AUREL
Madame Aiirel s'est imposée à l'attention par une (cavrc déjà considérable, oii l'on trouve, comme dit M. Emile Faguet, des mots dignes d'un directeur de conscience et de grand Poète. Ses livres (Le Couple — La Semaine d'Amour, — Les Saisons de la Mort, pour ne citer que les principaux) témoignent d'une intelligence subtile, tau/ours en éveil, et d'une rare originalité. M"'" Aurel a réhabilité le Féminisme en lui assignant sa voie naturelle et son légitime champ d'expériences : le Cœur. Son apostolat s'exerce dans l'ordre affectif. Elle fait sa spécialité de résoudre les conflits de sentiment. Armée des seules lumières de l'intuition, elle a créé une métaphysique de l'Amour, à qui elle restitue son véritable caractère : le don d'intensité. Sa pensée reste si femme qu'elle s'affirme sans jamais se livrer. Ses paroles, prononcées à mi-voix, ne s'adressent qu'aux oreilles attentives, mais ceux qui les perçoivent, s'en émeuvent comme d'un aveu douloureux ou d'une pathétique confidence. M'"" Aurel accomplit ce miracle de se mouvoir en pleine abstraction, en pleine algèbre psychologique, sans rien perdre du sourire ni des grâces de son sexe et de puiser dans sa fureur d'indépendance, le goût de se dépenser en dévoue/nents quotidiens.
* Baudelaire :
C'est pour les cœurs mortels un divin opium !
11 ne serait pas besoin vraiment d'en dire davantage, pour peu que l'on voulût bien donner aux mots le « sens plus pur » dont parla Mallarmé, c'est-à-dire, dépasser leur sens pour atteindre leur âme.
Allons cependant un peu plus loin :
En une matière dont la qualité n'a jamais été égalée par aucun poète, d'un ciseau patient ensemble et passionné, dont on peut bien dire que même les imprécisions attestent
la science suprèine, Baudelaire a sculpté l'un des moments les plus tragiques de cet « ardent sanglot qui roule d'âge en âge », monument hautain et pourtant pitoyable dont la durée sera celle de la souffrance humaine.
Baudelaire a chanté la Beauté « dur fléau des âmes » et leur viatique cependant, l'Art, l'Amour, la Mort, la Bonté aussi, les seules choses qui, pour ceux dont les lèvres n'ont pas sucé le lait puissant de la Science, donnent de l'accent à la vie — et cette musique aux dissonances chargées de mystère, se prolonge, sur nos cordes intérieures, en des frémissements, dont on ignore à la vérité si c'est- douleur qu'ils nous apportent ou volupté, mais dont on sait bien, par des signes qui ne trompent pas, qu'ils finissent par mêler leurs ondes avec celles de notre vie profonde qui, quand elle ne peut plus jouir, veut au moins souffrir pour échapper à la sensation affreuse du néant, à la tristesse entière.
Cette tristesse transcendentale qu'aucune contingence terrestre ne peut accroître ou diminuer, elle est, depuis la disparition des dieux et la diffusion scientifique, inéluctablement attachée à tout être qui pense. C'est un démon familier qu'on ne tue pas — mais qui tue si on lui refuse la nourriture qu'il réclame, diverse selon les tempéraments, travail, sensualité, ambition, dévouement à une idée, etc.
Pour l'homme moderne que hante , malgré tout rationalisme.
Des cieux spirituels l'inaccessible azur
et qui en même temps est « brûlé » par l'amour du Beau,
ce n'est que dans Baudelaire, et nulle part ailleurs, non, pas même dans le grand Vigny à la main trop souvent défaillante — qu'il trouvera le pur aliment de silence et d'orgueil, le seul qui convienne à sa déréliction, à sa résignation désespérée — la seule nourriture littéraire digne de sa tristesse. »
Karl BoÈs.
C'est M. Karl Boès qui a succédé, en 1900, à Léon Deschamps comme directeur de La Plume et ainsi il s'est mérité une place à part dans l'histoire de la Poésie et de l'Art français. On sait l'importance de La Plume qui, fondée en 1889, déchaîna, suivant M. Florian Parmentier, « l'un des plus beaux enthousiasmes dont la jeunesse littéraire ait donné l'exemple ». M. Karl Boès prêta à cette revue une distinction de ton et une noblesse de tenue quelle n'avait jamais connues. Il y apporta un élément neuf, étranger, et l'épura de trop d'afflux hétéroclite. Avec Deschamps La Plume était éclectique. Elle devint avec Karl Boès uniquement la « Défense et l'Illustration du mouvement idéaliste ». C'était jadis un cabaret ouvert à tout venant. Ce fut désormais , un salon oit n'étaient admis que des écrivains de race. Léon Deschamps était un vulgarisateur jovial, un publiciste plein d'entrain. Karl Boès s'affirmait esthète hautain et raffiné poète. Dans les Portraits du Prochain siècle parus chez Girard, en i894, Henri Mazel comparait Karl Boès à un « seigneur de la cour des Valois ou encore à un jeune lord, violent et froid, se souvenant qu'il est normand de vieille roche et frère de ceux qui partirent jadis avec le Conquérant ».
Karl Boès a publié un livre de vers, les Opales, dont le même Heni-i Mazel vante « le dessin pompeux et ferme et l'éclat vigoureu.x: ».
« 11 ne s'agit pas, n'est-ce pas, de Baudelaire ; mais de nous.
Beaucoup, parmi nous, ont changé. Ils ne considèrent plus comme un dogme la laideur de la Tour Eiffel. Elle les émeut à l'égal d'un maslaba. Leur art, à travers la hardiesse de leurs essais, montre un besoin de solidité, d'architecture. L'esthétique du vermicelle, qui leur était agréable en 1900 ne les amuse plus. 1900, 1880, 1830, époques dont ils se voient également éloignés. Ils se sentent étrangers aux maîtres .sj^mbolistes, qu'ils admiraient à vingt ans, faute de mieux pensent-ils aujourd'hui.
Se sont-ils détachés de Baudelaire? Ainsi Baudelaire at-il vieilli (car un poète est vieilli, comme une femme, seulement quand il n'est plus aimé).
La réponse à cette question est : non.
Baudelaire a conduit le vers français à la perfection (et c'est pour cela qu'il est le plus difficilement accessible de nos poètes : on comprend Mallarmé avant d'aimer Baudelaire). Or, c'est de la perfection que veulent partir les hommes dont je parle. Il le leur permet, s'ils ont les ailes assez puissantes.
Baudelaii'e est un maître solide. Leur besoin de construction et de rythme goûte la plénitude dans ses poèmes.
Baudelaire n'est pas artificiel. Eux non plus. Ni guivres, ni alérions, ni évanescences, chez lui. Ni chez eux. Son amour du « Là-bas », ses rêves épicés d'exotisme, ce sont des sentiments profonds, et ils les éprouvent toujours. Avec plus de volonté cependant, car ils ont cessé de haïr le mouvement, « qui déplace les lignes » mais qui est la vie.
