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LE TOMBEAU DE BAUDELAIRE

sous l'aubre

Dans le jardin fermé, dès Tinnocent outrage, L'arbre ancestral étend ses bras insidieux. Et le poète, au cœur profond, peuplé de dieux, En esprit, rôde auprès du ténébreux ombrage.

L'archange intérieur, qui, tout bas l'encourage. Le démon, qui parfois transparaît dans ses yeux. Au secret des rameaux, dormant pareils entre eux. Ont, dans son œuvre, ensemble admiré leur ouvrage.

Et, dans le vaste Eden de l'Art, autre univers. Accru de siècle en siècle , aux seuils toujours ouverts, Un labyrinthe appelle, épouvante et fascine.

Tout, couleur, hymne, encens, cri, frisson, le flambeau.

Liturgique ou maudit, l'autel ou l'officine.

Autour d'un nom magique, éclate en fleurs du Beau.

Léon DiEiix.

A BAUDELAIRE

La Dame étrange et docte à qui tu murmurais, Parce qu'elle savait être belle et se taire, La douleur et l'orgueil de ton soin solitaire. Et chaque soir, hélas 1 plus mornes tes secrets,

En larmes, sur la dalle unie et sans degrés, Qui marquait tristement le sol dépositaire, S'est assise, des ans, avec leur ombre à terre, Regardant croître l'if et grandir le cyprès.

La Poésie en deuil aime les tombeaux nus. Mais l'heure, le réveil et les pas sont venus... La cendre enfin tressaille au nom qui se diffuse ;

Et, pour sonner ta gloire à qui pleura ta mort,

Celle qui fut l'amante est maintenant la Muse

Qui d'un geste de bronze embouche un buccin d'or!

Henri de Régnier.

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Les autres — c'est, dans nos Flandres épiscopales, La bruine des carillons intermittents, Gouttes de son, humbles concerts, couleur du temps, Qui faufdent d'un peu de chant les brumes pâles.

Lui — le bourdon à la rumeur contagieuse. En qui tout autre bruit s'absorbe, comme embu. Comme englobé dans son sillage, comme bu Par sa vaste musique épaisse et spongieuse.

La cloche de génie et qui fait violence

A l'air, vite oublieux des carillons légers.

Trop frivoles vraiment, vraiment trop passagers;

Le bourdon sonnant l'heure en tintement final...

Voix durable en l'espace, ô lui, l'Episcopal,

Qui frappa comme à coups de crosses, le silence.

Georges Rodenbach.

A BAUDELAIRE

0 Jardinier des Fleurs du Mal, à Baudelaire, Qui, des venins amers aux lys sombres cachés, Sus tirer la liqueur exquise des péchés, Pour consoler d'Adam la race séculaire ;

Vigneron du coteau que mûrit la colère Des soleils ténébreux sur la terre penchés ; Char des Icares morts sur les chemins cherchés, Martyr dont le mépris des sots fut le salaire;

Chercheur du feu sacré des éternels enfers. Qui plongeas dans l'horreur des abymes ouverts Sous les pas chancelants des mornes destinées ;

Je t'aime, ô contempteur des communs paradis, Pour ta haine des dieux, ton amour des maudits, Kt ta grande pitié pour les femmes damnées.

Armand Silvestre.

21 nov. 1895.

A CHARLES BAUDELAIRE

Hugo régnant, quand tous n'étaient que son reflet, Un soir, tu les quittas et leurs routes battues, Pour t'en venir, puissant et seul, vers les statues D'un art en marbre noir veiné de violet ;

Grandes, qui reposaient sous des roses funèbres, Les bras en croix et les deux seins désenflammés ; Ton regard clair toucha leurs pauvres yeux fermés Et rénova leur âme en ces closes ténèbres,

Tu les ornas de ton orgueil, toi, le hanté De vice et de terreur, d'amour et de prière, Et les vêtis soudain d'une telle lumière Qu'elles furent la Vie et ton Eternité.

Depuis, au long des jours de désir et de haine. Dont les soleils couchants meurent au fond du cœur, Celles que tu créas rêvent d'une douleur Étrangement nouvelle et fervemment humaine ,

Et crient au loin ton nom qui rayonne d'un feu Céleste et souterrain comme une pierre ardente, O poète! qui retournas l'œuvre de Dante, Et mis en haut Satan et descendis vers Dieu.

Emile Verhaeren.

A BAUDELAIRE

Plains-moi... Sinon, je te maudis!

Ch. Baudelaire.

Quand — hommage pieux — les poètes laurés Jetèrent, tour à tour, leur plume sur sa bière, Peut-être que, parmi ses clairs rêves dorés, L'âme du vieux Spencer en a souri plus fière ;

Mais toi !.. . toute la Gloire eût-elle pris ton deuil, La Muse eût-elle dit ton haut panégyrique, Ce lourd sommeil qui t'a prostré dans le cercueil, Ne se fût pas troublé d'un rire sarcastique :

Dors, oublieux : l'Eternité n'est pas assez

Pour reposer ton cœur et ton âme lassés

De ce chemin de croix que tu semas de ronces ,

Est-il un pèlerin des antres sans réponses

Qui, se penchant pour épeler ton nom si las,

Répète : Baudelaire ! — et ne s'attriste pas !

