlaine, qui avoue Baudelaire pour son « plus cher fanatisme » et lui prend, par affinité, ses titres de « Poèmes Saturniens » et de « Poètes maudits » ;

3° Arthur Rimbaud, qui extrait des Fleurs du Mal sa strophe lyrique et les éléments de son Alchimie du verbe.

A cette époque, Baudelaire règne non seulement sur les lettres mais sur les Arts. A travers Rops, Gustave Moreau et le maître Rodin, il dispose de la faveur des ateliers. Chaque année, aux salons officiels comme aux expositions indépendantes, on le retrouve dans des œuvres peintes ou sculptées dont les Fleurs du Mal ont fourni l'argument.

En 1883, M. Paul Bourget dont la curiosité d'esprit toujours en éveil s'applique à noter tous les courants de sensibilité et les variations les plus subtiles de l'atmosphère morale ambiante, écrivait :

« Il est des éducateurs d'âme d'une précision d'enseignement plus rigoureuse que Baudelaire, Taine par exemple et Henri Beyle. Il n'en est point de plus suggestifs et qui fascinent davantage... Malgré les subtilités qui rendent l'accès de son œuvre plus que difficile au grand nombre, Baudelaire demeure un des éducateurs féconds de la génération qui vient. Son influence n'est pas aussi aisément reconnaissable que celle d'un Balzac ou d'un Musset, parce qu'elle s'exerce sur un

petit groupe; mais ce groupe est celui des intelligences distinguées; poètes de demain, romanciers déjà en train de rêver la gloire, •essayistes à venir. Indirectement et à travers eux, un peu de ses singularités psychologiques pénètre jusqu'à un plus vaste public et n'est-ce pas de pénétrations pareilles qu'est composé ce je ne sais quoi dont nous disons l'atmosphère morale d'une époque? »

Entre temps, des écoles littéraires se fondaient en réaction les unes des autres, sans qu'aucune oubliât de faire appel à Baudelaire.

Si Baudelaire servait d'enseigne aux réalistes qu'il avait conquis par son relief et ses hardiesses, il apparaissait, au même moment, à leurs adversaires, par ses tendances mystiques, comme le refuge et le salut. On était las du Naturalisme triomphant. C'est vers Baudelaire que vont se tourner les esprits en mal d'Idéalisme. Il semble que ce fut à son adresse que venait d'être proclamée « la Faillite de la Science » . Le signal de la révolte partit du camp •ennemi. Un transfuge des Goncourt et de Zola, l'un des familiers du grenier d'Auteuil, l'un des auteurs des Soirées de Médan., Huysmans, précipita avec A rebours la réaction symboliste. Baudelaire, après avoir été le chef des parnassiens, des brutalistes et des réalistes, préside à •cette insurrection nouvelle des Muses et se voit sacré dieu •du culte nouveau. Moréas dans le manifeste de l'École (Figaro du 18 sept. 1886) dit expressément : « Baudelaire doit être considéré comme le véritable précurseur du mouvement poétique actuel. » Ce manifeste suscita une polémique entre son auteur et le docte Anatole France.

Après un échange de vues courtoises, Moréas écrivait à son adversaire, avec lequel il n'avait pu se mettre d'accord :

« La plus prolixe controverse ne saurait aboutir. Vous admirez Lamartine, tout en estimant, j'aime à le croire, Baudelaire; et moi j'admire Baudelaire, tout en estimant Lamartine. L'ultime explication de nos dissidences est peut-être là. «

Cette lettre est du 7 octobre 188G.

En 1889, M. Maurice Barrés, préoccupé lui aussi du jeu des idées et porté, par tempérament, à lanalyse psychologique, écrivait en marge du journal de Baudelaire :

« Tandis que Benjamin Constant, pour s'émouvoir, avait besoin de désirer le Pouvoir et l'Amour, tandis que Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgrâces auprès des jeunes femmes, Baudelaire atteint à toucher Dieu par le seul effet de sa sensibilité, pour des motifs abstraits et sans intervention du monde extérieur.

... Ceux qui liront mon cœur mis a nu, avec quelque pratique des habitudes solennelles de Baudelaire et avec la connaissance de l'intensité que prennent certaines préoccupations chez les malheureux troublés de vie nerveuse, discerneront aisément, sous les répétitions, sous les formules mystiques, la parfaite beauté de son cœur. »

On sait que vingt ans plus tard, dans sa réponse au discours de réception de Richepin (séance de l'Académie française du 18 février 1909), Maurice Barrés dira : « Aujourd'hui encore je suis loin d'avoir échappé à l'emprise de Baudelaire. »

BAUDELAIRE ET LA CRITIQUE

(de 1890 à 1900)

En août 1892, à l'instigation de Léon Deschamps, directeur de La Plume, un comité se forma en vue de l'érection d'un monument à Baudelaire dont l'exécution devait être confiée au maître Rodin. La présidence fut offerte à Leconte de Lisle qui remercia en ces termes :

n J'accepte avec reconnaissance le titre que veut bien m'offrir le comité qui s'est constitué pour élever un buste sur la tombe de Baudelaire.

J'ai beaucoup aimé l'homme et j'admire infiniment le poète. »

Le comité se composait comme suit :

Paul Bourget, Jules Claretie, François Coppée, Léon Deschamps, Léon Dierx, Anatole France, Stéphan George, Edmond de Goncourt, de Hérédia, J.-K. Huysmans, Camille Lemonnier, Maeterlinck, Stéphane Mallarmé, Léon Maillard, Henri Mazel, Louis Ménard, Catulle Mendès, Octave

Mirbeau, Jean Moréas, Charles Morice, Nadar, Prince Ourousoff, Vittorio Pica, Edmond Picard, Henri de Régnier, Adolphe Retté, Jean Richepin, Edouard Rod, Rodenbach, Aurélien Scholl, Emmanuel Signoret, Armand Silvestre, Stuart Merril, Sully Prud'homme, Swinburne, Laurent Tailhade, Auguste Vacquerie, Alfred Vallette, Paul Verlaine, Yerhaeren, Vielé-Griffln, Emile Zola.