Amère profondeur de l'âme; âme liée à la chair; doues
leur moderne, plus âpre et plus acre que le désespoir tout rond et sonore des poètes précédents; cœur moderne, « palais flétri par la cohue » ; pensée de la mort, qu'on force sa sensibilité à « realize » (comme disent les Anglais), en lui tenant les narines ouvertes au-dessus de la charogne : rien de tout cela n'a vieilli, n'a quitté les hommes d'aujourd'hui. Ils le trouvent à l'intérieur d'eux-mêmes, s'ils ne l'extériorisent plus en gestes, attitudes et discours.
Certains cependant font un reproche à Baudelaire : « 11 manque d'optimisme et de bonne humeur », disent-ils. Certes, si par besoin de nous étourdir, nous vivions dans le comique et le rire des foires, Baudelaire ne serait plus notre homme. Mais à supposer ce besoin de s'esclaffer, ne passerait-il pas plus vite que les angoisses de notre conscience? *
Baudelaire résistera jusqu'à ce que le rire soit le plus fort, c'est-à-dire jusqu'à ce que les lois du monde soient changées.
Et quand on résiste à la lunette vieillissante de notre temps, c'est qu'on a bâti, hors de toute mode, sur la fondation éternelle de l'art : l'âme humaine.
Nous pouvons donc croire que Baudelaire restera, comme l'Imitaiion, Phèdre et les Pensées de Pascal. »
Fernand Divoire.
M. Fernand Divoire, né en 1883, appartient à cette école poétique enquête « d'extase métaphysique » qui, vers l'JOO, a succédé ausijmbolisme. Il y est le chef d'un groupement particulier : La gauche libé-
raie. // est membre du Comité du Conseil central, pour la défense des littérateurs libres créé en 1912 lors de la guerre des Deux-Rives. Il n'a encore publié que des plaquettes (Cérébraux — • Poètes — La Malédiction des Enfants,' et des vers restés épars aux feuillets dejeunon revues. Demeuré fidèle au principe chrétien, M. Fernand Divoire exploite le thème de la Douleur féconde. Il avoue souscrire à ces lignes de G. Polti comme à des indications oii se précise le vœu de son école : « chairs pâles... maigres... gestes maniaques... style axiomatique, concis... individualisme, abstraction... Fantaisie et Absolu ». Fernand Divoire a Jadis aimé passionnément Laforgue. Il cite encore Carlyle, Claudel, Péladan. Il inscrirait volontiers comme épigraphe à son œuvre à paraître, ces paroles d'IIamlet — « Asseyez-vous, que Je vous torde le cœur! »
M. Fernand Divoire tient avec compétence, discernement et autorité, la rubrique des Lettres de /'Intransigeant.
« Si l'on demandait aux écrivains qui se sont formés depuis 1880, et en particulier aux poètes, quel est l'homme dont l'influence sur eux a été la plus forte et la plus féconde, je crois bien que, s'ils étaient tout à fait sincères, presque tous répondraient que c'est Baudelaire. Bien peu d'entre eux ont échappé à cette influence, — et ceux-là ne sont certainement pas les meilleurs. Elle a été si forte qu'elle se fait sentir chez les poètes les plus jeunes, les plus avancés. Sans Baudelaire, ni Guillaume Apollinaire, ni Max Jacob, par e.\emple, ne pourraient écrire leurs vers aigus, singuliers et neufs.
Qu'a-t-il donc apporté au juste, ce Baudelaire, de si hardi et de si bouleversant et en quoi réside le miracle de
11 faut toucher ici aux secrets mêmes de la poésie française. Elle n'a presque jamais été de la poésie pure, elle a toujours été plutôt un élément de propagation qu'un chant absolu. C'était le véhicule de quelque chose, — mais de quelque chose qui n'était pas exactement de la poésie. Ce n'est pas qu'il n'y en ait pas eu avant Baudelaire, mais les plus lyriques eux-mêmes comme Ronsard, ou Joachim du Bellay, ou La Fontaine, y faisaient entrer l'un de magnifiques discours didactiques ou religieux, l'autre, la satire, le troisième, puisqu'il appartenait au x\if siècle, le souci de moraliser. Le romantisme même, pour aussi lyrique qu'il ait été, n'a pu concevoir une poésie aussi pure que celle de Keats, par exemple, ou des petites pièces de Shelley. Lamartine, dans la sienne, introduit sa religiosité, certains de ses soucis politiques, Vigny, la philosophie, Musset, des conflits dramatiques si impérieux que ses plus belles élégies elles-mêmes se disposent naturellement en dialogues, — et Hugo, la légende, le fait-divers, l'histoire, les passions sociales, toute la rhétorique. Chez tous, la logique l'emporte sur les autres procédés de l'esprit; leurs poésies tendent à devenir des discours qui vont prouver quelque chose, avec toutes les ruses, les ressources, les progressions, les effets de l'orateur. Mais Baudelaire, lui, n'avait rien à prouver.
Et je sais bien que l'on peut objecter à cela qu'il y a aussi chez lui une analyse de l'amour, aiguë, pénétrante, réaliste, proche d'Adolphe et du Bouge et le Noir. C'est ce que Paul Bourget, par exemple, a surtout vu dans les
Fleurs du Mal, et c'est pour cela qu'il apparente Baudelaire aux grands analystes véridiques du xix° siècle. Il a montré, en effet, les nuances les plus authentiques de l'amour moderne, c'est-à-dire, pour être plus exact, de l'amour qui emprunte à l'intelligence quelques-uns de ses éléments, depuis le platonisme mystique qui fait une madone d'une femme quelconque, jusqu'à la douleur la plus féroce {Une Martyre) et aux sentiments les plus troubles {Femmes Damnées). Et cela constitue déjà quelque chose d'important, et qui n'a pas eu d'imitateurs, car on a plagié la forme de l'amour que ressentait Baudelaire, mais non cette liberté à se juger soi-même, ce qui a créé un poncif aussi conventionnel que le poncif rêveur de Lamartine, mais enfin Baudelaire a fait entrer cette analyse dans sa poésie, parce que le lyrique doit bien prendre son élan sur le tremplin d'une vérité quelconque. Jamais cependant ses vers ne sont pas faits pour cette analyse. Tandis que le développement oratoire, par exemple, ou le goût de convertir, sont à l'aboutissement des œuvres de Hugo, l'analyse est, chez Baudelau-e. un point de départ. C'est de là qu'il va vers autre chose.
C'était l'artiste le moins inspiré qui fut, — je veux dire le moins esclave de son inspiration. Il l'examinait, il la contrôlait, avant de s'abandonner à elle. La part de volonté est visible dans toute son œuvre, et témoigne autant de son talent que de sa prestigieuse intelligence. Et c'est par cette volonté tenace, minutieuse, qu'il est
arrivé à l'art le plus nourri de rêve que nous ayons dans notre littérature.
