R. DE BURY
Baudelaire a chanté la seule passion que le xix' siècle pût éprouver
avec sincérité : le Remords.
Claudel.
Baudelaire est le poète le plus humain que nous ayons eu. Avec Vigny et avec Verlaine, il est celui qui a exprimé le plus intensément, le plus douloureusement aussi la navrance inguérissable et la
névrose déprimante de l'âme moderne.
Charles Cousin.
Baudelaire, l'un des cin([ ou six grands poètes du xix- siècle, est peut-être supérieur encore comme prosateur. Bien plus que Gautier il fut l'impeccable : la fierté froide de son style hautain et sûr est unique dans la littérature française. 11 est le maître par excellence de tous les esprits qui ne se sont pas laissé contaminer par le sentimentalisme.
Remy de Goubmcnt.
Non seulement Baudelaire fut un poète original et admirable, égal aux plus grands, avec je ne sais quoi d'une saveur captieuse et d'un tour magnifique, un linguiste excellent, mais encore un esprit qui eut, si l'on peut dire, de l'architecture. Les parties s'en correspondent et, outre que les assises en sont solides, l'édifice est parachevé par une ornementation délicate et imprévue qui l'enjolive et le parfait.
Henri de Régnier.
Il semble que Baudelaire ait prévu son propre cas quand il écrivit : « Les Nations sont comme les familles; elles n'ont de grands hommes que malgré elles ». En effet, il est surprenant de penser qu'on le conteste encore, que les critiques le dénaturent, que les anthologies le négligent, qu'on le tient, tout au plus, pour un poète étrange, malsain, stérile en tout cas. Mais l'opinion finale sera de le mettre enfin au premier rang, où régnent Lamartine et Victor Hugo, qu'on cite toujours en l'omettant. L'œuvre de ceux-ci fut en horizon ; le génie de Baudelaire est en profondeur.
Georges Rodenbach.
Dans mon admiration, Victor Hugo tient toute la place. S'il me laissait un coin de libre, je me dépêcherais d'y fourrer Baudelaire.
Jules Rexard (lettre à E. R.).
C'est toute notre âme avec la violence insoupçonnée de ses amours diverses que Baudelaire nous a rendue à nous-même sensible. 11 est possible que le don soit lourd et qu'il failk' du courage pour le sup-
porter. Cette poésie ne rassure pas; elle ne verse pas d'illusions. Mais elle s'adresse à ceux pour qui rien n'est plus beau que de connaître son cœur, que de le sentir peser en soi. Souvent j'écouterai la voix de cet ange savant et désespéré.
Jacques Rivière.
Wagner et Baudelaire, voilà peut-être, les deux hommes qui ont le plus pesé, qu'on le sache ou non, sur l'art de poésie en ces dernières années.
André Suabès.
Au même titre que Balzac et Delacroix. Baudelaire fut un novateur. Le rayonnement de son génie éclaira toute la littérature de la lin du dernier siècle.
L'irrésistible attraction qu'exerça Baudelaire sur les imaginations, vient surtout de ce qu'il traduisit avec une intensité sans égale les intimes besoins, les aspirations cachées des hommes de son temps. Son intelligence lucide lui permit d'apercevoir à travers les laideurs et les artifices, côtoyant le mal qui régnait en maître, dans la société, les nostalgies d'idéal, les soifs de rêve, les efforts désespérés et vains tentés vers le bonheur. Et de la crise morale qui résultait de ce désaccord entre le milieu et les êtres, il fit la plus complète et la plus cruelle des analyses.
Gaston SrFFERT.
