LA FIÈVRE DANS SES RAPPORTS AVEC LA CIRCULATION
Mature «le la fièvre. — Qu'est-ce que la fièvre? En quoi consiste ce syndrome étrange, qui tantôt semble se développer seul, avoir une vie personnelle, tantôt accompagne les maladies inflammatoires et organiques les plus variées?
La physiologie a de tout temps scruté ce problème, et l'on peut dire : adhuc sub judice lis est.
Pour HIPPOCRATE, le feu ou la chaleur était le premier principe^ le principe purificateur., d'où la fièvre purificatrice.
Les Hippocratistes demandaient aux causes finales la raison du mouvement fébrile ; ils arrivèrent à dire que la fièvre était Vaction surexcitée du principe conservateur, c'est-à-dire une réaction vitale contre la cause morbide.
La fièvre était ce qui dominait les maladies, ou plutôt c'était la maladie par excellence. Aussi cherchait-on le rapport de chaque affection avec la fièvre, comme on cherche le rapport d'un accessoire avec le principal ; on aurait cherché l'histoire d'une fièvre dans le choléra, la rage, etc.
La cause matérielle de \dL fièvre devait siéger dans le sang, et son principal phénomène était une chaleur contre nature, « calor prœter naturam. »
Les Grecs l'exprimaient par le mot de : pyrexie [irOp, feu\, et les Latins par le mot febrîs, de fervere, bouillir, fermenter. Les modernes l'appellent d'un nom grec : hyperthermie.
GALIEN compléta cette doctrine par une deuxième donnée : pour qu'il y eût fièvre, il fallait que cette chaleur gagnant le cœur, en troublât les fonctions et les mouvements.
Cette définition est excellente et contient la juste expression du syndrome : fièvre, avec ses deux facteurs.
Les organiciens attaquent la théorie de la nature médicatrice et du principe vital, comme étant fondée sur des êtres de
raison, des entités pures et sans existence réelle. Si la fièvre, disent-ils, est une fonction^ comme toutes les fonctions ont des organes, où serait l'organe de la Qèvre ? voilà donc une fonction sans organe?
Mais les fonctions générales n'ont point d'organe particulier, elles ont tout le corps humain pour organe. Quel serait, sans cela, l'organe de l'accroissement? du développement? celui de la nutrition intime, de la sanguification, etc.? L'argument restait donc sans valeur.
Sur le terrain clinique^ les physiologistes, revenant à l'idée d'Hippocrate, regardèrent la/î^ure comme le principe de destruction, de purification^ à! élimination des substances impures, hors de l'organisme altéré. Rien n'était donc plus nécessaire que la fièvre ; ils avaient en partie raison.
Le grand boerrhaave et VANSWIETEN, son commentateur, attribuaient le premier rôle à \ accélération du pouls; l'augmentation de température n'en serait que la conséquence, viscères et tissus recevant plus de sang quand survenait la fièvre.
Fréd. HOFFMANN chercha son point de départ dans le système nerveux^ et considéra la fièvre comme une affection spasmodique émanée de la moelle épinière.
CULLEN, complétant cette théorie, admettait une action de nature inconnue, débilitante, primitive sur le cerveau, avec spasme périphérique ' ; d'où la réaction fébrile chargée de réconforter les nerfs et le cerveau.
Les découvertes récentes semblent donner raison à l'hypothèse de Cullen, car Henle a démontré le premier l'antagonisme entre les nerfs centripètes et les nerfs vaso-moteurs ; l'excitation des premiers déterminant la parésie des derniers, et vice versâ : la dépression des premiers déterminant la contraction des vasomoteurs.
Ce sont encore des théories sur le système nerveux qui régnent aujourd'hui comme explication du mouvement fébrile.
Ttiéorie de CLAUDE BERNARD ^. — La découverte des phénomènes congestifs, avec élévation de température, déterminés par la section du ganglion cervical supérieur, engagea ce savant à généraliser sa doctrine et à définir la flèvre : «ue paralysie dii nerf graud sympathique (1852).
' CuLLENi First lines of the pfactice of physic, 1777. Vol. l. ^ Y; PoNTEVEz. Thèse, Paris, 1864.
Le point de départ, l'ostium morbi, serait, suivant les cas, les nerfs 'périphériques de la peau et les nerfs sensibles des organes^ les centres nerveux ou le sang.
