RÉSEAU CAPILLAIRE. — LES VARIÉTÉS DU POULS
Nous voici arrivés à une époque médicale brillante, celle de Claude GALIEN, de Pergame [Asie Mineure), le plus grand des anatomisles anciens. Six cents ans sont déjà écoulés depuis Hippocrate, car Galien naquit l'an 131 de l'ère chrétienne. A 17 ans, à la suite d'un songe de son père^ il se décida à embrasser la médecine et vint à Rome en l'année 164, sous le règne de l'empereur Adrien. A cette époque, quatre erreurs principales avaient cours dans la science, elles empêchaient les anatomistes de pouvoir reconnaître la véritable marche de la circulation, c'était :
1° Que les artères contenaient seulement de l'air ;
2* Que la cloison interventriculaire du cœur était perforée;
3° Que le foie était l'origine des veines et constituait l'organe formateur du sang nourricier;
4° Que les veines portaient le sang aux diverses parties du corps, au lieu de l'en ramener.
Avec Galien, peu à peu la vérité scientifique se fait jour ; il dissèque des singes, comme offrant une plus grande analogie avec l'homme ; et par des expériences faites sur l'animal, en fendant une artère comprise entre deux ligatures, il établit que les artères, sur le vivant, sont pleines de sang aussi bien que les veines et ne contiennent pas d'air, grande et belle découverte qui détruit la première des quatre erreurs de l'antiquité.
Dès lors il faut reconnaître avec lui deux ordres de vaisseaux sortis des cavités du cœur et portant dans l'épaisseur de tous les tissus, deux espèces de sang : l'un artériel rutilant, subtil, chargé de pneuma; l'autre veineux, nourri cier,pauvre en pneuma, riche en principe fuligineux.
Mais, avant d'analyser l'état de la science au temps de Galien,
il importe de définir ce qu'était ce 7uv£i3iJ.a, dont il est constamment question dans les anciens anatomistes, à propos de la circulation. Ce pneuma, qui arrive par la trachée artère, ou artère rugueuse; qui de là est absorbé directement parles poumons; qui fait que le sang artériel devient un sang plus subtil, tandis que les veines chargées d'un esprit fuligineux, ne contiennent presque plus de pneuma.
Sans doute iuv£o[;,a peut se traduire par souffle^ ou par Vair qu'on respire, mais, suivant nous, il avait une signification plus savante^ plus mystérieuse, plus rapprochée de la vérité. En effet, chez les Grecs, l'air atmosphérique se nommait àv^p ou aOiJ^uç. Le nom de T:veû[Aa doit se traduire par esprit; il signifiait cette portion de l'air atmosphérique qui seule entretient la vie; et s'ils avaient eu notre langue scientifique à leur service, les anciens l'auraient appelé oxygène^ tandis que l'esprit fuligineux des veines aurait été nommé acide carbonique. On devinait par intuition l'existence de ces corps sans les connaître ; mais échangez ces deux mots, traduisez-les en style moderne, et vous n'aurez rien à reprocher à Galien, pour ce qui est de l'hématose.
Vers la même époque, Galien détruisit encore une grande erreur; il souffla dans la trachée et vit que l'air ne pénétrait pas dans le cœur, comme on l'avait cru jusque-là. Dès lors les vaisseaux aériens, malgré le nom de trachée artère ({m leur reste, seront décrits comme une classe à part, distincte des vaisseaux sanguins.
Enfin il reconnut la communication entre les artères et les Veines et décrivit de petits vaisseaux intermédiaires au moyen desquels s'opère cette communication. Il le démontrait en saignant un animal,puis en observant que, saigné par les artères, il ne présente plus de sang dans les veines. Suivant Galien, dans le poumon les branches terminales des veines nourricières communiquent avec les plus fins rameaux des artères, ainsi qu'avec les derniers rameaux bronchiques. Dans le reste du corpSjil existe communication également entre les artères et les veines par leurs dernières branches. Certes on ne peut pas nici' que Galien n'ait deviné, sinon démontré l'existence d'un réseau capillaire.
Mais il ne put définir le mécanisme de ce passage et comment le sang, parti artériel dans l'artère, revient veineux dans les veines.
Passant à l'étude des détails, Galien décrivit les principales veines de la base du crâne ; et l'anatomie moderne a conservé aux gros vaisseaux de la toile. choroïdienne le nom de vemes de Galien.
Il lia l'artère [ombilicale du fœtus encore dans la matrice et vit que celles du placenta perdaient aussitôt leur mouvement. Il en conclut très justement que le cœur du fœtus est déjà le prin cipe de sa circulation personnelle.
D'autre part il enseigna que les deux ventricules du cœur son remplis de sang et non pas d'air. Que le cœur possède en luimême le principe de ses mouvements et qu'ils sont indépendants du cerveau; il le prouva par l'expérimentation pure, par les vivisections ; c'est ainsi que le cœur arraché de la poitrine peut battre encore. Il bat aussi, après la section de la moelle au niveau de la première vertèbre cervicale.
Aussi regarde-t-il le cœur comme le siège de la force vitale, {aiiix'.y.r, ox)7.[j.'.:). Pourtant Erasistrate s'en faisait une idée encore plus juste et, dans son livre sur les fièvres, il soutenait que le cœur est mû par deux forces : la force vitale et la force psychique {'iio-'/ix-q) émanée du cerveau.
Aujourd'hui les meilleurs anatomistes n'ont fait que changer les noms; ils ont démontré que les mouvements du cœur dépendent à la fois des deux systèmes nerveux : ganglionnaire et cérébro-spinal.