Le caractère même de la poésie pure, c'est de n'y parler que de ce qui n'est pas assimilable à la prose, — ou mieux encore d'y faire intervenir seulement ces éléments de la rêverie et de l'émotion qui rendraient soluble la prose la plus subtile et la feraient évanouir comme une vapeur! Relisez les Phares, Harmonie du Soir, La Vie antérieure, Réversibilité, le Balcon, et dites-moi si quelques-uns des principes qui concourent à la composition de ces pièces découlent de la métaphysique, de la morale, du fait-divers ou de l'art oratoire. Ce sont des sanglots, des visions, des rayons projetés dans les mondes souterrains de la conscience, des appels, des cris de douleur ou d'extase. Deux qualités essentielles : le mystère et la musique. Comme dans la musique, des raccourcis d'émotion, des synthèses d'existences, des passions multiples et simultanées doivent être obtenues par le chant même des syllabes, la juxtaposition des mots, l'étrangeté des images, ce quelque chose d'impondérable qui est dans l'union d'une langue tout en allusions et d'une pensée tout en songe :
Le secret douloureux qui me faisait languir
ou
Les violons vibrant derrière les collines.
Jamais un poète logicien n'eût écrit ce dernier vers : il est impossible qu'on entende la mélodie d'un ou de
plusieurs violons quand on est séparé d'eux par une colline! Cependant la suggestion de ce vers est incomparable. 11 nous met dans un état de sensibilité qui est exactement l'état poétique, et c'est à cela que doit aboutir un grand artiste.
Baudelaire avait eu un prédécesseur : Gérard de Nerval. Lui aussi, dans ses admirables sonnets, ne procède pas par d'autres moyens que l'auteur des Fleurs du Mal. Mais il le fit sans méthode, sans volonté, par Teffet du rêve introduit véritablement dans sa vie à l'aide de la folie et qui lui faisait une vision toute pleine de prodiges et de ressouvenirs mystérieux et troublants.
On peut dire qu'il y a en poésie deux époques, celle qui précéda Baudelaire, et celle qui le suivit. Les Fleurs du Mal sont une date unique. La Muse française subit avec elles une crise si forte, si grave qu'une poésie nouvelle en naissait, qui ne ressemblait pas à l'ancienne, qui ne venait pas d'elle, qui portait tout l'avenir.
Désormais, Verlaine était possible, Mallarmé était possible, et Rimbaud, et Corbière, et Laforgue, les premiers symbolistes pouvaient libérer le vers ; Henri de Régnier, Viélé-Griffin, Maeterlinck, Verhaeren trouvaient un instrument qui leur convint; et depuis 1880 tous les poètes qui comptent, doivent quelque chose à Baudelaire.
Grâce à lui, nous avons une poésie comparable à celle que Poë, Keats, Swinburne et tant d'autres ont donnée à la langue anglaise, et c'est à cause de son manque absolu de démonstration que Baudelaire n'a jamais pu être com-
pris par tant de nos critiques, du type de Faguet, par exemple, qui ne veulent voir dans la poésie que le discours, la légende ou l'anecdote. »
Edmond Jaloux.
M. Edmond Jaloux s'est fait une place envial/le parmi nos romanciers. Il a publié de nombreux volumes : L'agonie de l'Amour, les Sangsues, Le Reste est Silence, Le Jeune Homme au Masque, L'Ecole des Mariages, Le Démon de la Vie, Le Boudoir de Proserpine, L'éventail de Crêpe, etc.
Dans rHistoire Contemporaine des Lettres Françaises de Florian- Parmentier, publié en lOl'i, à la librairie Figuière, il est dit de lui :
« La virtuosité de M. Edmond Jaloux est cause qu'on balance entre deux façons de le juger, hésitant à décider s'il est un poète ou s'il n'est qu'un dilettante. Pourtant, à côté d'une distinction un peu précieuse, un peu dédaigneuse, on trouve chez lui une étonnante faculté d'analyse et de mesure dans la progression des états dame. »
« Baudelaire est un grand poète.
Techniquement, il ajouta au système lyrique qu'il adopta, par sa condensation de la strophe romantique. Il innova dans ses poèmes en prose notamment par la phrase chantante des Bienfaits de la Lune. Il donna au vers romantique, jusqu'à lui très plastique, une musique plus subtile, une sonorité plus graduée, avec des effets de lenteur et de lointain. Intellectuellement, il apportait un sens frais des analogies. Sa connaissance des œuvres peintes lui a fourni
sinon des décors, au moins des atmosphères rares. Il est d'esprit très élevé, contemplateur assez sévère du haut d'un idéal de moralité, quoi qu'il en ait dit. Sa phobie du progrès n'est qu'un amour des sensations physiques délicates, des plaisirs esthétiques où l'imprévu a sa part, et de la dissonance habilement amenée à l'accord. Il est original. Celui des artistes littéraires qui l'a le plus préoccupé, Edgar Poë, ne lui a rien dicté (sauf un petit conte). Son honnêteté littéraire lui aurait fait certainement abandonner toute idée, venue d'un terrain limitrophe.
Critique d'art pictural (sauf quelques erreurs attribuables à son imagination devant quelques sujets), il voit juste et large. Il aété une seule fois critique musical, et il a écrit, en poète, le meilleur des articles de critique musicale (non technique), que possède notre littérature.
Il fut quelque peu desservi par sa santé et souvent opprimé par la gêne. Est-ce pour cela que nous avons à regretter qu'il n'ait réalisé que l'essentiel de ce qu'il pouvait formuler? A côté de l'œuvre en vers ou en proses lyriques, dans laquelle il a donné, sans doute, toute sa puissance, les indications et les titres de nouvelles trouvés dans ses papiers, témoignent de velléités vers un art différent de ps)'^chologue aigu, soucieux d'étudier des êtres exceptionnels, équivoques, ambigus. Quelques poèmes en prose, surtout Porlrail de Maîtresses laissent peut-être entrevoir ce que cet art de romancier eût donné.
Par quelques tics qui déparaient son génie, sans le diminuer (satanisme, exagération de dandysme), il a exas-
péré, il exaspère encore certaines personnes. Il en eût été ravi. »
Gustave Kahn.
M. Gustave Kahn, né en 1859, a Joué un rôle important dans l'évolution s//mboliste. Il s'est institué le chef et le théoricien du Vers-librisme et a tenté de substituer dans la langue poétique le Chant à la Cadence. C'est avec cette préoccupation qu'il a écrit les Palais Nomades et le Livre d'images. Il a fondé la Vogue, le Symboliste, dirigé la Revue indépendante, créé les matinées de Poésie au Théâtre Antoine. De 1886 à 1900 il s'est prodigué en articles, conférences, manifestes, avec une inlassable activité. La qualité de son esprit lui permet déporter sur chaque chose un jugement net et précis. Il excelle dans la dialectique et se distingue par la richesse de sa documentation. Il n'y a pas une Revue d'essayistes à l'époque symboliste oii il n^ait collaboré. Il ne s'ensuit pas que ce hardi novateur qui rêvait la « totale reconstruction de tout » et qui voulait que le poète conçût en lui sa strophe originale, ait jamais méconnu la valeur de l'ancienne poétique. M. Gustave Kahn s'est encore affirmé comme critique d'art.
a Comme parallèlement il demeure l'artiste des blasés, Baudelaire est le poète des hommes mûrs. Les jeunes gens qui l'aiment, cherchent en ses vers quelque chose qu'il n'y a mis que par hasard et qui n'est pas lui-même. Mais ils ne peuvent pas le goûter, ni le comprendre complètement. Le jeune homme, en effet, n'a pas de cœur, il a des nerfs, de l'égoïsme et de la santé. Il appelle souffrance les déceptions de son amour-propre et tous les avertissements de la vie. Il gaspille toutes ses ressources, et cependant qu'il se dis-
perse et se répand, quelque chose en lui prend naissance et grandit, qui est le cœur. Et lorsqu'il est mûr, ce fruit que tant de sang prodigue a nourri, l'homme aussi est mûr, et redescend la pente, allégé d'espérances et devenu avare de soi-même. Ce que le fruit est aux arbres à l'automne de l'année, le cœur l'est aux hommes lorsqu'ils ont accompli leur jeunesse. Il ne naît pas avec nous, il se crée; ce n'est pas le vase des douleurs, c'est l'ensemble de nos douleurs même.