N'oublions pa.s que MM. Alphonse Séché et Jules Bertaut ayant publié à la librairie Michaud, un livre sur Baudelaire où ils avaient épuisé tous les documents connus le concernant, résumaient ainsi leur impression :
« Oui, s'écriait Asselineau, ce grand esprit fut en même temps, un bon esprit; ce grand cœur fut aussi un bon cœur. »
Pour nous qui venons d'écrire sa vie, sans taire quoi que ce soit de ses bizarreries, de ses travers, de ses excès, de ses excentricités
de toute sorte, nous ne voyons rien qui puisse être de nature à infirmer le jugement qu'Assclineau portait devant la tombe encore ouverte de l'auteur des Fleurs du Mal.
En 1914, l'aristocratie lettrée veillait avec tant de sollicitude sur la mémoire de Baudelaire, que M. Fernand Vanderem jugea le moment opportun de lancer contre Sainte- Beuve (coupable de n'avoir pas, bien qu'il y fût à bon droit sollicité de tous côtés, trouvé le temps de consacrer à Baudelaire, l'un de ses innombrables feuilletons), une double accusation d'incompétence et de mauvaise foi. Il est de fait que le silence obstiné de Sainte-Beuve à l'endroit de Baudelaire (à part une lettre équivoque et quelques lignes insipides) est fait pour étonner, quand on sait que les deux hommes entretenaient des rapports étroits et constants. Baudelaire avait lu, sur les bancs du lycée, les poésies de Sainte-Beuve. Avec son flair avisé, il avait su démêler, dans ce fatras, les éléments d'une esthétique neuve. Il ne faut pas se dissimuler qu'il y eut, à ses débuts, chez Sainte-Beuve, en virtualité, un génie poétique de premier ordre qui n'est jamais parvenu, avec l'âge, à se réaliser, faute, peut-être, d'ingénuité. En dépit des incertitudes et des bégaiements, Baudelaire avait entendu l'appel de Joseph Delorme à la hardiesse et à l'originalité. Il avait prêté à ces productions hâtives et médiocres pour la plupart la flamme de son jeune enthousiasme. Il en était demeuré ébloui et troublé. Il savait gré à leur auteur de l'avoir révélé à lui-même. Il lui en voua toute sa vie une filiale affection, une ferveur religieuse et attendrie. Ce n'est pas par
vice d'intelligence (il en avait à revendre) que Sainte-Beuve a méconnu Baudelaire, c'est par vice de caractère. 11 ne se consolait pas de n'avoir pu mener à maturité ses dons de lyrisme, d'être resté un poète mort jeune. De là son aigreur et sa jalousie contre tous les poètes du temps : Lamartine, Hugo, Gautier, Vigny, Musset. De là son attitude retorse et cauteleuse vis-à-vis de Baudelaire dont il acceptait les prévenances et les attentions sans la moindre velléité de retour et auquel il ne cessait de prodiguer (notamment lors de son procès et de sa candidature académique) de pernicieux conseils sous couleur de le servir. Baudelaire affectait de n'en rien voir. N'a-t-il pas dit? :
Tous les êtres aimés Sont des vases de fiel qu'on boit les yeux fermés.
Ce n'était pas du Baudelaire minable et présent, du famélique repris de justice, dont l'absolu potentat de lettres, l'influent académicien, l'hôte choyé de Saint-Gratien, pouvait prendre ombrage; c'était du Baudelaire posthume dont il pressentait le rayonnement. 11 sentait d'instinct que la postérité donnerait à Baudelaire, dans le mouvement lyrique du X-ix" siècle, la place importante (et pourquoi pas prépondérante ?) qu'il avait ambitionné d'y occuper luimême. M. Fernand Vanderem ne s'y est pas trompé. Voilà pourquoi malgré les observations de M. Paul Souday, le judicieux chroniqueur du Te/njos, Sainte-Beuve ne peut sortir qu'à son préjudice de ce dilemme : Ou il s'est mépris sur la valeur de Baudelaire et c'est pour le critique, l'aveu de
son incompétence, ou il a essayé d'étouffer la réputation naissante de l'auteur des Fleurs, et c'est l'accusation plus grave, pour l'homme, d'une manœuvre déloyale.
