ANDBÉ CISALPIN. — DÉCOUVERTE DE LA GRANDE CIRCULATION
CÉSALPIN [André'], philosophe, médecin, naturaliste, naquit en 1S19 à Arezzo et mourut en 1603. Il enseigna longtemps la médecine et la botanique à Pise, puis fut appelé à Rome par Clément VIII, qui )e choisitpourson premier médecin [archiatro'] et le nomma professeur de médecine au collège de la Sapience. Ses principaux ouvrages sont les Quœstiones medicœ [2 vol.], et les Quœstiones peripateticœ [5 livres], publiés à Yenise en 1543, et plus tard à Florence en 1569.
Comme naturaliste, Césalpin reconnut le sexe dans les fleurs; il inventa la première méthode de botanique en fondant sa classification sur la forme de la fleur, du fruit et sur le nombre des graines.
Comme anatomiste, il couronna ses nombreuses recherches par cette grande découverte qui devait révolutionner toute la science biologique, la circulation du sang.
C'est lui, en effet, qui prononça le premier ce mot : circulation \Ipsâ circulationis voce adkibitâquœ nunc uti solemus~\, dont il
' Aranzi. De humano fœtu, Bologne, 1S89, iD-4°.
se servait pour désigner le véritable point de départ du cœur et le retour à cet organe de l'onde sanguine.
Pour donner plus d'autorité à notre i^cit, interrogeons un peu l'histoire et consultons les auteurs contemporains, ainsi que ceux du siècle dernier, nous verrons l'opinion qu'ils avaient de Césalpin et de sa découverte.
Jsaac Vossius et Jean Leonicenus attribuent à Faolo Sarpi, alors qu'il écrivait à Londres [1619] l'histoire du concile de Trente, la vulg'axisation des enseignements de Césalpin, dont Ilarvey développa les idées.
Jacqites Ilan^atira'p-porte que, de son temps, l'opinion généralement reçue attribuait aussi la découverte au professeur de Pise.
Sprengel écrit, dans sOn histoire de la médecine : « Je n'hésite pas un instant à regarder Césalpin comme l'inventeur de la grande circulation. »
Bayle, l'encyclopédiste, déclare : « Il serait audacieux de contester le fait. »
Sénac soutient que « Harvey a marché sur les traces de Césalpin, comme un voyageur parcourt des pays déjà connus.
Haller^ le grand physiologiste, avance néanmoins que Césalpin a été précédé, pour la connaissance de la petite circulation, par Galien, et plus près de nous par Michel Servet V Espagnol et Realdo Colombo^ de Crémone, maître de Césalpin, ce qui est vrai.
Mais, selon Haller, Césalpin n'aurait pas bien compris le passage du sang des artères dans les veines et n'aurait pas vu le grand système des vaisseaux capillaires; nous étudierons bientôt ces points en litige.
Astruce&i très net dans son affirmation ; il dit: « hujus dogmatis {circulation du sang] inventor et auctor habendus est Césalpinus, cujus Guillelmus Harvey promotor tantum et amplificator fuit. »
Pour Fabroni, « cette semence a été confiée au sol par Césalpin, le fruit a été cueilli par Harvey » .
Résumons donc ici dans une claire analyse toute la synthèse peu connue de l'œuvre du savant italien, afin que chacun de nos lecteurs puisse juger, apprécier par lui-même, la part qu'il prit au grand œuvre.
Le coMr, organe central de la circulation.
Pour Césalpin, le cœur est le vrai centre de la circulation; c'est la grande anastomose des artères et des veines [cor, conjunctio est
venarum et arteriarwn maximis osciiUs) ; ses souffrances, son arrêt, ]a syncope, par exemple, altèrent immédiatement la vie du corps entier, tandis que les maladies du cerveau ou des nerfs peuvent bien abolir le mouvement et le sentiment, mais, tant que le mouvement du cœur sera intact, la vie ne sera pas détruite.
Non seulement le cœur est le centre^ mais il est encore le principe du mouvement du sang et le point de départ de la circulation; il l'est donc pareillement des veines et des artères, qui sont destinées au transport du sang.
« En effet, dit-il, partout ailleurs on voit les artères et les veines se subdiviser en vaisseaux minuscules dans les organes, sans réunir, comme au cœur, le sang dans une cavité centrale, dans un réservoir commun. »
Une troisième raison se puise dans la disposition des valvules du cœur, qui, par leur direction, montrent quelle route doit suivre le sang pour entrer et sortir, indiquant ainsi, d'une manière précise, que le cœur est le point d'émergence de tous les vaisseaux.
Le foie est pas le centre des veines.