Galien n'a point ignoré que le sang des deux veities caves entre dans le cœur et qu'il en sort par les deux artères aorte et pulmonaire.
Il a été exact à reconnaître le mouvement du sang à travers le trou ovale et le canal artériel.
Telle est la part de vérité que Galien léguait à la postérité, et cet effort du génie fut si grand qu'il se passa quatorze siècles avant que ses successeurs pussent le dépasser.
Etudions maintenant la part des erreurs de ce grand homme.
Avec tous les savants de son époque^ il soutint qu'une portion du sang, au cœur, traverse la cloison inter-ventriculaire par des porosités, qui deviendraient imperceptibles à cause de leur rétraction après la mort Il en donnait pour preuve, que dans le ventricule droit l'orifice d'arrivée (auriculo-ventricu-
' Galien, De facuU. 7iat. III, 13.
laire) est plus grand que l'orifice de sortie (oriQce pulmonaire) tandis que dans le cœur gauche, l'orifice de sortie par l'aorte est plus grand que l'orifice d'arrivée (orifice mitral) ; il faut donc, pensait-il, qu'une partie du sang du ventricule droit passe dans le gauche pour maintenir l'équilibre.
Cette démonstration, très spécieuse et fatale, va retarder de plusieurs siècles la découverte de la circulation.
Pour Galien, le cœur est le principe des artères, il n'est formé que des deux ventricules, on y reconnaît quatre orifices. L'oreillette droite se confond avec la veine cave; la gauche, avec l'artère veineuse; seule, l'auricule constituerait un diverticulum veineux important.
Il enseignait encore que le cœur était actif dans sa diastole et les artères dans leur dilatation. « Le ventricule droit, en se dilatant, attire le sang pneumatisé , comme l'aimant attire le fer, et par l'aorte il le distribue à tout le corps. » « Mais^ ajoute Galien, nulle part les orifices des vaisseaux ne sont assez étroitement fermés pour que rien ne revienne en arrière. 3) — Galien admet donc plutôt une distribution du sang qu'une circulation^ ainsi que le fait parfaitement observer M. Pouchet dans son étude sur Galien*, puisque le sang coulerait ainsi lentement dans les vaisseaux et pourrait également osciller on retourner en arrière.
Les artères renferment le sang subtil, aéré, et leur rôle principal consiste à attirer le pneuma par leur dilatation. Cette fonction s'exerce dans toutes les artères du corps, mais surtout dans les derniers rameaux des artères du poumon, où le pneuma se mélange au sang nourricier apporté par les veines.
Les artères aussi bien que le cœur sont actives dans leur diastole, et pour tous deux la principale fonction est bien moins le refoulement du sang, qui doit au contraire s'écouler lentement dans les organes, que son attraction; cette vertu, du reste, est naturelle et fondamentale dans toute substance vivante qui cherche à réparer ses pertes ^.
Enfin, Galien, accordant plus d'importance au contenu d'un vaisseau qu'à la constitution de ses parois, nomme, comme ses prédécesseurs, artère veineuse, le vaisseau que nous nommons
* PotCHET, Les deux sangs d'après Galien (Revue scientif. des cours publics, 1881, p. 642).
^ Galien, De facult. natur. III, 13.
veine pulmonaire et veine artérieuse, ce que nous avons appelé artère pulmonaire.
D'autre part, il regardait le foie comme Torigine de toutes les veines. C'est du foie qu'elles partent toutes et que le sang s'écoule vers les organes. Galien exprimait ainsi une vérité, pour ce qui est de la portion de la veine cave comprise entre le cœur et le foie^ mais il émettait une erreur pour ce qui est de toutes les autres. Erre ur qui ne devait être rectifiée que bien des siècles plus tard, par Fabrice d'Aquapendente et par Harvey.
Enfin chez le fœtus il admettait une continuation des vaisseaux maternels avec ceux de l'enfant; les veines utérines étaient continuées par les ombilicales et les artères de même.
Tel fut Galien, anatomiste et physiologiste. Etudions maintenant ce qu'il fut comme pathologiste, du moins en ce qui concerne l'étude de la circulation.
Ce fut surtout dans l'art sphygmi que, dans la science du pouls, que Galien excella. Il résuma, sur ce point, toutes les connaissances de ses prédécesseurs et les compléta avec une subtilité de divisions vraiment incroyable.
Sa théorie , ses comparaisons se rapprochent assez de celle des Chinois, pour que l'on puisse penser qu'il avait eu quelques notions de leur art par l'intermédiaire des Persans, qui commerçaient, d'une part avec la Chine, de l'autre avec la Grèce.
Ce grand homme posséda l'art d'interpréter le pouls au suprême degré. Ce fut même à ce talent qu'il dut la réputation immense dont il jouit à Rome; aussi l'empereur Marc-Aurèle le prit pour médecin.
Il eut à propos des pouls critiques plusieurs aventures fort remarquables, au point que de son vivant même on disait :
Apollon jorophétise p ar la bouche de Galien.
Il découvre, par exemple, en tâtantle pouls de l'empereur que sa maladie siégeait à l'estomac (pouls stomacal).
Il annonce à un médecin sicilien, atteint de symptômes en apparence pleurétiques, que son mal était dans le foie (pouls hépatique).
Il prédit à un jeune sénateur qu'il allait avoir un épistaxis, ce qui fut vérifié (pouls hémorragique et céplialique).
L'inégalité du pouls lui fait reconnaître qu'un autre malade avait été purgé le jour même (pouls abdominal).
On possède de lui les livres suivants sur l'art sphygmique :