Il y a, d'ailleurs, dans la plupart de nos gestes, une valeur symbolique, et Sainte-Beuve en empruntant le pseudonyme de Delorme à la Marion de Victor Hugo, semblait déceler, sans y prendre garde, le mauvais côté de sa nature passionnée et sournoise, avide de gloriole, accessible aux bas calculs et aux mesquines jalousies. Il ne gardait même pas la particule du nom, par dédain du vœu qu'elle implique d'obligeante splendeur.
BAUDELAIRE ET LA CRITIQUE EN 1917
Que Baudelaire ait pu se maintenir actuel et présent, jusqu'en 1914 — cela dépasse déjà les bornes de l'ordinaire, tant le goût public est versatile. Admirer longtemps est un héroïsme dont peu de gens sont capables. Le Génie reste, mais la façon dont on l'honore a ses défaillances. Les dieux eux-mêmes connaissent l'inconstance des hommes. Leur culte a ses retours. Ronsard fut oublié le lendemain de sa mort pour Desportes que Malherbe détrôna. Saint-Amand fut décrié par Boileau, que les générations suivantes envoyèrent rejoindre Cotin. dans les oubliettes du mépris. Pendant cent ans, on organisa la conspiration du silence autour des comédies de Molière. Le mot d'ordre, sous la Restauration, était d'écraser r « Infâme Voltaire ». Les romantiques traitaient Racine de polisson. Lamartine forçait ses admirateurs à renier
Lafontaine. Ce fut toujours une élégance, dans certains milieux raffinés, que d'affecter de se déplaire aux sonorités de Victor Hugo. Quel règne plus court que celui des Parnassiens qui écrivaient encore lorsque Remy de Gourmont lança contre eux l'excommunication, au nom des symbolistes?
Les idées changent. L'opinion évolue. Un nouvel idéal, une réaction classique, commençait à se faire jour. Déjà Moréas, reconquis par Lamartine, qu'il avait longtemps sacrifié à Baudelaire, laissait échapper cet aveu :
J'ai beaucoup aimé les Fleurs du Mal, pendant mon adolescence et ma toute première jeunesse. J'admire toujours Baudelaire et ne le relis jamais. Ses préoccupations comme ses épithètes me gênent à présent jusqu'à l'angoisse : une angoisse physique. Baudelaire est un vrai artiste comme nous l'entendons aujourd'hui, ou plutôt comme on l'entendait il y a quelques années. Allons, c'est un grand artiste, tout simplement, c'est même un grand poète... ce n'est pas un pur poète.
Il y a sous cette appréciation sévère une part d'éloges assez belle encore pour que nous n'éprouvions aucune gêne à la reproduire. Et d'ailleurs, nous sommes de ceux qui appellent la discussion autour de Baudelaire, persuadé qu'elle ne peut tourner qu'à son profit. On l'a vu par la diatribe de Brunetière qui souleva un tel orage de protestations indignées que le renom de Baudelaire, qu'il voulait ébranler, s'en trouva singulièrement fortifié. Brunetière avait été le seul opposant de marque. Peut-on vraiment tenir compte de l'hostilité de vagues polygraphes, d'individualités fantômes? Que pèse, au regard de tant d'adhé-
sions éblouissantes, l'avis d'un certain Maurice Leblond écrivant, de Baudelaire : C'esi un fort méchant Poète. (Revue Naturiste, 1900)?
On pouvait dire l'opposition désarmée. Elle n'osait plus se faire jour par peur du ridicule et ne s'employait plus qu'à des malices sournoises : évinction des Fleurs du Mal des bibliothèques municipales, suppression du nom de Baudelaire des manuels classiques et du catalogue de certaines librairies. Cela n'empêchait pas les éditions des Fleurs du Mal de se multiplier ni le nom de Baudelaire, de sonner, de jour en jour, plus haut et plus fort.
Voilà ce que Baudelaire représentait naguère encore, mais que représente-t-il aujourd'hui?