1° iVerfs périphériques. — En galvanisant après section, le bout central d'un nerf cérébro-spinal, on provoque le frisson à volonté.
La réflexion du courant sur le grand sympathique excite celuici ; les nerfs vaso-moteurs excités contractent les vaisseaux, d'où la pâleur et le froid.
Mais à Vexcitation des vaso-moteurs succède leur épuisement, la parésie des vaisseaux avec dilatation, et la période de chaleur. L'altération du sang ne vient que plus tard.
2° Centres nerveux. — Quand la cause agit directement sur les centres nerveux, les mécanismes secondaires sont les mêmes que dans le premier cas.
3" Le sangr. — Si la cause de la fièvre est dans une contamination du sang, soit par un venin, un virus, ou par un ferment, un miasme, un produit de détritus ou de régression absorbé, c'est encore en paralysant le nerf grand sympathique que ce ferment fait naître la fièvre.
Théorie de SCHiFF, — Ce savant physiologiste admet des vaso-dilatateurs comme antagonistes des nerfs vaso-constricteurs ; de là une divergence dans sa doctrine de la fièvre. Schif regarde la chaleur comme le seul symptôme essentiel et constant de la fièvre.
Chaleur et congestion seraient des états actifs dus à l'action augmentée des nerfs dilatateurs.
Le frisson, au contraire, est indépendant de la chaleur et se trouve régi par les nerjs constricteurs. C'est à la paralysie des nerfs dilatants qu'il faut attribuer l'absence de congestion dans les organes dont les nerfs moteurs sont coupés.
Théorie de TRAUBE '. — Cette théorie, malgré la réputation dont elle jouit en Allemagne, n'est encore qu'une idée à priori. La voici :
' Il existerait un appareil nerveux spécial, régulateur de la nutrition, par son action empêchante ou modératrice. Cet appareil modérateur agirait sur les mues organiques, comme le nerf vague à l'égard du cœur, le splanchnique pour l'intestin, le grand sympathique pour les glandes salivaires.
' Thaube. Veher Krisen und Kritische tage. Goeschu's deutsclie Kliuikj 18o2.
Poor lui, sa spécialité s'exercerait sur Yoxydation organique dont il modérerait la marche, l'empêchant d'être excessive et désorganisatrice .
Mais, dès que cet appareil faiblit ou se parésie, l'oxydation augmente et la fièvre commence avec tous les symptômes de la consomption fébrile et surtout l'augmentation de la chaleur vitale.
Malgré tout ce que ces théories ont de séduisant, nous les croyons encore trop incomplètes pour servir à formuler une loi générale des fièvres.
Car, d'une part, les sections du grand sympathique élèvent ou du moins égalisent sans doute la température et réchauffent de plusieurs degrés des parties froides comme l'oreille du lapin, mais on n'a jamais vu la section du grand sympathique produire des chaleurs supérieures et extrà-physiologiques de 40 à 42 degrés, qui caractérisent les véritables inflammations.
Puis, dans cette théorie, le stade de frisson devrait être froid, tandis que dans les fièvres il montre déjà une vive chaleur.
Enfin, puisque la section du grand sympathique produit un effet indéfini, comment expliquer la durée limitée souvent périodique des fièvres et des phlegmasies? Voilà des points bien obscurs à élucider.
Théorie de SPRING. — ; D'après le savant professeur de Liège, la flèvre c'est l'édiauffemcnt An sang avec les couscqueuccs qu'il produit daus les systèmes nerveux et circulatoire. A l'état de santé, le sang, continuellement variable de sa nature, continuellement renouvelé, se maintient dans un équilibre chimique par la fonction respiratoire et par les divers actes d'élimination. Cet équilibre s'annonce par une température constante de 37° 14.
Or, dans les maladies, l'équilibre peut être troublé de deux manières :
1" Par un excès de matériaux combustibles, naturels ou morbides.
2° Par une insuffisance des actes respiratoires et éliminatoires. Dans le premier cas^ il y a calorification excessive, c'est-à-dire fièvre.
Dans le deuxième cas, calorification insuffisante, algidité. Un sang trop chaud, contaminé de matériaux morbides,
1024 LA FIÊVKE ET LA CIRCDLATION.
exerce sur le système nerveux une action excitante, d'où naissent le frisson, la lassitude, la céphalée, la courbature, l'hypéresthésie des sens spéciaux; voilà la fièvre.