Son rôle actif dans la vie commence alors, à ce moment où l'esprit et la sensibilité, ayant accompli leurs fonctions, ne trouvent presque plus rien qui les satisfasse. Les autres facultés passent à son service : il peut tout comprendre. Il est comme un miroir où tous les spectacles du monde se reflètent à leur tour, ainsi qu'ils ont passé jadis et comme ils passeront plus tard en face de l'intelligence. L'idéalisme nous apprend que les choses n'existent pour nous que selon l'idée que nous nous en faisons : mais nous nous en faisons des idées diverses et successives selon que dominent en nous la tête ou les nerfs, les sens ou le cœur, et c'est vers quarante ans que celui-ci domine, — alors que l'homme est attendri et mûri par l'expérience, — et qu'il se forme à la vie. Pour certains, cette époque n'arrive jamais, par exemple chez les intellectuels absolus comme Gœthe ou (à l'antipode du monde spirituel), chez les insensibles et les médiocres. Pour d'autres, au contraire, elle a commencé avec la naissance. C'est le grand secret du plus pur génie. Baudelaire a connu ce secret.
Nul comme lui n'a parlé avec autant de vérité du quadragénaire voluptueux et triste, dans la plénitude d'une force qui va bientôt lui échapper, lourd d'expérience mais comme amolli de douleur, prêt à tous les sacrifices qu'exigera l'amour sincère. Amoureux fervent, frileux et sédentaire comme les chats qu'il aime tant, assis à son foyer, au milieu de ses meubles et de ses livres, il pense. Comme son esprit connaît le vide du monde, son cœur connaît le vide de l'amour. 11 s'effraie de la vieillesse qui guette, n'ose rien entreprendre de peur de manquer de courage au milieu de l'œuvre, et se défie de la femme, car lorsqu'il cède à son attrait, son approche a pour lui le goût de la mort, l'horreur d'un duel, la sensation du désespoir. Tout lui est prétexte à souffrir : il a tant erré par la vie dans les couchants et les automnes, écrasé par tous les souvenirs et les pressentiments, n'ayant plus, tous ses enthousiasmes tombés comme une vaine cuirasse, que sa sensibilité toute nue et blessée !
Et il n'est point que l'amour qui le brise. La douleur humaine, sous toutes ses formes, lui est fraternelle. Baudelaire a suivi jusque-là son triste héros, mais c'est maintenant, toute sa pitié donnée, qu'il le relève en lui montrant la beauté de la souffi-ance.
C'est un chrétien : l'âme seule l'intéresse, et malgré la déchéance de son corps. Qu'importent les abandons de la matière si l'esprit, sortant de sa décomposition, se dégage et monte plus vite vers les subtiles régions où il retrouvera son éternité? Comme Rembrandt, il a beaucoup décrit la
pourriture, la mort et la misère, mais comme lui ce n'était que pour exalter davantage la volonté de l'âme et l'incorruptibilité de l'esprit. Ah! s'il n'y avait eu de spiritualistes que comme lui!
Ses plus truculentes horreurs ont une vie secrète qui s'agite sous leur mort et va paraître. Et c'est là le fond de son génie.
Car, comment nous émouvrait-il à ce point avec les plus simples ou les plus effrayants des spectacles s'il ne les avait pas vus d'une manière spéciale, s'ils ne s'étaient pas transformés en lui selon l'idéalisme de son cœur, y puisant l'émotion brûlante qu'ils nous donnent"?
Voilà où réside cette magie qui nous tient soulevés à sa lecture, ne sachant pas d'où souffle sur nous tant d'inconnu, le cœur en suspens et les nerfs placides, ainsi qu'un homme qui médite et va découvrir un secret en soi-même, noussentantenvironnés, circonvenus par des voix et comme des présences étranges. C'est cela, ce mystérieux rien, cette chose d'ailleurs indicible et dont on ne peut que faire de vagues allusions, qui donne à l'ensemble de son style cette vibration unique que la critique ne peut analyser et qu'aucun écrivain de notre langue n'a jamais donnée, non, pas même Hugo, pas même Chateaubriand. Pensez aux pages sur l'opium et le vin, et dites si la prose des Martyrs ou des Travailleurs de la 7ner, à côté d'elles, n'a point l'air d'un exercice de rhétorique.
Le cœur!... Si l'on donnait à ce mot magnifique toute sa force, comme l'on comprendrait de choses que notre philo-
Sophie, devant elles arrêtée, contemple avec stupéfaction et gênée, toute surprise de n'y pouvoir adapter le moule de ses catégories !
« Le cœur a ses raisons que la Raison ne connaît pas. « Si elle les connaissait, elle serait presque la sagesse, et le monde serait une parfaite machine, et il n'y aurait plus de dualité dans l'homme. Que d'antinomies apparentes tomberaient, laissant voir un harmonieux et profond équilibre d'analogies ! Les notions de réalisme et d'idéalisme se révéleraient enfin à tous ce qu'elles sont au regard de quelques grands artistes : les deux faces d'une même question. Nul ne fut plus réaliste que Baudelaire, nul n'a comme lui puisé au fond de la nature et de la vie la substance de ses poèmes, même de ceux qui semblent le plus follement évadés loin du réel. Jamais il n'est tombé dans Terreur de Shelley dont le lyrisme finit par se jouer dans les nuées. Baudelaire peut y monter, mais il reprend pied sur la terre et ne s'égare jamais. A tout instant, une comparaison audacieuse, familière et, comme disait Laforgue, yankee, éclate, et voilà que nous nous sentons chez nous, dans cet univers que nous nous sommes faits, et où toutes choses nous rappellent une douleur ou un effort humains. Mais cette réalité n'est pas une brutale exactitude : elle est de toutes parts dominée, pénétrée, absorbée, possédée par l'idéalisme absolu. La matière éternelle n'est pas davantage baignée dans l'éther invisible et omniprésent. Rien, le plus humble parmi les objets méprisés, n'échappe à cette transsubstantiation subtile et continue : un monde nouveau,
noyé de clarté diffuse et sereine, s'ouvre derrière l'autre dont, au lieu de les effacer, il accuse encore davantage les reliefs, tout en les combinant avec les formes nouvelles qu'il dévoile. Monde de prolongements, de nuances, d'analogies, mais qui échappe à l'idéologue sans amour. Car, il ne faut pas s'y tromper, l'intelligence à cette transfiguration ne joue qu'un rôle vassal. Tout le réel, avant de devenir l'idéal, est entré dans le cœur, mais sous les espèces de la souffrance. C'est là qu'il acquiert la vie supérieure que l'art manifeste. S'il n'avait passé que dans l'intellect, il serait devenu un fantôme abstrait d'idéal, une notion, quelque chose qui rappellerait les lourdes et minutieuses analyses des psychologues. C'est parce qu'il a subi cette mystérieuse alchimie qu'il a conservé sa force primitive et élémentaire en gagnant un charme surhumain, et que nous subissons, nous, après quelques mots de ces pages uniques, la rare, l'extraordinaire suggestion qu'elles possèdent. « Que le cœur est puissant! » Il n'est pas un poème de Baudelaire qui ne donne cette impression, et il n'est pas, peut-être, un autre poète qui la donne autant, non pas même les plus féconds trouveurs d'images. C'est qu'en effet, si sa faculté lyrique lui a fait trouver, comme c'est plus que probable, une foule d'images, il a sévèrement rejeté celles qui n'étaient que pittoresques, extérieures au sentiment. Les moindres attestent une méditation et la plupart, pleines de prolongements et comme de sourds échos dans la conscience, demeurent plutôt des émotions que des visions.