La guerre est venue bouleverser nos idées et nos sentiments, et creuser le fossé entre hier et demain. L'adversité, en éveillant nos défiances, semblait devoir porter, dans l'opinion commune, à la poésie nouvelle en général, et à Baudelaire, en particulier, un coup fatal. C'est pour élucider ce point que nous avons cru devoir interroger ceux de nos contemporains qui ont qualité pour parler au nom d'un parti, d'un groupe, d'une école.
M. Edmond Rostand qui, par l'éclat de son talent et le retentissement de ses triomphes, s'imposait tout d'abord comme oracle, «'est, avec infiniment de bonne grâce, récusé. L'instant était mal choisi. Nous nous en doutions un peu, mais, comme dit Renan, on ne peut empêcher les siècles d'avoir cent ans. II no dépend pas de nous de reculer
l'échéance des cinquantenaires. Nous nous sommes alors tourné vers l'autre coupeau du Parnasse, dévolu au délicieux lyrique, Paul Fort, prince des poètes. Sa réponse tardant à venir, nous étions près d'interpréter son silence comme un désaveu, lorsque avisé de notre méprise : « £'rreMr.'£'rrewr.' s'écria -t-il. J e ne désavoue pas Baudelaire... Ah! mais non! puisque je le tiens pour un des plus grands lyriques de tous les siècles... Je viens même d'écrire un Avant-Propos à celte Anthologie que la Feuille littéraire va publier. Or, j'y exprime une très fervente admiration. » Le prince des poètes est mobilisé. Il avait donc mille bonnes raisons de différer, et c'est à nous de nous excuser d'avoir pu douter de sa Foi.
Nous ne pouvions négliger M. Auguste Dorchain, héritier testamentaire de Sullj' Prudhomme, qui fut hier président de la Société des Poètes Français et qui, demain, sera de l'Académie française. M. Auguste Dorchain nous a opposé une question de moralité. Cela fait honneur à ses vertus d'homme privé, mais le critique qui a si bien parlé jadis de Baudelaire et le poète si sensible à la magie des accords ne doivent-ils pas protester, tout bas, en lui, contre une accusation, somme toute, si mal fondée et qui ne peut provenir que d'un malentendu"? Oublie-t-il que les Fleurs du Mal ont reçu l'hospitalité de la grave Tievue des Deux-Mondes? 0\xh\\%-\,-\\ que M. Jean Aicard, qui ne passe pas précisément pour un agent de démoralisation, s'est fait, honneur de présider l'inauguration du monument Baudelaire au cimetière Montparnasse en octobre 1902 —
ce n'est pas si loin — et qu'il trouva juste que Baudelaire fût glorifié en sa présence par les discours de MM. Armand Dayot, Maurice Quentin et par les vers de M. Adolphe Lacuzon, lesquels sont tous gens fort honorables? Si la majorité des poètes s'était abstenue, ce jour-là, c'était pour protester contre l'excès de laideur du monument, mais il y avait pour représenter la Poésie MM. Maurice Magre, Crinon et Maurice du Bos, dont la saine littérature, grâce à Dieu, n'a pas à s'offusquer.
M. Paul Bourget qui considère, après Pascal, que le principe de la morale est de bien penser et qui s'y applique, nous invite, présentement, à renoncer aux « idéologies transcendantes et mensongères », ce qui nous porte à craindre qu'il ne fasse du reniement de Baudelaire l'une des conditions de la réforme intellectuelle qu'il préconise,
M. Maurice Barrés n'hésite point à nous mander qu'il approuve résolument que nous rééditions ce qu'il écrivait jadis à la louange de l'auteur des Fleurs. De même, M. Henri de Régnier consent à lui renouveler son applaudissement d'antan, et le haut lyrique Frédéric Plessis,^ l'érudit commentateur de Virgile, ne fait aucune difficulté de nous manifester la part d'admiration qu'il professe à l'endroit de Baudelaire. Ainsi le monde officiel, académique, universitaire, se trouve avoir collaboré à notre hommage.