La chaleur donne, en effet, une mesure exacte de la fièvre; elle en est le premier phénomène, caria température commence à s'élever avant le frisson initial {Fièvre intermittente). Elle s'élève dans les exacerbations, s'abaisse en raison des rémissions et des intermittences. Elle rend également compte de l'activité extrême du cœur et du resserrement spasmodique des vaisseaux, suivi ensuite de leur relâchement. Enfin le trouble de l'équilibre chimique du sang explique la consomption des tissus et la diminution du poids du corps.
Mais, à son tour, toute fièvre, à un certain degré de force, amène une altération visible du sang, et ne se termine qu'après des anses dépuratrices. C'est donc le sang qui est atteint ici, et non les nerfs.
De même, toute altération matérielle de l'organisme peut allumer la fièvre. La digestion elle-même produit une sorte de frisson et de fièvre légère; on conçoit dès lors ce qu'il doit en être, quand, au lieu de chyle, un produit morbide entre dans le sang, qu'il se nomme miasme, fer ment pus, microbe ou ptomaïne.
Le sang fébrile contient donc des matières non assimilées, ou non assimilables ou excrémentitielles, ce que les anciens nommaient des matières crues.
La combustion intime leur fait subir une coction, et la cn'sg n'en est que V élimination externe, par la peau, les muqueuses, les urines ou la localis'ition organique, qui détermine le genre et le siège de l'affection.
Cette théorie est bonne pour expliquer l'enchaînement des phénomènes secondaires. Mais elle prend la fièvre toute faite, en admettant d'emblée réchauffement du sang; elle ne nous montre nulle part la cause de cet échauffement ; et pourtant sur ce point repose la question entière.
Tbtéorie de l'équivalent calorifi<iiie par PONTEVEZ. — A côté de la thérie qui considère la fièvre comme une exagération des combustions intrà-organiques, une nouvelle opinion commence à se faire jour; elle a été soutenue par M. Pontevez dans son excellente thèse. Suivant lui, la théorie précédente est
' Spring. Syrnptoniatoloçjk, p. 539, 1''*' édit .
fausse^ car on ne retrouve en aucune façon, par l'analyse, le rapport théoriquement indiqué entre les urines éliminées en 24 heures et la proportion à'urée.
Mais pendant la fièvre, au contraire, beaucoup d'actions organiques sont enrayées.
Or la loi de corrélation des forces physiques, si bien démontrée par Grove, doit exister pour le corps humain comme pour tout le monde extérieur.
Il est donc naturel de voir Yoxygène évoluer en chaleur, et, tandis que les actions chimiques sont faibles, l'action calorifique devient plus forte, la fièvre commence alors.
Théorie des ferments auîiucs. — AVICENNE avait jadis attribué la fièvre h la. piitridité du sang. Les fièvres continues seraient dues à Vévolution d'un principe fermentatif au sein de la circulation; les travaux de pasteur tendent à faire admettre que ce ferment serait vivant ; il appartiendrait au règne végétal, les bacilles, les bactéries, bacléridies, spirilles, scbizomycètes, cocci et diplococci constitueraient les principales espèces de ferments fébriles, véritable forêt microbienne dont nous connaissons à peine quelques essences.
D'autre part, le professeur SALISBURY en Amérique, balestra et POLI en Italie, lemaire en France, ont démontré, dès l'année 1864, Fexistence de causes analogues pour les fièvres interiuitteutes. Les sporules des palmellées, ^êmiasmées, protiabérantes et lamellées paraissent y jouer un rôle de causalité, car on les retrouve partout où règne la fièvre, elles disparaissent là où la fièvre disparait elle-même.
E!x.plication physiologique de la périodicité fébrile. — Partant de cette donnée, j'ai pu, il y a quatorze ans déjà *, porter quelque lumière sur le phénomène curieux de la périodicité, resté jusqu'ici sans explication plausible.
En effet, les plantes, les fleurs et leurs spores, comme les animaux, ont besoin de repos ; leurs actes nutritifs ne sont point continus, et, pour ce qui est des fleurs, les jardiniers observant leur lever, leur coucher, ont pu en constituer une horloge de flore.