Quels que soient les efforts d'une exacte analyse, il y aura toujours quelque chose dans le style de Baudelaire qui lui demeurera inaccessible. Cette part mystérieuse échappe à toute explication. Elle est le fluide spirituel qui baigne chaque atome du monde lorsqu'on a fini de les tous dissocier et qu'on a porté sur leur apparence les derniers jugements.
Nulle formule chez lui; il ne répète jamais rien de ce qu'il a une fois exprimé. En cela, il est unique : les meilleurs écrivains ont toujours quelques associations de mots, d'ailleurs révélateurs de leurs idées dominatrices, qui reviennent, fût-ce une dizaine de fois, au cours de leur œuvre.
Le style des Fleurs du Mal, comme celui des Paradis artificiels, ou des Petits poèmes en prose, est l'absolu de la beauté, de la pureté, de l'évocation. Je ne crois pas que quelqu'un puisse jamais tirer de la langue française plus de mystère et plus de vie. Les images surgissent, si parfaites et si violentes à la fois, qu'on n'a jamais été plus près de les saisir, et cependant, au moment où vous les touchez, où vous sentez sur vous leur réalité, quelque chose d'ineffable et de soudain, — et qui n'est peut-être que l'éternelle déception du désir, créateur de fantômes, — s'interpose entre l'image et vous, la recule, la hausse aux flottantes altitudes de l'univers spirituel, la divinise enfin, dans
toute la mesure où l'homme peut diviniser ce qui émane de lui-même.
A côté de cela, tous les lyriques, de Chateaubriand à Hugo, paraissent des littérateurs. On dirait que, impuissants, ils se sont arrêtés avant de saisir la chimère fuyante et que, de souvenir, ils s'efforcent d'en retracer les traits. Leur rythme, berceur ou sonore, ne semble plus que cela, sans ce timbre d'au delà que nous aimions.
Maintenant, si, de ce domaine où nous environne l'incompréhensible, nous descendons, et que nous n'envisagions que la technique, la perfection, verbale par exemple, nous ne trouverons absolument que Mallarmé qui soit comparable ù Baudelaire. Encore le poète A'IIérodiade^ appelle-t-il à son secours la conjuration de toutes les magies et l'artifice de toutes les formes linguistiques : sa syntaxe anglo-latine, son purisme extrême côtoyant, sans jamais y tomber, le danger des dissonances et des obscurités, et tant de secrets dont aucun ne lui fut étranger. Mais Baudelaire est plus sévère et plus sobre. Son alexandrin, — comme sa phrase en prose, — est d'une belle venue et d'une coulée simple; mais sous cette apparence unie, quels fonds! quelle complexité! quels mélanges et quels alliages savants! Les mots sont sur la limité où ils quittent le verbalisme pour toucher aux domaines delà musique ou de l'expression picturale. Ils sont simples, et cependant dissous avec d'autres éléments inconnus. Leur longueur, leur rythme, leurs alliances subtiles, leur degré propre de corruption ou de santé ajoutent encore à la sûreté
de l'évocation qu'ils créent, à leur extraordinaire puissance.
Baudelaire est tout nous-mêmes. Laforgue, plus tard, exprimera quelque chose de nous : le côté intellectuel et pour ainsi dire védique de notre âme si multiplement éprise. Il sera le poète des jeunes gens qui souffrent de la métaphysique et de l'amour nouveau. Mais Baudelaire souffre de la passion, de tous les amours : celui qui s'attendrit aux sentimentalités comme celui qui n'est qu'une haine sans masque. Le cœur, la tète, les sens, l'analj'se et l'inconscience se mêlent dans cette poésie suave ou terrible. Il contient Musset. Heine. Lamartine. Vignj^, et les dépasse. Depuis qu'il a disparu, personne ne l'a valu, ni même rappelé.
C'est peut-être le plus haut de nos poètes, c'est peutêtre celui dont la gloire durera le plus longtemps, puisque l'émotion qui la crée vient du plus éternel et du plus profond de notre cœur. »
Francis de Miomandre.
Comme Pontiis de Thiard, au temps de la Pléiade et José Maria de Hérédia, au temps du Parnasse, M. Francis de Miomandre ajoute aux privilèges du talent, le prestige d'un beau nom.. Le sien, s'il n'a pas l'éclat brutal des précédents, se scande avec unedélicieuse eurythmie. Les syllabes, en roulant dans la bouche, s y fondent comme un rayon de miel, image de son génie tendre et doré. M. Francis de
Miomandre a débuté par un coup de maître. Son premier livre : Écrit sur de l'eau lui a valu le prix Concourt en 1908. L'auteur y décelait des dons rares d'émotion, de spontanéité, d'ironie et d'observation fine. Il a publié, depuis, L'Ingénu, roman oit s'affirmaient, en se précisant, ses qualités de début; un volume de critique Figures d'hier et d'aujourd'hui, riche en aperçus neufs ; une série de dialogues Au bon Soleil oii respire un amour hégélien de la Beauté, et un troisième roman L'Aventure de Thérèse Beauchamps que beaucoup s'accordent à considérer comme un chef-d'œuvre Lucien Rolmer, l'homme de tous les enthousiasmes, tombé vaillamment au champ d'honneur, voix compétente, à qui la mort glorieuse confère une plus auguste autorité, applaudissait chez Francis de Miomandre, « une improvisation animée et continuelle, un récit spirituel et passionné, une fantaisie à la fois inattendue et sûre, bref, un talent chaste et fécond ».
tel
BAUDELAIRE VESTEL
■■ Un Baudelaire inattendu, insoupçonné, pour nous avéré, le poète vierge. »
Nadar.
LE « frisson nouveau » dont Hugo reconnaît l'invention à Baudelaire, s'est communiqué à pas mal d'esprits sensibles et de cœurs ingénieux, qui se sont mis à rechercher, dans les diverses manifestations de celui dont ils le tiennent, les origines de cette nouvelle façon de sentir et de penser; il en résulte que le champ paraît épuisé, de ces investigations, et qu'il devient aujourd'hui difficile de trouver à glaner quelque chose de neuf autour de cette personnalité d'une si forte emprise.