Mais n'est-ce point se montrer injuste à l'égard de M. Paul Bourget que de le supposer enclin à renier Baudelaire? M. André Gide, en lui dédiant les pages substan-
lielles qu'il vient d'écrire, pour l'édition Pelletan, des Fleurs du Mal, semble nous démentir.
M. André Gide, après avoir souligné que la Forme est la raison de l'œuvre d'Art, insiste sur ce qui constitue la nouveauté, l'apport essentiel de Baudelaire; apport si considérable qu'il n'hésite pas à lui reconnaître, dans l'ordre lyrique, l'importance qu'eut, en chimie, la découverte du radium. Ici et là, toutes les notions antérieurement acquises s'en trouvèrent bouleversées, tous les anciens cadres, modifiés.
« Baudelaire, dit M. Gide, a découvert l'antithèse; l'antithèse non plus seulement extérieure et verbale, procédé d'Art à la manière de Hugo, mais loyale. L'antithèse éclôt spontanément dans ce cœur catholique, qui ne connaît pas une étnotion dont les contours aussitôt ne s'évadent, que ne double aussitôt son contraire, comme une ombre, ou mieux : comme un reflet dans la dualité de ce cœur. C'est ainsi que partout en ses vers, la douleur reste mêlée de joie, la confiance de doute, la gaîté de mélancolie et qu'il cherche inquiètement, dans l'horrible, un tempérament de VAmour. »
Ainsi M. André Gide, l'un des apôtres de la Foi nouvelle, nous est garant que Baudelaire demeure toujours la préoccupation de l'élite. Il prétend même que ce n'est que d'aujourd'hui que son œuvre a pris son véritable sens et nous livre « ses trésors les plus radieux ».
Sans doute a-t-il raison. Voici, pour renforcer l'opinion que Baudelaire est toujours « agressivement vivant » , ins-
criles dans l'ordre alphabétique, quelques adhésions qui nous sont parvenues, signées d'écrivains émérites, appartenant à trois générations différentes et de tendances essentiellement diverses.
« ... On peut mettre Baudelaire au rang non seulement des grands poètes français, mais des plus grands poètes universels. Il peut toujours nous apprendre qu'une attitude élégante n'est pas du tout incompatible avec une grande franchise d'expression.
Les Fleurs du Mal sont à cet égard un document de premier ordre.
La liberté qui règne dans ce recueil ne l'a pas empêché •de dominer, sans conteste, la poésie universelle de la fin du xix° siècle...
De cette œuvre, nous avons rejeté le côté moral qui nous faisait du tort, en nous forçant d'envisager la vie et les choses avec un certain dilettantisme pessimiste dont nous ne sommes plus les dupes.
Baudelaire regardait la vie avec une passion dégoûtée qui visait à transformer arbres, fleurs, femmes, l'univers tout entier et l'art même en quelque chose de pernicieux.
C'était là sa marotte et non la saine réalité.
Toutefois, il ne faut point cesser d'admirer le courage qu'eut Baudelaire de ne point voiler les contours de la vie.
Aujourd'hui, ce courage serait le même.
Les préjugés vis-à-vis de l'art n'ont cessé de grandir et ceux qui osent s'exprimer avec autant de liberté que le fit Baudelaire dans les Fleurs du Mal, trouvent contre eux, sinon l'autorité judiciaire, du moins la désapprobation de leurs pairs et l'hypocrisie du public.
Le retour vers l'esclavage, que l'on décore de nos jours du nom de liberté, a déjà eu pour premier résultat, en ce qui touche les lettres (particulièrement en horreur à l'état de choses qui se décide) de supprimer l'élite indépendante et par con.séquent toute critique digne de ce nom, et le peu qu'il en reste n'oserait pas parler aujourd'hui des Fleurs r/u Mal.