Francis Vielé-Griffin.

BAUDELAIRE ET LA CRITIQUE

(de 1900 à 1914)

Dans son rapport au Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts sur le mouvement poétique français, de 1867 à 1900, rapport dont il fut officiellement chargé, à l'occasion de l'Exposition universelle, Catulle Mendès, après avoir reproché à Baudelaire de ne pas savourer le plaisir avec joie et l'avoir appelé « l'ivrogne d'un idéal soushunaain et surhumain » , consent à écrire :

« Si l'on ajoute à roriginalité de soa organisme spirituel, qu'il fut, prodigieusement, un chercheur du compliqué dans le rare ou le pire, un trouveur, entre les choses en apparence le plus opposées, de rapports jamais surpris, jamais guettés encore, un manieur du verbe et un artisan du vers, auquel, en notre âge romantique, aucun ne saurait être préféré; on demeure, mystérieusement et douloureusement, charmé d'une œuvre tentatrice, cruelle et parfaite, qui n'avait pas eu d'exemple, n'aura point de similaire ; et quiconque a souci de la justice, doit vouer au génie, à l'Art de Baudelaire, une admiration sans réserve, admiration qui d'âge en âge, se perpétuera en s'agrandissant. »

En 1902 un critique ayant avancé que Victor Hugo était a toute la poésie et toute la pensée du xix" siècle », M. Remy de Gourmont protesta dans le Mercure de France, en disant :

« De telles synthèses sont vraiment trop hardies. Est-ce que sans Vigny, Lamartine, Musset, Baudelaire, Verlaine et quelques autres, anciens ou récents, on a toute la poésie du siècle dernier? Je voudrais que l'on demandât à deux cents poètes d'aujourd'hui : Quel est votre Poète? On verrait... «

M. Edouard Ducoté, directeur de VErmilage, saisit la balle au bond et prit l'initiative de cette enquête.

Cent trente et un écrivains exprimèrent leur sentiment.

Les résultats proclamés dans le numéro de février 1902 établirent que les poètes les plus en faveur chez les jeunes étaient à ce moment, dans l'ordre des préférences :

Victor Hugo.

A. DE Vigny.

Paul Verlaine.

Baudelaire.

Lamartine.

Musset.

Leconte de Lisle.

Mallarmé.

Albert Samain.

Voici comment quelques-uns des fervents de Baudelaire ont motivé leur choix au cours de cette enquête :

« Il est peut-être périlleux à notre mobilité d'esprit, d'affirmer une prédilection pour un poète plutôt qu'un autre. Mais il ne faut pas vingt-cinq lignes pour affirmer qu'aux yeux des vrais artistes, Victor

Hugo no symbolise pas plus toute la poésie d'un siècle que Balzac n'en renferme toute la prose.

Qu'il reste le grand orgue des cathédrales auquel préludent les bruyants carillons de la réclame, soit ; mais ne suis-je pas libre, tout • en l'admirant, de lui préférer le sanglot long des violons, la plainte du violoncelle ou l'ironie subtile et flère du roseau pensant"?

La poésie n'exclut pas la vérité de ses attributs ; et un seul volume parfait rend plus de services à l'humanité qu'une édition nationale illustrée en soixante-douze tomes. Voilà pourquoi Baudelaire est mon poète. »

Alcanter de Brahm.

« ... Permettez-moi de nommer celui chez qui Victor Hugo luimême a découvert « un frisson nouveau ». Celui qui, dans sa prose d'artiste, a deviné la suggestion d'Eugène Delacroix, la suprématie de Richard Wagner : ce critique-là sera mon poète : et, sans remords, je tiens à voter pour Baudelaire. »

Raymond Bouyer.

... Les noms de Lamartine. Vigny, Musset feront toujours vibrer en moi des fibres filiales. Mais avoir su se créer une place du vivant même de ce géant : Hugo; avoir si singulièrement préparé sa gloire, avoir recueilli tant de dédain, tant de haussements d'épaules, me font considérer Charles Baudelaire comme le type du poète mort que je dois le plus vénérer. Je vote pour Baudelaire.

Henry de Braisne.

Par la quantité, le poids, Victor Hugo, incontestablement. C'est le Phare, mais « le phare de l'océan du non-sens » (Nietzsche) ; le « Monument » à l'intérieur duquel on ne trouve rien : en somme parmi les gens du xix'^ siècle au service de la poésie, une prodigieuse bonne à tout faire qui a fait le plus gros de l'ouvrage, mais l'ouvrage le plus gros — cela dit avec une grande admiration.