J'aurais grand' honte d'avoir l'air de le découvrir, ce neuf, dans « ce qui doit être tenu caché », suivant l'expression de l'Écriture; et pourtant, cette nouveauté, voici qu'elle prend, à mes yeux, l'aspect, je ne dirai pas d'une accusation, mais d'une imputation de « virginité », formulée par
Nadar, dans un écrit assez peu connu et presque posthume. Distinguons.
L'aride, le borné, le rancunier Maxime du Camp a certes fait une bêtise en consacrant plus de deux cents pages à la Hollande et à ses peintres, sans prononcer le nom de Hais; mais il a non moins certainement commis une mauvaise action en révélant au public le mal dont mourut Flaubert, son superbe compagnon de jeunesse. Dieu me préserve d'en agir de même, à l'égard de la grande mémoire Baudelairienne que je révère entre toutes! Mais l'initiative prise, sur ce sujet, par un contemporain du Maître, un ami de sa personne, un fervent de son œuvre, je le répète, Nadar, n'est-elle pas faite pour i-assurer les scrupules en la circonstance? Néanmoins, ne l'oublions pas, ceux que nous appelons nos amis ne le sont pas toujours comme nous le voudrions. Baudelaire suppliait Banville de ne pas le traiter de « fantaisiste » dans une biographie ; peut-être ne lui aurait-il pas davantage convenu d'être traité d'innocent, au sens physique de cette désignation (autrement dit de Vestel, suivant le vocable de Fourrier) dans une nécrologie.
D'abord, l'imputation de virginité, ce que Nadar appelle cette « obstinée quiétude », cette « abstention forcenée », ce « nihilisme spécial », cela, qui devient une augmentation dans le sacerdoce catholique, peut-il, doit-il passer pour un amoindrissement, chez un homme au glabre visage de prêtre et à l'âme mystique, duquel la production opérait avec tant de puissance dans les régions spirituelles?
Le Prince de Ligne (je ne sais d'où il tenait le spécifique renseignement) reproche cet état à Newton et à Gassion, mon ancêtre, par suite, indirect. A-t-il tort ou raison? Certainement tort, si le premier tirait de cette continence anticipée, le génie de ses découvertes et, le second, le génie des batailles. C'est peut-être une de ses boutades qui valut à ce dernier la réputation de peu de galanterie à l'égard du sexe; il dit, un jour, d'une vieille demoiselle barbue : « J'aime cette femme, elle ressemble à un Cravate ». J'avoue que le compliment était bizarre.
Schwob a noté la diversité des stimulants nécessaires à la fécondation mentale des grands hommes ; sied-il d'en exclure l'abstinence sexuelle dont l'autre peut, il semble, bénéficier? Tant de vers d'une sensualité ardente ou désabusée, fournissent, de cette transposition, dans le débat qui nous occupe, une preuve bien formelle.
Une règle habituelle de cette casuistique des sens, chez les écrivains, paraît être l'alternance entre la chasteté et son contraire (l'une représentant les périodes de travail, l'autre, le temps des vacances) notamment chez Balzac, chez Flaubert; chez Musset, l'abus; chez Hugo, l'usage, un usage prolongé que, sur le tard, lui conseillait d'enrayer un ami prudent, qui se vit régalé de cette fière réponse : « La Nature devrait bien avertir de ces choseslà. »
Revenons à Nadar, par rapport à Baudelaire.
Le premier revêtait, pour moi, le prestige d'incarner un des suprêmes^ représentants de la bohème artiste, dans
la meilleure acception de ce mot et de cette chose, en conséquence, de contenir d'un passé qui m'était cher ; mais, ces impressions-là, même quand elles sont justes, ne sont presque jamais justifiées, et nous devons nous contenter du plaisir qu'elles nous donnent seules. J'ai observé que les personnes qui ont vu de près les objets de notre curiosité, ajoutent peu d'appoint à nos propres moyens de la satisfaire; à peine quelques épisodes ressassés, qui n'accroissent guère ce que nous connaissons déjà, mieux souvent qu'elles-mêmes.
Quand elles se mettent à prendre au sérieux ce que nous attendons d'elles, le cas devient de plus en plus funeste : elles en tirent une occasion de professer, de pontifier sur le sujet; sûres de n'être pas contredites par des témoins désormais manquants, elles s'en donnent, à cœur joie, d'aimer la vérité, avec variations, comme disait Liszt, et ce n'est qu'à leur insu qu'il nous est permis d'accrocher un bout de document dans un détail qui leur échappe, et que nous devons nous garder de souligner de peur de le voir déformer par elles et perdre de sa valeur.
Pour le cas particulier, il s'y adjoint que la phraséologie de Nadar était aussi peu attrayante que son style; rien de l'ésotérisme d'un Mallarmé, aux obscurités à la fois recherchées et naturelles, souvent traversées de lumière; pas non plus de l'alambiqué, rien que du tortillé à prétentions de renouvellement par des interversions de termes, chères au Bourgeois Gentilhomme, travaillant sa phrase
pour Dorimène; réprouvons encore les fréquentes suppressions de l'article, de l'adjectif numéral, du pronom indéfini, l'emploi de tant au lieu de si, et la fatigante réapparition du mot tel.
Tout cela se retrouvait dans l'écriture de l'auteur-aéronaute, s'y retrouve toujours et y devient plus intolérable encore; ce qui ne le dissuade pas d'affirmer que « chacun de nous, son siège d'humaniste dûment acquis, s'estime en possession de sa syntaxe ». — La sienne n'est pas de celles qu'on puisse envier.
Tout cela n'empêchait pas le bonhomme d'être sympathique, disons charmant, et de conserver, à nos regards, le mérite de faire vivre devant nous, celui qui n'est pas la fleur du mal mais qui a vécu près d'elle. Pour ces motifs, le désir de le revoir se réveillait en moi de temps à autre ; il en fut ainsi, une dernière fois, que suivit de près sa fin.
Ce jour-là il aurait pu répondre, comme le poète Persan Ferdousi à Hugo, lui demandant pourquoi il ne portait plus de couleurs vives : « C'est que je me suis éteint. » La flamboyante vareuse vermillon de celui qui était devenu le veuf d'une épouse excellente, avait fait place au deuil le plus sombre, au-dessus duquel blêmissait la tête angoissée.
Cette angoisse venait surtout au vieillard près de s'éteindre, non plus seulement d'habit, mais d'esprit, d'une double préoccupation d'amitié et d'art, la crainte de devoir partir sans avoir achevé et publié deux Études, celle con-
sacrée à Baudelaire et une autre inspirée par « Madame- Bonne », la morte chérie. Une personne, chargée de l'assister, le rassurait affectueusement, et lui promettait le temps nécessaire pour accomplir le devoir jumeau qu'il s'était tracé.
Je ne sais si la pieuse assurance ne fut qu'à demi oraculaire (je n'ai pas eu connaissance du deuxième Essai), mais je sais que l'Étude sur Baudelaire a paru, qu'elle est, je le répète, peu connue, et qu'elle me permet de tracer ces quelques lignes pour Charles Meunier, sans trop tomber dans les redites.