S'il ne participe plus guère à cet esprit moderne qui procède de lui, Baudelaire nous .sert d'exemple pour revendiquer une liberté qu'on accorde de plus en plus aux philosophes, aux savants, aux artistes de tous les arts, pour la restreindre de plus en plus, en ce qui concerne les lettres et la vie sociale.
L'usage social de la liberté littéraire deviendra de plus en plus rare et précieux.
Les grandes démocraties de l'avenir seront peu libérales pour les lyriques. Il e.st bon de planter très haut des poètes-drapeaux comme Baudelaire.
On pourra les agiter de temps en temps afin d'ameuter le petit nombre des esclaves encore frémissants. »
Guillaume Apollinaire.
Sous ses dehors de croquemitaine futuriste dont l'insolence indispose l'opinion vulgaire, Guillaume Apollinaire dissimule une âme ingénue et sentimentale qu'apprécient ceux qui ne se laissent point duper par les apparences. C'est un cœur triste, au fond, désabusé d'avoir fait trop tôt le tour des choses, et qui cherche à s'étourdir avec l'ivresse des mots et la turbulence des images. Il a suivi l'école de Rabelais. Il ne mâche pas le mot cru à l'occasion et il habille les vérités de paradoxes {quand elles sont désagréables], pour les mieux pousser dans le monde. Ainsi, les fous jadis avaient seuls licence de faire la leçon aux rois. Avec son masque de bouffon, Apollinaire est en possession de faire la leçon à l'Hypocrisie, à l'Ignorance et à la Sottise, ces Majestés toujours régnantes. C'est encore, bien qu'il s'en défende, un écrivain de tradition. Je n'en veux pour preuve que son dernier livre le Poète Assassiné qui l'apparente aux conteurs du xviii" siècle. Guillaume Apollinaire a réédité à /'Edition nombre d'anciens livres curieux. Il est l'auteur d'un volume de vers Alcools déjà paru et d'un autre à paraître : Calligrammes.
« Baudelaire me fait du mal et du plaisir comme ce qui est agressivement vivant. Peut-on l'être autrement"? Vivre c'est blesser l'un, consoler l'autre et c'est rester sur le carreau, souvent : ce que fait Baudelaire. Je sens bien qu'il est le plus frère de mes frères, lui ce « cruel malade » ! Il me plaît tant que je lui passe tout, même d'avoir envenimé la conscience déjà si tourmentée.
Il fait si bien tout le mal qu'il me fait que je souris à l'élégant tortionnaire en regrettant de ne plus croire à la gravité du blasphème. Les bons chrétiens de ce matin, qui piaffent moins, désobéissent davantage, à commencer par les Claudel, les Francis Jammes. Baudelaire est venu pour dire qu'on n'était pas décidément un grand poète sans passer par le Christ, ou sans en revenir; jusqu'à ce brave Maeterlinck tout oint de l'onction baptismale qui, dans le livre de la MotL, fait son petit païen. Moi qui cesse de respecter ce que j'admire, je dirai que Baudelaire est mon flirt, car lui sut du moins qu'il était parti de son seul grand Opposant : Jésus.
Puis Baudelaire est triste somptueusement, marque royale. Il a senti que le bonheur c'est l'infamie, et qu'on n'était « heureux » qu'en marchant sur des corps. Il n'eut donc pas « l'estomac » d'être heureux, et combien je l'en félicite! Il vient pour saccager les cœurs béats, et ainsi il fait œuvre pie.
11 a cette grâce de l'homme, très enfantine et délicate, qui vous insulte aussitôt qu'elle a plu. Dans son accoutrement de lord, il est français comme un démon; il est neuf et plaisant comme la passion : sa précision me hante et les meilleurs de nous lui doivent quelque chose. Il a montré que la passion c'est le lynx. Baudelaire"? c'est le plus beau de mes mariages d'amitié. S'il ne put être autant infidèle que moi, il l'a bien plus durement essayé. »