L'auteur passe ensuite à la réfutation de l'opinion soutenue depuis Platon et Galien, que le foie serait le vrai centre des veines; car, dit-il, si l'origine des veines était au foie, là elles devraient avoir leur plus grand volume; or, toutes ses études anatomiques lui ont démontré que la veine cave est toujours plus \^olumineuse près du cœur que près du foie.
Circulation pulmonaire.
La description de la circulation pulmonaire est exposée d'une manière très, claire et très nette.
« Le poumon, dit-il, recevant du ventricule droit un sang chaud par l'intermédiaire de la veine artérieuse, le transmet par les anastomoses à l'artère veineuse, qui vient se jeter dans le ventricule gauche du cœur; à cette circulation du sang, du cœur droit au cœur gauche, par le moyen des poumons, correspondent parfaitement les organes que la dissection fait connaître, car il y a deux vaisseaux soi'tant du ventricule droit et deux qui entrent dans le gauche. De ces deux vaisseaux, l'un projette 8t l'autre reçoit le sang, qui est dirigé par des valvules dispo-
sées à cet effet Car le vaisseau afférent est la grande veine cave pour le cœur droit. Le vaisseau qui, du poumon, introduit le sang dans la cavité gauche du cœur, est plus petit, formé d'une seule membrane, comme toutes les autres veines. D'autre part, le vaisseau qui transporte le sang, du ventricule gauche dans les parties, est la grande artère aorte; et dans le ventricule droit, c'est un vaisseau plus petit, formé de deux tuniques, comme toutes les artères. Mais par quel procédé la masse du sang passe-t-elle et se trouve-t-elle modifiée dans les poumons?
Indication de V hématose.
Ici, Césalpin fait accomplir à la science un pas de plus et démontre fidèlement le mécanisme de Thématose. Le sang, dit-il, passe, par anastomose, de la veine artérieuse dans l'artère veineuse. Dans ce trajet, il se trouve au contact de l'air, amené par les conduits de la trachée artère; mais ce contact n'est pas direct, il se fait à tra.vers les membranes et non par des anastomoses, comme l'avait cru Galien.
Ainsi Césalpin détruit l'idée dos anciens, reproduite même par Servet, que l'air circulait en nature dans le co^ur et les vaisseaux. 11 reconnaît la nécessité des anastomoses comme passage du sang des artères dans les veines pulmonaires, il affirme le contact indirect entre le sang et l'air; il entoure donc sa démonstration des preuves anatomiques et physiologiques les plus complètes.
Circulation générale.
A. Césalpin trace ensuite les grandes lignes de la circulation générale. «■ Ainsi, dit-il, si les veines sont des y aîsseanx a^érents, et les artères des vaisseaux dé-férents, si les vaisseaux qui amènent le sang ne peuvent l'extraire, si ceux qui le font écouler ne peuvent l'introduire, comme l'indique la disposition des valvules, il faut de toute nécessité exclure tout Jiux et reflux dans ces vaisseaux et admettre une circulation.
(' Le mouvement, ajoute-t-il, s'opère des vaisseauxau cœur,du cœur aux artères; tout autre mode est impossible. »
B. Autre preuve démontrant la circulation générale : c'est que (( si l'on fait une ligature à une veine, le sang s'accumule en ar-
* Membranis eo ingenio constituas.
rière, non en avant; le sang progresse donc dans les veines de la circonférence au centre et non en sens opposé. »
c. a II est contraire à toute démonstration que le sang puisse sortir des vaisseaux et s'infiltrer dans les chairs, ou s'arrêter en quelque point, interrompant ainsi son circuit ; s'il en était ainsi, on l'y trouverait caillé ou corrompu. »
D. Ecoutons encore Césalpin définissant ce qu'il faut entendre par circulation, lorsque, à l'instar de saint Thomas d'Aquin il la compare aux évolutions des astres: « C'est une circulation sans fin, dit-il, circulation qui s'exécute d'un mouvement continu; elle part d'un point pour y revenir ; commencement, milieu et fin sont confondus dans la circulation. De même aussi la circulation du sang recommence toujours, pour ne finir jamais. »
Existence des réseaux capillaires ou réseaux d'anastomose.
« La communication des artères avec les veines, au moyen d'anastomoses, se montre catégoriquement, dit-il, />ar les effets delà saigtiée. Elle donne d'' abord du sang noir ^ qui est bien celui de la veine, puis un sang de plus en plus rouge qui vient évidemment des artères.