J'ai noté ce passage, l'autre jour, avec étonnement, au cours d'un article de M. Bergerat, à propos de l'entrée dans le domaine public des œuvres de Baudelaire : « On ne le lisait plus guère, on ne le lira plus du tout. » Voilà qui est bien vite dit, et qui ne fait que mieux ressortir le noble culte entretenu par Meunier, autour de cette oeuvre impérissable. Si cette parole singulière venait à se réaliser, ce qui me parait heureusement sans vraisemblance, elle ne ferait que ratifier cette autre parole, cellelà du Maître lui-même : « C'est la rareté des élus qui fait le Paradis. »
Nadar avait été l'ami de Jeanne Duval, la fameuse mulâtresse que Baudelaire a non seulement chantée mais portraiturée dans un dessin dont la reproduction m'a été
donnée par Alfred Stevens. Elle s'y montre avec sa « toison moutonnant jusque sur l'encolure », suivant l'expression du poète, et ses yeux « grands comme des soupières », suivant l'expression de Nadar.
Nombreux sont les passages des Fleurs du Mal qui demeurent applicables à cette femme de couleur ; parfois il y a incertitude, ambiguïté, l'inspiration peut venir d'une autre, comme dans « Les yeux de Berthe »; Berthe n'était pas Jeanne; peut-être que si. Dans un coin du dessin dont je parle, il y a écrit, de l'écriture de Baudelaire, la phrase finale du quarante-quatrième des poèmes en prose : « Allez-vous bientôt manger votre soupe, sacré bougre de marchand de nuages? » C'est dire que le propos est attribuable à Jeanne, ainsi que le sont, sans doute, ces
cheveux
... qui se sauvent en arrière Comme les crins d'un casque bleu,
que je retrouve dans un bel autographe de quatre pages, peut-être inédites, desquelles Mallarmé me fit autrefois le don précieux. Le goût des petites recherches, relatives aux personnages de second plan, induira probablement un fureteur de lettres à grouper, quelque jour, des notes plus abondantes à propos de la noire qui agit avec continuité et intensité sur la rêverie de Baudelaire. Ce sera de peu d'importance; elle agit avec beauté; cela suffit.
Nadar étant véridique, je vois des raisons pour qu'il ne nous trompe pas, quand il nous conte que son ami venait tous les après-midi, passer deux heures chez cette semi-
négresse, et que celle-ci (à la sincérité de laquelle nous n'avons pas les mêmes raisons de croire) jurait que ces visites quotidiennes se passaient en simples conversations et, je suppose, en silences éloquents. Première fiche de Nadar pour la donnée du poète-vierge. Lui-même, l'historien de ce « cas rare », présente les objections, qu'il réduit à néant.
Baudelaire, qui se sent surveillé par ses amis, sur cette particularité délicate, déjoue, même déroute les recherches : « Mon faux indiscret me conte d'un air détaché, écrit Nadar, que cette nuit même, une « personne » de rencontre lui a dit » telle ou telle chose. « La phrase y est, ajoute le narrateur, mais la personne que nul n'a vue, nul ne verra »?
Ensuite, un billet de Baudelaire a été retrouvé : « Je suis à toi d'esprit, de cœur et de corps. » Un billet sans adresse.
Enfin, une dernière fiche est aussi mentionnée, celle-là peu plaisante, et qui, d'ailleurs, médicalement, n'est pas irréfutable.
Tout cela, pour Nadar, apparaît non avenu, et il s'obstine dans sa croyance, dans sa conviction du « très cher, en sa chaste, tressaillante réserve de sensitive, sa répugnance native, son horreur de tout stupre, comme tenant, par delà la mort, son rideau baissé ».
Nadar conte encore que Baudelaire ayant fait contre son gré, à Bruxelles, une conférence qui réussit, décida d'en donner une seconde que, pour s'excuser d'une première résistance, il commença par ce préambule : « Votre grâce
m'a vite fait connaître que cette virginité de la parole n'est
pas plus difficile à perdre que toute autre... »
L'auditoire, en partie composé de jeunes demoiselles,
prit la poudre d'escampette, entraîné par des institutrices;
et c'était d'autant plus injuste que, s'il faut en croire la
déposition de l'ami du Maître, le Maître n'avait pas dit vrai
en parlant ainsi. »
Robert deMontesquiou.
Le comte Robert de Montesquiou, né en 1855, appartient à la Littérature autant par sa légende que par son œuvre. Cest lui qui a inspiré à Huysrnans l'idée de son Des Esseintes, orné de toutes les perversités séduisantes des fins d'Empire; ce Des Esseintes qui a déteint sur toutes les imaginations sensibles du temps, qui a exercé tant de ravages et grâce à qui, aux environs de 188G, les poètes nouveaux se virent appliquer répithète de décadents, épithète que Verlaine acceptait par analogie avec la somptuosité, or et pourpre, des soleils couchants. Mais si M. de Montesquiou descend d'une longue suite d'aïeux, il n offre-aucune trace de fatigue, ni de maladif l'puisement. Il y a, sous ses afféteries voulues, une rondeur d'allure, une verdeur de geste, qui sent son mousquetaire. Il se pare de phrases à panache comme son ancêtre, d'Artagnan, se parait du feutre à plumes. S'il use de rythmes subtils et de vocables insolites, c'est par goût d'élégance et de distinction. Il eût fait au temps de Voiture, les délices de la chambre bleue, chez Arthénice, à Rambouillet. Il passe au bruit effarant de ses titres : les Chauves-Souris, le Chef des odeurs suaves, les Hortensias bleus, comme un grand seigneur au bruit de son escorte et de ses équipages.
J'imagine que ce qu'on est convenu d'appeler ses excentricités n'est pour lui, que sa façon de protester — comme le veut toute âme un peu fière — contre l'avilissement d'une époque utilitaire oit l'Art lui-même aspire à se démocratiser. Son chef-d'œuvre c'est les Perles rouges oii il a trouvé pour dire les fastes abolis de Versailles, des accents de grand poète.
Son nom j-este lié à celui de Marceline Desbordes-Valmore à laquelle il a voué un culte particulier.
« 11 n'y a pas de poète aujourd'hui plus présent que Baudelaire. Il n'y en a pourtant pas de plus contraire par son art et par sa pensée aux aspirations de la poésie soi-disant nouvelle.
Seul, l'auteur de Sagesse reste aussi vivant que l'auteur des Fleurs. Ils signifient les deux mouvements essentiels et vitaux du conir français : concentration, expansion. La pensée de Baudelaire se rassemble, se resserre; ce sont des lèvres et des mains qui se ferment, un regard qui se fixe sur un objet unique; et son art solide, sévère, rouge et noir, précis, a la carrure limitée, massive et forte d'un temple romain. Les vertus de Verlaine sont contraires, harmoniquement, symétriquement, à celles de Baudelaire et leur font équilibre; entre ces deux poètes coule le flot abondant de notre poésie, tour à tour nuancé de leurs lumières. On peut dire qu'ils ont toujours été là, sous d'autres noms, contenant et émancipant le génie français; ils se sont nommés Gautier et Nerval, Vigny et Sainte-Beuve, Racine et La Fontaine.