De même les sporules, introduites au sein de l'organisme, ne végètent point constamment aux dépens de nos humeurs; elles
* OzANAM (Ch.). Bévue des travaux modernes sur les causes et le traitement de la fièvre intermittente. Tribune médicale 1872, p. 157-i69.
ont des périodes de calme, de repos, de sommeil, et des périodes d'action, de fermentation, de nutrition.
La période d'action produit l'accès de fièvre ^ et, suivant la nature de la plante, la fièwe SQVdt.quotidienne, tierce^ quarte, double quarte, octavienne.
La période de sommeil correspond à l'apyrexie.
Ainsi s'explique, très simplement, cette question, si compliquée en apparence^ de V intermittence fébrile.
En face de la théorie des germes, l'hypothèse des anciens sur la nature de la fièvre ne paraît plus aussi absurde ; ils en faisaient, en effet, une entité morbide et la désignaient sous le nom de : febris morbus, fièvre dont l'évolution ne dépendait que d'elle-même. Aujourd'hui chaque fièvre dite essentielle, qu'elle soit typhoïde, intermittente, ou éruptive, redevient une entité, mais une entité parasitaire, chez l'homme son habi-
tat, y développant les symptômes dits fébriles, et devant à un microbe spécial son évolution spécifique, sa dissémination infectieuse ou contagieuse, tout ce qui en fait une essence.
Tltéoric des ptomaïues et des évolutions régressives. — Mais, tout en admettant cette cause animée des fièvres essentielles, plusieurs physiologistes la repoussent au second plan. Suivant eux^ ce n'est pas le microbe qui détermine directement les accidents fébriles ; ce sont les produits de fermentation qu'il fait naître, ou que retient Téconomie ; ils se comportent comme des poisons et développent à la fois Y hypertkermie et les troubles fonctionnels.
Ces produits de fermentation peuvent être de deux sortes :
1° Ou bien des alcaloïdes de transformation, comme les ptomaïncs découvertes par SELMI de Rome sur le cadavre, et par A. GAUTHIER, à Paris, sur l'homme malade.
2° Oubien des produits incomplètement oxydés, des déchets organiques accumulés dans l'organisme.
Ceux-ci, tout en agissant comme poisons, peuvent n'appartenir à aucun microbe et ne relever que d'une force vitale amoindrie par une cause quelconque; c'est ainsi que Piorry attribuait la fièvre à une inflammation du sang, une angiohémite, et Waldschmutts à la destruction des globules.
LIEBERMEISTER \ RévilUod et Hœffner, analysant les urines pen-
' LiEBERMEisTF.R. Haadhuch der path. und thirap. des fiebers. 1874, p. 328.
dant la fièvre, ont vu l'excrétion de Veau et de Vacide carbonique grandir à mesure que la courbe thermique s'élevait.
Ces deux corps sont l'ultime réduction de l'oxydation des substances ternaires. La combustion s'accélérant, les résidus augmentent.
Mais si l'on compare les variations de l'urée qui représente la désassimilation des substances azotées et quaternaires, le résultat est tout différent : la courbe de l'urée descend. Pourquoi? Parce qu'il s'opère une oxydation incomplète de ses matériaux; de là, une évolution régressive et la rétention partielle des déchets organiques intermédiaires entre l'albumine et l'urée. Le Stqff- Wechsel ou changement de tissu est entravé ; mais, au moment de la convalescence, l'amélioration coïncide avec une véritable débâcle di'urée, ainsi que l'exprime fort originalement le professeur Pe^er ^ i2em7Zw/ a vu le chiffre de l'urée monter à 70 et 12S grammes en 24 heures.
Cette crise est le résultat do l'oxydation rapide de tous les produits intermédiaires qui encombraient l'économie sans pouvoir être éliminés.
ANALySE PHYSIOLOGIQUE DU SYNDROME FIÈVRE,
La fièvre est un accident commun à un grand nombre de maladies : Febris «ymptoma. Son évolution secondaire est alors subordonnée pour certains détails à celle de l'organe malade.
Mais on peut dire qu'il en est de même des fièvres dites essentielles, si l'on admet qu'elles sont symptomatiques d'une évolution microbienne ou ptomaïque : le fébris morbus disparait.
Dès lors on peut comprendre tout le syndrome fièvre dans un même cadre général.
La fièvre, au point de vue de la séméiologie, comprend trois caractéristiques :
A. Accélération considérable du pouls.
B. Calorification du sang.