Par la qualité et par tout ce qui est le contraire d'Hugo, Baudelaire.

Je le retrouve toujours nouveau, toujours savant, toujours moderne,

jamais anachronique et jamais épuisé.

Charles Chalvix.

... Nous hésiterions entre les figures vénérables de Vigny et de Stéphane Mallarmé, si le profond, multiforme et magnifique Baudelaire, en qui précisément tout son siècle se résume et qui ouvre un siècle nouveau (car tous ceux qui sont venus après lui et ceux qui viennent encore, datent de lui et « l'ont dans le sang »), si Baudelaire ne suffisait à combler notre esprit, notre cœur et nos sens.

F. Fagus.

S'il est téméraire d'affirmer que Hugo fut toute la poésie et toute la pensée du xix'' siècle — il serait injuste de proposer un nom, à l'exclusion du sien, pour désigner le poète prépondérant de l'époque. Par l'universalité du lyrisme — dans son œuvre poétique énorme; ses romans Notre-Dame de Paris, les Misérables, l'Homme qui rit; sa critique : William Shakespeare ; ses drames : les Burgraces, Hernani — il occupe le premier rang. Le monde d'images qu'il a créées donne le plus complet exemple de la force du génie appliqué à l'expression intégrale de soi-même.

Or l'artiste exerce une influence d'autant plus vaste qu'il consent davantage à s'abstraire, au profit d'idées générales. Ce principe explique ma prédilection pour Baudelaire, beaucoup plus capable de s'adapter à des tempéraments très divers, par son intelligence précise des idées, des sensations et des mots.

L'œuvre de Victor Hugo est un musée où l'on pénètre toujours avec une émotion religieuse. On y est saisi d'admiration. On en sort l'imagination éblouie par la richesse des couleurs, la sonorité d'un vocabulaire surabondant et la prodigieuse variété du spectacle, mais le merveilleux charme cesse avec le contact.

L'enseignement de Baudelaire persiste, par une continuelle répercussion de sa pensée et la puissance de la forme stricte qui l'impose aux méditations.

Charles-Henry Hirscb.

Selon moi, Baudelaire a écrit les plus beaux vers de la langue française et je le préfère à Victor Hugo. Baudelaire est l'anneau qui relie et continue la chaîne des poètes français qui part d'Iiustaclie Deschamps pour aboutir à Verlaine en passant par Villon, Ronsard, La Fontaine et Musset.

Jehan Rictus.

Mon poète n'est peut-être pas toute la poésie et la pensée du xix"" siècle.

Mais il parle à mon cœur, il vibre à l'unisson de mes douloureuses pensées. C'est une lyre lointaine et triste, parfois amère. Elle me vient des confins du monde pour émouvoir mes solitaires songeries.

Et peu m'importe qu'il y ait plus lyrique ou plus historique ou plus humain. L'harmonie de nos deux âmes évoque toute l'harmonie.

Celui-là c'est Charles Baudelaire.

Léon RioTOR.

Jean Lorrain et Frédéric Saisset donnaient encore, dans cette enquête, la palme à Baudelaire. M. Francis de Croisset voyait en lui le poète de « la volupté ». D'autres, comme Albert Clouart, Edouard Ducoté, André Fontainas, Ernest Gaubert, Charles Le Goffic, Anatole Le Bras, Georges Le Cardonnel, Henri Mazel, Louis Mercier, Yvanhoé Rambosson, Rollinat, Fernand Séverin, Emile Verhaeren, Jean Viollis, Emmanuel des Essarts, l'avouaient pour leur poète de prédilection... à certaines heures et, partagés entre diverses influences, n'osaient lui vouer un sentiment exclusif.

Baudelaire ne vient qu'en quatrième rang, mais les résultats lui eussent été peut-être plus favorables encore, si cette enquête eût disposé d'une publicité plus étendue

et si un grand nombre de littérateurs eussent été pressentis. Elle demeura ignorée de beaucoup. Il n'en est pas moins instructit de voir qu'on donnait à Baudelaire, dans les milieux avancés et chez les militants de la plume, le pas, non seulement sur Lamartine et Musset qui, à vrai dire, y furent toujours très discutés, à cause de leur négligence de forme, mais encore sur Mallarmé, si goûté, qu'il avait été élu, le 1" février 1896, prince des poètes français.

Ajoutons que Nadar disait tenir d'un directeur d'agence de découpures de journaux « que le nom de Baudelaire revenait aussi fréquemment sous les yeux de ses enquêteurs que ceux de Hugo, de Musset et de Napoléon ».

Ce propos qu'il a consigné dans ses.S'owuenîirs et qui lui aurait été tenu aux environs de 1911, montre qu'à cette date, assez récente, Baudelaire retenait toujours l'attention.

Quelques citations viendront à l'appui de cette affirmation :

Baudelaire poète admirable fut aussi un sévère humaniste et un parfait logicien.

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