« Les artères forment un seul tout avec le cœur ; car le système vasculaire destiné à contenir le sang parfait est continu, parce que la nutrition des parties est continue, ainsi que la génération du sang dans le cœur, w Et encore : « Le cœur excite dans toutes les parties du corps un mouvement continu, parce qu'il y a production constante de l'esprit vital, qui par son augmentation a besoin d^une diffusion rapide, car il porte partout l'aliment nutritif, et élimine les résidus, par le moyen des veines et de leurs communications vasculaires (osculorum communionem), que les Grecs appellent anastomoses.... »
Certes, il est impossible d'exprimer plus clairement l'idée mère delà circulation générale, ou même capillaire, et le professeur Céradini'^ de Gênes avait raison d'affirmer dans sonbeau discours d'inauguration pour la statue du grand homme, qu'à Césalpin revient cet honneur d'avoir le premier conçu l'idée d'ensemble de la circulation sanguine. Quant à la démonstration physiolo-
* sic enim est motus cordis in anifnali sic ut motus cœli in mundo... Est autem motus cœli circularis et continuus. Saint Thom. De motii cordis. " Ceradini. La scoperta délia circulazione del sangue. Milano^ 1876.
gique de l'existence du réseau capillaire, elle n'appartiendra ni à Gésalpin^ ni à Harvey, mais elle^sera la gloire de Malpighi.
Les erreurs de Césalpin.
Jusque-là^ Césalpin a certainement entrevu de grandes vérités ; mais il faut faire la part de quelques erreurs, nous ne les amoindrirons pas. C'est ainsi qu'il regarde la diastole comme active; c'est la turgescence, Vérection du vaisseau, sous l'influence du sang spiritueux; il présente la systole comme passivCj est le collapsus des parois vasculaires, lorsque l'excitant naturel, le sang, en est sorti. — Il se trompe aussi plus loin^ sur la simultanéité du mouvement du cœur et des artères. — Quand le sang est distribué aux parties, il faut bien que le gonflement des vaisseaux s'affaisse, c'est la contraction du pouls, ce mouvement s'opère d'une manière continue.
Mais après ce faux pas il reprend toute son exposition magistrale dans la description du pouls et de la circulation générale.
Pourquoi Césalpin fut longtemps méconnu.
Et maintenant, puisque Césalpin avait découvert la circulation, pourquoi sa découverte a-t-elle été inconnue, niée ou délaissée par ses contemporains ?
« La réponse est facile, » dit le célèbre de Renzi, dans son histoire de la médecine en Italie ; « c'est que Césalpin ne fit pas en anatomiste un livre ex professo sur la circulation à l'usage des hommes de l'art, mais qu'il intercala ces quelques pages dans un traité de philosophie, à propos de la respiration, sans titre particulier^ et que les Quœstiones peripateticœ étaient pour lui le principal but de son œuvre.
«Ajoutez à cela le respect de l'antiquité et l'habitude des dées erronées, qui ne laissaient encore que peu de place aux travaux originaux. C'est ainsi que le plus illustre des professeurs de l'époque, Fabrice d'Acquapendente,\\x\-mQmQ,T^voiessm\. les doctrines do Galien et ne parla point dans ses cours de l'œuvre de Césalpin, antérieure à son enseignement.
(( Du reste Césalpin ne fut pas plus heureux, pour ses autres découvertes, et ni ses classifications minéralogiques, ni son système carpologiquc, si supérieur à tout ce qui existait alors en botanique, n'eurent de retentissement du vivant de leur auteur. »
11 faut arriver jusqu'à Zecchinelli Barzelotti en Italie; il faut
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arriver jusqu'à Freind (1725) en Angleterre pour trouver quelques historiens qui s'occupent de faire valoir la gloire et l'œuvre de Césalpin, encore Freind mq s'en ocoupe-t-il que pour le rabaisser devant Harvey. — Haller, à son tour, quelques années plus tard, le juge sévèrement et lui accorde à peine d'avoir bien décrit la circulation pulmonaire ; mais on ne tarde pas à reconnaître qu'il ne l'avait apprécié que d'après la lecture des Quœstiones medicœ (1711) et non d'après les Quœstiones peripateticœ, où la question, est bien plus développée et traitée avec plus de soin. Mais si son système ne fut pas promptement^ embrassé, il exerça néanmoins cette influence lente et cachée, qui prépare, en lançant une idée, les grands mouvements scientifiques et facilite le travail à d'heureux successeurs.
Les érudits qui voudraient approfondir d'après les textes les doctrines de Césalpin ne peuvent mieux s'adresser qu'à la savante histoire de la médecine de Renzi (Naples 1849) et aux Cesalpiniana publiées par le docteur Py^272j»j»2 dans lo Sperimentale^ en 1882.