Baudelaire résiste pour rester. Il est central et fondamental, sans ailes, réuni et statique, les poings aux dents, l'attitude d'une force foudroyée qui consent à la logique de sa damnation universellement nécessaire. Verlaine
« plus soluble dans l'air » s'envole et comme s'évapore pour rejoindre tout.
Il va de soi : j'outre un peu ou j'accentue à l'excès leurs différences pour caractériser plus nettement les deux Pôles de toute poésie. Il serait facile de me contredire en me montrant chez Baudelaire de pures lueurs d'angélisme à travers les ténèbres sanglantes où si douloureusement il se complaît — et Verlaine a ses heures sombres où il s'entête à l'analyse de la suggestion mauvaise. Mais le ton naturel et propre des deux âmes n'en est pas moins celui que j'ai dit et qui atteste deux destinations providentiellement contraires.
On voit plus nettement chez Baudelaire — je parle des suprêmes entre ses poèmes — le caractère de l'inentamable — ou de l'irréparable — enfin de l'éternel. Tels de ses vers imposent le sentiment qu'ils étaient avant qu'il vînt et depuis toujours, qu'il les a seulement « trouvés » — et ce trait désigne sans doute tous les plus beaux vers de tous les plus grands poètes; point aussi nettement, toutefois, chez les autres poètes que chez lui, me semble-t-il, et sans que je puisse dire pourquoi : peut-être en raison même des conditions étroites et laborieuses de sa production, de cette recherche patiente, obstinée, pénétrante, de cette volonté éprise seulement de l'essentiel et qui peine sans pitié jusqu'à ce qu'elle parvienne au roc angulaire, à ce qui n'a pas varié.
Ce sens du Choix dénonce, poussé si loin, une âme aristocrate jusqu'à l'atrocité. Bien qu'il ait les yeux ouverts
et que la nature extérieure existe pour lui, Baudelaire s'ennuie à travers les décors changeants de ses voyages et de la Ville. A Leconte de Lisle qui l'interrogeait sur ses impressions en Orient, il répondait : « Où qu'il aille, que voulez-vous que Baudelaire voie si ce n'est Baudelaire"? » Or, de ce spectacle intérieur il ne se satisfaisait pas; il ne savait où trouver la force et le courage de contempler son cœur et son corps sans dégoût. Son « aristocratisme » était dans l'absolu; il avait, ce négatif qui cherchait l'oubli dans le paradis artificiel, ce condamné aux côtés de qui sans cesse le Démon s'agitait, la perpétuelle vision nostalgique du Paradis Primitif. L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs. et sa haine furieuse pour la réalité vient de là, qu'il la regarde du haut de cette vision — Spleen et Idéal. J'avoue donc le mensonge de ce mot « négatif ». Je ne l'ai écrit que pour le raturer. Point d'esprit plus « affirmatif » que celui-là, vi'aiment; point de cœur plus amoureux de la blancheur, de la pureté, que ce cœur noir et satanique. Seulement, ce fiancé de « l'auguste vertu » l'aimait d'un amour si profond, si respectueux, qu'il n'osait s'approcher d'elle,
... l'auguste vertu, ton épouse encor vierge...
et il n'a su lui offrir, ne s'enhardissant point à la célébrer elle-même, qu'un bouquet de fleurs du mal, les fleurs de sa douleur.
Les parfums suaves s'y mêlent secrètement aux odeurs nauséabondes. Je comprends que le titre de son Livre ait
été suggéré à Baudelaire par un des hommes les plus purs qui aient vécu, ce délicieux Hippolyte Babou, l'auteur des Païetis innocents. Je comprends aussi que Verlaine, à seize ans, dans le crépuscule de son pupitre d'écolier, ait lu, sur la première page des Fleurs du Mal : Fleurs de Mai. »
Charles Morice.
La sloire de Charles Morice c'est d'avoir découvert Paul Verlaine qui lui a dédié son Art Poétique et d'avoir créé un aspect particulier du symbolisme. Charles Morice, né en 1861, est un éveilleur d'âmes. Doué de nobles qualités d'orateur et d'écrivain, il impose à ses disciples la Conviction et la Ferveur. Il les entraîne vers une beauté redoutable, disait Jean Dolent, une beauté aggravée de mystère. Il leur enseigne en même temps que la poésie nouvelle doit faire la synthèse des forces acquises durant trois siècles de labeur. Cest un pur artiste qui nous a fait connaître et aimer Radin, Carrière, Gauguin. Sa conversion récente au catholicisme n'est que le couronnement de son inspiration mystique. Il y a longtemps qu'il avait proclamé que la Poésie n'est que l'expression humaine de la notion divine. C'est pourquoi elle détient, à soji sens, la principale force et la plus précieuse richesse de l'humanité moderne.
Œuvres : La littérature de tout à l'heure — Noa-Noa — Il est ressuscité! — Le Rideau de Pourpre, etc.. En préparation : Le Rêve de vivre.
« J'ai ardemment aimé Baudelaire au temps de ma première jeunesse. Plus réfléchie aujourd'hui, mon admiration subsiste. C'est en vain que les Universitaires, à la queue de Brunetière et d'Emile Faguet, essayent de le
diminuer : Baudelaire reste un merveilleux poète, un artiste unique, dont le rôle et l'influence ont été considérables. Quelques bizarreries de mode, quelques exagérations romantiques ne sauraient ôter aux Fleurs du Mal leur charme vraiment incantatoire, leur parfum symbolique et profond. Baudelaire est l'initiateur d'une Esthétique nouvelle. Mais il demeure traditionnel par la frappe magistrale du vers, par la sûreté et la solidité de la langue, par l'unité de la pensée. D'ailleurs, c'est à tort qu'on veut le faire passer pour un isolé. Sans Baudelaire nous n'aurions eu ni Laforgue, ni Rimbaud, ni Verlaine, ni Mallai^mé, ni le symbolisme. Il a fondé une école, un mouvement d'art qu'on peut discuter, mais qui ont leur place dans l'histoire littéraire de la France. On peut s'étonner, à bon droit, que dans les manuels généraux de littérature la place lui soit si mesurée. » Alfred Mortier.
Le mérite d'Alfred Mortier c'est d'avoir rappelé à ceux qui font métier de l'oublier que le génie de l'écrivain n'est à la merci d'aucune formule et qu'il existe, au-dessus des variations et des caprices de la mode, des Règles du Beau, immuables et intangibles. Après avoir payé, comme tout débutant, son tribut au goût du jour par deux volumes de vers : La Vaine Aventure et le Temple sans Idoles, il a senti le besoin de réagir contre un excès d'afféteries décadentes et de virtuosité verbale. Il s'est consacré au théâtre et s'est emploi/é, avec une belle audace, à ressusciter la Tragédie classique. Il a fait applaudir à la scène Marius vaincu et Sylla, ce qui nous fait espérer un Jules Cesa.i\pour compléter la trilogie. Alfred Mortier est, comme le dit M. Eugène Lintilhac, la fîère espérance de ceux qui rêvent une restauration tragique et qui estiment que la Poésie n'a pas à rougir de la Clarté, ni de l'Ordre, ni du Pathétique, ni de l'Eloquence.