Nous avons là tout l'armoriai des Lettres françaises. On voit en outre que l'Angleterre, la Belgique, la Russie, l'Italie, la Grèce, l'Allemagne, et même la République Américaine s'associaient à cet hommage dans la personne de représentants dûment qualifiés.

La correspondance échangée à cette occasion marque l'enthousiasme avec lequel, chacun, du plus illustre au plus humble, acceptait sa part de collaboration.

Qu'on en juge par ces extraits de lettres à Léon Deschamps :

« Je ne puis être que très lier de faire partie du comité. »

Emile Zola.

« J'accepte avec plaisir, heureux de manifester mon admiration

pour Baudelaire. »

François Coppée.

« Comptez sur moi. Vous savez que j'ai été l'humble ami, que je suis le fervent admirateur de Ch. Baudelaire. »

Catulle Mexdès.

a Je suis très flatte de l'honneur qu'on veut bien me faire et je

l'accepte avec grand plaisir. »

Jean Richepi.x.

<c J'ai beaucoup connu — j'ai beaucoup aimé — ce très agréable et satanique Baudelaire et je l'admire profondément, ce poète impeccable. »

Jules CbAnETiE.

« J'ai été pendant quarante ans un dos cinq ou six admirateurs de Baudelaire et je trouve très bon qu'on lui rende cet hommage tardif. »

Louis Ménard.

« Je vous remercie bien cordialement de l'honneur que vous me faites et de l'occasion que vous nous offrez de rendre hommage à Charles Baudelaire, le plus pur de nos maîtres et le père spirituel de notre génération. »

iVlaurice Maeterlinck.

« ... Merci d'avoir associé notre Belgique à cette œuvre. »

Edmond Picard.

« ... Je me chargerai, pour un si noble but, d'ouvrir une souscription en Italie où on garde toujours les plus grandes sympathies pour la France et pour son Art. »

Vittorio PicA.

«... Une pareille entreprise est trop nécessaire pour que nous ne joignions pas tous nos efforts pour la faire réussir. »

Henri de Régnier.

« ... Baudelaire fut mon plus cher fanatisme. »

Paul Verlaine.

Mais il faudrait tout reproduire. Bornons-nous à ceci, sans négliger pourtant de dire que Mirbeau, qui s'était juré

de ne faire parlle d'aucun comité, avait fait plier sa résolution en faveur de Baudelaire. Sa lettre se terminait par cet aveu intéressant :

« Rodin m'a souvent parlé d'un projet qui le hantait depuis le jour où il connut les Fleurs du Mal. C'était, en un grand monument, de symboliser l'œuvre du plus profond des poètes. Ce sera fait et ce sera beau. »

Parmi les plus empressés à apporter à ce projet l'appui de leur souscription on relève les noms de MM. Auguste Dorchain, Emile Galle de Nancy, Xavier de Carvalho, André Vervoort, Ernest d'Hervilly, Francis Poitevin, Hugues Rebell, Arthur Bernède, Mathilde Sérao, etc.

Ainsi le nom de Baudelaire accomplissait ce miracle de réconcilier dans une admiration commune, idéalistes et réalistes, toutes les fractions ennemies de la République des Lettres. 11 faisait communier, dans la même ferveur, des talents aussi opposés que le truculent Jean Richepin à la Muse outrancière et le noble Auguste Dorchain dont la Muse est décorée de pudeur. On sait avec quelle sûreté de goût, quel vif sentiment des nuances, ce dernier commentant, dans VArl des Vers, l'un des plus beaux sonnets de Baudelaire, en avait souligné la puissance d'incantation.

Tout semblait marcher à souhait. Hélas ! ici encore la malchance de Baudelaire opéra. La mort inopinée de Léon Deschamps anéantit brusquement ce geste ébauché de Justice. Jamais projet n'échoua si près du port.

Mais si le cortège du triomphe dut se disloquer sans

avoir achevé la route, il s'était ébranlé du moins avec magnificence. Rien n'avait manqué à ce lever de rideau d'apothéose. Pas même l'insulte derrière le char; pas même la consécration de l'outrage. M. Brunetière avait sifflé.

C'est à M. Anatole France qu'échut ce jour-là l'honneur de venger les Muses blasphémées. Il le fît avec éloquence. On aime à relire la péroraison de son vibrant plaidoyer :

« Baudelaire a senti rame du Paris laborieux. Il a senti la poésie du faubourg, compris la grandeur des petits et montré ce qu'il y a de noble encore dans un chiffonnier ivre :

Souvent à la clarté rouge d'un réverbère Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre, Au cœur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux. Où l'humanité grouille en ferments orageux,

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête, Buttant, et se cognant aux murs comme un poëte, Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets, Épanche tout son cœur en glorieux projets.

Il prête des serments, dicte des lois sublimes, Terrasse les méchants, relève les victimes. Et sous le firmament comme un dais suspendu S'enivre des splendeurs de sa propre vertu

Cela n'est-il pas grand et magnifique et peut-on mieux dégager la poésie de la réalité vulgaire ' ? Et remarquez, en passant, comme le vers de Beaudelaire est classique et traditionnel, comme il est plein. Je ne me résoudrai jamais pour ma part à voir en ce poète l'auteur de tous les maux qui désolent aujourd'hui la littérature. Les Fleurs du Mal sont et demeureront le charme de tous ceux que touche une lumineuse image portée sur les ailes du vers.

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